Au fer rouge

J’ai fait un rêve affreux. Ce qui s’y passait ne m’étonne guère. Par contre, je me demande comment j’ai pu avoir la témérité de rêver des choses horribles, moi qui suis un paisible et honnête citoyen, digne rejeton de notre malheureuse et bien-aimée Serbie, comme le sont d’ailleurs tous les autres fils de notre chère patrie. Si encore je faisais exception et me distinguais des autres, mais non, grand Dieu, je me comporte exactement comme tout le monde. Et pas un détail ne m’échappe. Tenez, un jour, dans la rue, je remarquai par terre un bouton qui brillait, tombé de l’uniforme d’un sergent de ville. Son éclat enchanteur me mit aussitôt dans d’aimables dispositions. J’allais passer mon chemin quand ma main fit d’elle-même le salut militaire; ma tête s’inclina avec révérence et sur mes lèvres s’épanouit ce sourire courtois que nous avons habituellement pour nos aînés.

«Le sang qui coule dans nos veines est décidément bien noble!» pensai-je incontinent. À cet instant précis, un malotru qui passait par là marcha par inadvertance sur le bouton.

Ayant gratifié le susdit d’un hargneux «Espèce de rustre!», je crachai avec dégoût sur son passage avant de poursuivre tranquillement ma route. L’idée que les malotrus de cet acabit sont en très petit nombre me consolait, et j’étais fort aise d’avoir, moi, par la grâce de Dieu, un cœur sensible et le noble sang de nos valeureux ancêtres.

Vous savez maintenant la belle âme que je suis, que rien ne distingue de ses honnêtes concitoyens, et c’est à votre tour d’être intrigués: pourquoi faut-il que cela m’arrive à moi, justement à moi, d’avoir en songe des idées aussi affreuses qu’idiotes?

Ce jour-là, il ne se passa rien d’extraordinaire. Je fis un bon dîner, sirotai mon vin, me curai les dents. Après quoi, ayant si courageusement et si consciencieusement accompli tous mes devoirs de citoyen, je me mis au lit avec un peu de lecture, histoire de m’assoupir. Mes vœux furent exaucés: le livre me tomba bientôt des mains et je m’endormis comme un agneau, la conscience tranquille.

Tout d’un coup, je me retrouvai sur une route étroite et boueuse serpentant parmi les monts. Nuit froide, nuit noire. Un vent coupant hurlait dans les branches dénudées. Ciel sombre, hostile, muet. Une fine neige m’entrait dans les yeux, me cinglait la figure. Pas âme qui vive. Je me hâtais sur le chemin plein de boue, glissant à droite, à gauche, trébuchant, tombant; je finis par me perdre. Toute la nuit, et Dieu sait si elle fut longue, interminable, j’errai ainsi à l’aveuglette. Mais sans désemparer, j ’avançai sans savoir où j’allais.

Cela dura de bien nombreuses années et me mena bien loin de mon pays natal, dans une contrée inconnue, un pays étrange dont personne n’a jamais dû entendre parler et qu’on ne saurait sûrement imaginer qu’en rêve.

Sillonnant ce pays, j’arrivai dans une grande ville grouillant de monde. Une foule considérable s’était rassemblée sur la vaste place du marché d’où s’élevait un tapage effroyable, à vous crever les tympans. Je descendis dans une auberge juste en face du marché et demandai au patron la raison de pareille affluence.

— Nous sommes de paisibles et honnêtes gens, commença-t-il. Nous vouons à notre kmet fidélité et obéissance.

— Parce que chez vous, un petit magistrat communal, c’est l’autorité suprême? l’interrompis-je.

— Chez nous, c’est le kmet qui commande, et c’est l’autorité suprême; juste après vient la milice.

Je me mis à rire.

— Qu’est-ce qui te fait rire? Tu ne savais pas? Et tu viens d’où, toi?

Je lui racontai que je venais de la lointaine Serbie et que je m’étais égaré.

Murmurant par devers lui «J’ai entendu parler de ce célèbre pays!», il m’adressa un regard plein de considération avant de poursuivre tout haut:

— C’est comme ça, chez nous. Le kmet commande avec ses hommes de main.

— Et ils sont comment, eux?

— Eh bien tu vois, il y en a de plusieurs sortes, ils se distinguent par leur rang. Il y a les miliciens de première classe et ceux de deuxième… Nous, ici, nous sommes de paisibles et honnêtes gens, mais des alentours arrive toute une canaille qui nous déprave et nous corrompt. Pour qu’on ne nous confonde pas avec les autres, le kmet a ordonné hier à tous les citoyens de se rendre devant le tribunal communal, où ils seront marqués au fer rouge sur le front. Voilà pourquoi le peuple s’est rassemblé: il faut se mettre d’accord sur la suite des opérations.

Je tressaillis et pensai à m’enfuir au plus vite de cet effrayant pays: bien que je fasse un noble Serbe, une telle bravoure ne m’était pas coutumière et j’eus la chair de poule.

Souriant avec indulgence, l’aubergiste me tapota l’épaule. Plein d’orgueil, il déclara:

— Alors, l’étranger, tu n’en mènes pas large!… Il faut dire que notre courage est sans pareil à mille lieues à la ronde!…

— Et qu’est-ce que vous comptez faire? demandai-je timidement.

— Comment ça, qu’est-ce qu’on compte faire? Attends seulement de voir quels héros nous sommes. Notre courage est sans pareil à mille lieues à la ronde, je te l’ai déjà dit. Tu as parcouru d’innombrables pays mais je suis sûr que tu n’as jamais vu de peuple plus héroïque. Allons-y ensemble. Je dois me dépêcher.

Au moment où nous sortions, on entendit une cravache cingler devant la porte.

Passant la tête au-dehors, je ne fus pas déçu par le spectacle: un homme coiffé d’un magnifique tricorne et vêtu d’un habit bariolé[1], à califourchon sur un autre homme portant un classique mais riche costume de ville, s’arrêtait devant l’auberge et descendait de sa monture.

L’aubergiste sortit et salua jusqu’à terre. L’homme en habit bariolé entra dans la salle et s’assit à une table somptueusement dressée. L’homme en costume de ville resta dehors à attendre. Il eut également droit aux prosternations du tavemier.

— Qu’est-ce que ça veut dire? demandai-je, perplexe.

— Voilà, m’expliqua l’aubergiste à voix basse, celui qui vient d’entrer, il est milicien de première classe, et celui-là, c’est l’un des plus éminents citoyens de notre ville, un homme fort riche et un grand patriote.

— Mais enfin, pourquoi est-ce qu’il accepte de porter l’autre sur son dos?

De la tête, l’aubergiste me fit signe et nous nous éloignâmes de quelques pas. Un sourire vaguement condescendant aux lèvres, il déclara:

— Ici, chez nous, c’est considéré comme un honneur dont bien peu sont jugés dignes!…

Il me raconta encore toutes sortes d’histoires mais j’étais trop ébranlé pour comprendre ce qu’il disait. Les derniers mots, par contre, je les entendis parfaitement: «Ce n’est pas donné à n’importe quel peuple de pouvoir et de savoir apprécier un tel service rendu à la patrie!»

Nous arrivâmes au lieu du rassemblement; l’élection du bureau avait déjà commencé.

Comme candidat à la présidence, les uns avaient désigné un certain Kolb, si je me souviens bien du nom; les autres, un certain Talb; un troisième groupe, à son tour, avait son propre candidat.

Dans un branle-bas indescriptible, chaque clan cherchait à imposer son homme.

— Pour présider une assemblée aussi importante que la nôtre, je suis d’avis qu’il n’y a pas de meilleur candidat que Kolb, dit quelqu’un du premier clan. Ses vertus de bon citoyen et sa bravoure nous sont en effet bien connues. Personne parmi nous ne peut se vanter d’avoir été chevauché par les notables plus souvent que lui.

— De quoi tu causes, glapit quelqu’un du deuxième clan, personne ne t’est jamais monté dessus, même pas un stagiaire!

— On les connaît, vos vertus, cria quelqu’un du troisième clan, le moindre coup de cravache et ça se met à pleurnicher!

— Frères, mettons-nous d’accord! commença Kolb. C’est vrai que les hauts dignitaires me montaient déjà souvent sur le dos il y a dix ans, c’est vrai que j’ai reçu leurs coups de cravache sans me lamenter, mais il n’empêche qu’il peut quand même y avoir des gens plus méritants. Il y en a peut-être de plus jeunes et de meilleurs que moi.

— Il n’y en a pas! Il n’y en a pas! entonnèrent ses partisans.

— On ne veut plus entendre parler de ces vieux titres de gloire! Ça fait déjà dix ans que Kolb leur sert de monture! hurlèrent ceux du deuxième clan.

— Place à la jeunesse, les anciens, on les a assez vus! clamèrent ceux du troisième.

Tout à coup, le vacarme se tut; les gens s’écartèrent pour laisser passer un homme d’une trentaine d’années. Dès qu’il apparut, toutes les têtes s’inclinèrent profondément.

— C’est qui? murmurai-je au tavemier.

— Le champion de notre bonne ville. C’est un gars très prometteur. Il a beau être jeune, le kmet en personne lui a déjà grimpé trois fois sur le dos. Sa popularité est sans égale jusqu’à présent.

— C’est peut-être lui qui va être élu? demandai-je.

— Il n’y a pas l’ombre d’un doute, parce que les candidats qu’on a vus jusqu’à maintenant sont tous trop vieux, ils ont fait leur temps, alors que celui-là, pas plus tard qu’hier il portait le kmet sur son dos.

— Il s’appelle comment ?

— Kleard.

On lui accorda la place d’honneur. Kolb prit la parole:

— Je suis d’avis que ce n’est pas la peine de chercher un meilleur candidat que Kleard. Oui bien sûr il est jeune, mais nous les vieux, on ne lui arrive pas à la cheville.

— Exactement! Exactement!… Vive Kleard!… s’exclamèrent toutes les gorges à la fois.

Kolb et Talb l’escortèrent jusqu’au fauteuil de président.

Tout le monde s’inclina de nouveau profondément puis le silence se fit.

— Merci à vous, mes frères, merci de m’avoir aujourd’hui, à l’unanimité, témoigné de si grands égards et rendu un si grand honneur. Je suis plus que flatté d’avoir désormais entre les mains vos espérances. En ces jours décisifs, présider aux volontés du peuple n’est pas une tâche aisée, mais je mettrai toutes mes forces dans la bataille pour justifier votre confiance, défendre partout vos intérêts avec dévouement et maintenir ma réputation au niveau qu’elle mérite. Merci de m’avoir élu.

— Vivat! Vivat! Vivat! entendit-on de tous côtés.

— Et maintenant, chers frères, permettez-moi de dire quelques mots sur cet événement capital. Il ne sera pas facile d’endurer les souffrances qui nous attendent; il ne sera pas facile de tenir bon pendant qu’on nous marque au fer rouge. Non, supporter de telles souffrances n’est pas à la portée de n’importe qui. Que les poltrons tremblent de peur! Qu’ils blêmissent! Quant à nous, n’oublions pas une seule minute que nous sommes les descendants de vaillants ancêtres, que dans nos veines coule le sang noble et héroïque de nos aïeux, ces preux chevaliers qui n’ont pas même grincé des dents à l’heure où ils mouraient pour notre liberté et notre bien à tous. Les souffrances qui nous attendent ne sont rien à côté des leurs, et ce n’est pas maintenant que nous vivons dans le bien-être et l’opulence que nous allons flancher et nous montrer lâches! Le vrai patriote, celui qui ne veut pas que son peuple se couvre de honte à la face du monde, celui-là supportera stoïquement la douleur.

— Bien dit! Vivat! Vivat!

Quelques autres orateurs pleins d’ardeur vinrent encourager la foule apeurée, en usant à peu de chose près des mêmes termes que Kleard.

Un vieillard livide, à bout de forces, demanda alors la parole. Il avait le visage sillonné de rides, les cheveux et la barbe blancs comme neige. Ses jambes ployaient sous le poids des années, son dos était voûté, ses mains tremblaient. Sa voix chevrotait, ses yeux larmoyaient.

— Mes enfants, commença-t-il, et les grosses larmes qui roulaient sur ses joues pâles et ridées tombaient sur sa blanche barbe, je me porte mal et vais bientôt trépasser, mais il me semble qu’il vaut mieux ne pas tolérer pareille infamie. J’ai vécu pendant cent ans et je m’en suis bien passé… ce n’est pas pour qu’on vienne maintenant frapper du sceau de l’esclavage ma tête chenue et exténuée…

— À bas ce vieux misérable! aboya le président.

— À bas! criaient les uns.

— Vieux lâche! criaient les autres.

— Il devrait encourager les jeunes, au lieu de quoi il vient effrayer le peuple! criaient les troisièmes.

— Honte à ses cheveux blancs! Malgré sa longue vie, il faut encore qu’il ait peur de quelque chose! Nous, les jeunes, nous sommes intrépides! criaient les quatrièmes.

— Sus au couard!

— Qu’on le jette dehors!

— Sus! Sus!

La foule des jeunes intrépides, au comble de l’excitation, se rua sur le cacochyme vieillard et, fulminant, se mit à lui taper dessus et à le traîner dehors.

C’est tout juste s’ils finirent par le laisser partir, à cause de son grand âge; sans cela, ils l’auraient lapidé.

Tous firent le serment et donnèrent leur parole que, le lendemain, ils couvriraient de gloire le nom de leur peuple et se conduiraient en braves.

L’assemblée se dispersa dans l’ordre le plus parfait. On pouvait entendre dire:

— Demain, tout le monde saura de quel bois on se chauffe!

— Demain, on les verra, les fiers-à-bras!

— Il est temps de montrer qui vaut quelque chose et qui ne vaut rien! Il y en a assez que n’importe quel minable se vante d’être un héros!

Je m’en retournai à l’hôtel.

—  Tu as vu de quel bois on se chauffe? demanda fièrement l’aubergiste.

—  J’ai vu, répondis-je d’un ton absent.

Je n’avais plus de force et des impressions étranges bourdonnaient dans ma tête.

Ce même jour, je lus dans leurs journaux un éditorial rédigé en ces termes:

«Citoyens, l’heure a sonné! Les temps des vains éloges, des forfanteries des uns ou des autres, des paroles creuses dont nous usons à satiété pour exalter nos prétendues vertus et nos prétendus mérites sont révolus! L’heure a sonné de faire nos preuves une fois pour toutes! De montrer qui vaut vraiment quelque chose et qui ne vaut rien! Et nous comptons bien qu’il n’y aura pas, parmi nous, de ces infâmes poltrons que les autorités devraient traîner de force à l’endroit où le marquage au fer rouge aura lieu. Celui qui sent couler dans ses veines ne serait-ce qu’une goutte du sang valeureux de nos ancêtres, celui-là aura à cœur de venir au plus tôt s’exposer aux souffrances, il aura à cœur de supporter la douleur avec calme et sans fléchir, car cette sainte douleur est le sacrifice qu’exigent la patrie et le bien commun. En avant, citoyens, la grande épreuve est pour demain!…»

Ce jour-là, mon tavernier se coucha tout de suite après la réunion; il devait se lever tôt le lendemain pour arriver aux premières heures devant le tribunal. De leur côté, nombre de ses concitoyens s’y rendirent sans attendre afin d’y prendre la meilleure place possible.

Au petit matin, je pris à mon tour le chemin du tribunal. Toute la ville s’y pressait, petits et grands, hommes et femmes, et jusqu’aux petits enfants que leurs mères portaient dans leurs bras. Eux aussi, on allait les marquer du sceau de l’esclavage, haute distinction qui leur donnerait, plus tard, un droit prioritaire aux meilleurs emplois dans les services de l’État.

On se poussait, on jurait (à cet égard, ils nous ressemblent un peu, à nous les Serbes, cela me fit chaud au cœur), c’était à qui parviendrait le premier devant la porte. Il y en eut même quelques-uns pour en venir aux mains.

Vêtu d’un habit de cérémonie immaculé, le fonctionnaire chargé de procéder au marquage chapitrait gentiment son monde:

— Doucement, que diable, chacun aura son tour, vous n’êtes quand même pas du bétail pour vous disputer comme ça!

Le fer était rouge, l’opération commença. Certains hurlèrent, d’autres ne firent que gémir, en tout cas personne, tant que je fus présent, ne réussit à tenir bon sans broncher.

Je ne pus longtemps regarder ce calvaire et m’en retournai à l’auberge. Un petit groupe s’y était déjà attablé, qui buvait et cassait une petite croûte.

— Ouf, le plus dur est fait! dit l’un.

— Pardi! nous, on n’a pas tellement pleurniché, mais Talb, il a braillé comme un âne!… dit un autre.

— Ah, le voilà bien, ton Talb, et dire qu’hier vous vouliez qu’il préside l’assemblée!

— On ne pouvait pas savoir, personne ne le connaissait!

Tout en discutant, ils geignaient et se tortillaient de douleur, mais ils le dissimulaient tant bien que mal: chacun d’eux aurait eu honte d’apparaître comme un lâche.

Kleard se couvrit d’indignité pour avoir gémi tandis qu’un certain Lear[2] se distingua par son héroïsme: il exigea qu’on lui fît deux marques au fer rouge et ne laissa pas échapper le moindre son. La ville entière ne parlait que de lui, avec le plus grand respect.

Il y en eut quelques-uns pour prendre la fuite; ceux-là furent couverts d’opprobre.

Quelques jours plus tard, celui qui portait deux sceaux sur le front se promenait, la tête haute, drapé dans sa dignité et son orgueil, auréolé de gloire, respirant la fierté; où qu’il passât, absolument tout le monde s’inclinait et mettait chapeau bas devant le héros du jour.

Hommes, femmes, enfants, tous couraient après lui dans les mes pour voir le très illustre citoyen. Partout, un murmure de vénération se répandait sur son passage: «Lear, Lear!… C’est lui! C’est le héros qui s’est laissé marquer par deux fois, sans une plainte, sans un soupir!» Les journaux l’encensaient, le glorifiaient passionnément.

Il avait bien mérité l’amour du peuple tout entier.

Ces louanges résonnaient de tous côtés, tant et si bien que l’héroïque sang serbe se mit à bouillonner dans mes veines. Nous aussi, nous avions pour ancêtres des héros qui, eux aussi, étaient morts pour la liberté, suppliciés sur le pal; nous aussi, nous avions un héroïque passé et notre héroïque Kosovo. Ivre de fierté nationale, exalté à l’idée de couvrir mon peuple de gloire, je me précipitai devant le tribunal où je m’écriai:

— Quels sont donc les mérites de votre Lear?… De vrais héros, vous n’en avez encore jamais rencontrés! Attendez seulement de voir la noblesse du sang serbe! Marquez-moi au fer dix fois, pas seulement deux!

Le fonctionnaire en habit immaculé approcha de mon front le fer chauffé au rouge. Je tressaillis… et me réveillai.

Inquiet, j’ai tâté mon front; grâce au ciel, je n’avais rien. Quelles histoires saugrenues ne va-t-on pas rêver!

«Il s’en est fallu de peu que je ne ternisse la gloire de leur Lear!» Sur cette pensée, je me suis retourné avec contentement dans mon lit, mais j’avais comme un vague regret que le rêve ne fut pas allé jusqu’à son terme.

 

Source: Domanović, Radoje, Au fer rouge, Non lieu, Paris, 2008 (traduit par Ch. Chalhoub).

 

[1] Référence à l’uniforme de la milice qui dépendait du kmet: tricorne, veste et pantalon de couleurs différentes. (N.d.T.)

[2] Ce nom imaginé par Domanović (et qui se prononce Lé-ar) ne doit pas évoquer le roi Lear de Shakespeare. (N.d.T.)

Le guide (3/3)

(page précédente)

Ainsi s’écoula le premier jour; les suivants passèrent avec un égal succès. Rien d’exceptionnel ne fut à signaler, seules quelques difficultés insignifiantes se présentèrent: on tomba avec fracas dans fossés et ravines, on s’empêtra dans broussailles, ronces et chardons, d’aucuns se cassèrent la jambe ou le bras, d’autres se rompirent le cou; on endura toutes ces peines. Des vieillards trépassèrent, mais justement ils étaient vieux. «Ils seraient morts de toute façon, même en étant tranquillement chez eux, alors pensez donc, sur la route…» disait notre orateur pour exhorter les gens à poursuivre. Des petits enfants d’un an ou deux périrent, mais les parents firent taire leurs sentiments, car telle était la volonté de Dieu. Et puis, plus les enfants sont petits, moins l’affliction est grande. «C’est un moindre mal, consolait encore notre orateur. Que Dieu garde les parents de devoir attendre, pour perdre leur progéniture, qu’elle ait déjà atteint l’âge de se marier. Quand le destin en a ainsi décidé, mieux vaut que ce soit le plus tôt, le chagrin n’en est que moindre!» Certains portaient des mouchoirs entortillés autour de la tête, des compresses fraîches sur leurs bosses; d’autres avaient le bras en écharpe; la plupart boitaient et allaient clopin-clopant. Déchirés, lacérés, leurs habits pendaient en lambeaux. Pourtant, la compagnie continuait gaillardement. Ils auraient supporté plus facilement l’épreuve s’ils n’avaient, en plus, souffert de la faim. Mais il fallait bien aller de l’avant.

Un jour, quelque chose de plus important se produisit.

Le guide ouvrait la marche, entouré des plus valeureux. (Il en manquait deux, on ne savait pas où ils étaient. De l’avis général, ils avaient trahi et pris la fuite. Notre orateur avait d’ailleurs mentionné, une fois, leur honteuse félonie. Certains considéraient pourtant qu’ils avaient péri en chemin, mais ceux-là se taisaient et n’affichaient pas leur opinion pour ne pas effrayer les autres.) Puis venait le reste de la troupe, à la queue leu leu. Soudain, une faille gigantesque apparut dans la roche, d’une profondeur abyssale. Les versants en étaient si raides que l’on ne se risqua plus à faire le moindre pas. Les valeureux, s’arrêtant net, tournèrent leurs regards vers le chef. Celui-ci, la tête baissée, les sourcils froncés, plongé dans ses pensées, se taisait; il avançait courageusement, tapotant devant lui à gauche, à droite avec son bâton, comme à sa célèbre habitude, ce qui, au dire de beaucoup, lui donnait d’autant plus de majesté. Il ne regarda personne, ne prononça pas un mot; aucun changement n’altéra son visage, aucune trace de peur. Il se rapprochait de plus en plus de l’abîme. Meme les plus vaillants des plus vaillants devinrent blêmes comme la mort; personne n’osait mettre en garde ce guide pétri d’intelligence, de sagacité et de bravoure. Deux pas de plus et il serait au bord du précipice. Epouvantés, les yeux écarquillés, tous reculèrent; les plus valeureux étaient sur le point de retenir le chef, quitte à manquer à la discipline, mais sur ce il fit encore un pas, puis un deuxième, et se précipita dans le ravin.

Dans la confusion générale, les lamentations montèrent, la clameur enfla; la peur l’emporta. Quelques-uns tentèrent même de s’enfuir.

— Attendez, arrêtez-vous! Est-ce là tenir parole? Il faut continuer et suivre cet homme sage, car il sait ce qu’il fait; il n’est pas assez fou pour aller à sa propre perte. En avant derrière lui! Nous voilà face au plus grave péril, au plus sérieux écueil, mais c’est peut-être aussi le dernier. Qui sait s’il n’y a pas, au-delà de ce ravin, une terre merveilleuse et féconde que Dieu nous a destinée. Persévérons! Rien ne s’obtient sans victimes!

Ainsi parla notre orateur qui fit deux pas en avant et dis¬parut dans le ravin. Nos plus valeureux s’élancèrent derrière lui, et tous les autres avec eux.

Ce ne furent que plaintes, gémissements, dégringolades et sanglots le long des parois de cet énorme gouffre. On en aurait juré: personne n’allait pouvoir en sortir vivant; ou alors, ni indemne ni entier. Mais voilà, les hommes ont la vie dure. Le guide avait eu une chance rare: comme de juste, il s’était raccroché pendant sa chute à un arbuste et ne s’était pas blessé; il avait réussi à se sortir lentement de là et à remonter toute la pente.

Tandis qu’un geignement sourd grondait au fond du précipice, d’où résonnaient pleurs et lamentations, il était assis, impassible. Il se taisait, il pensait. Certains, en bas, tout contusionnés, furieux, lui lancèrent bien quelques injures: il y resta totalement indifférent.

Ceux qui avaient eu plus de chance et avaient été arrêtés dans leur chute, qui par un buisson, qui par un arbre, se mirent à sortir péniblement du ravin. L’un s’était cassé la jambe, l’autre le bras, un troisième s’était rompu le cou et avait la ligure inondée de sang. Ils étaient tous peu ou prou estropiés, seul le chef était indemne. Gémissant, soupirant, ils le regardaient de travers, l’air mauvais; lui, il ne leva même pas la tète. Il se taisait et pensait, en vrai sage!

Le temps passa. La troupe se fit de moins en moins fournie. Chaque journée en emportait quelques-uns; certains abandonnaient pareille expédition et rebroussaient chemin.

Du grand nombre de marcheurs, il ne resta plus qu’une vingtaine. Le désespoir et le doute se lisaient sur leurs visages émaciés; harassés par l’effort et la faim, ils ne disaient plus rien. Tous se taisaient, comme le chef, et avançaient. Même notre bouillant orateur, accablé, hochait tristement la tête. Dure était la route.

Ce petit groupe s’amenuisa lui aussi jour après jour; il resta une dizaine de compagnons. Les visages étaient encore plus désespérés; plaintes et sanglots s’élevaient tout le long de la colonne.

Désormais, il n’avaient plus guère figure humaine, c’étaient plutôt des monstres: appuyés sur des béquilles, les bras en écharpe dans de grands mouchoirs noués autour du cou, la tête ensevelie sous les bandages, les pansements, les compresses. Auraient-ils été prêts à de nouveaux sacrifices, cela n’eût pas été possible: leurs corps étaient déjà intégralement couverts de blessures et de contusions.

Même les plus valeureux et les plus déterminés avaient perdu la foi et l’espérance; pourtant, ils avançaient toujours, ou plutôt ils se traînaient, perclus, geignant, au prix d’efforts surhumains. Que faire d’autre, d’ailleurs, puisqu’il n’était pas possible de revenir en arrière? À quoi bon tant de victimes, pour maintenant abandonner la route?

Le jour tomba. Ils brinquebalaient sur leurs béquilles et n’eurent pas le temps de lever les yeux que le chef n’était plus devant eux. Encore un pas, et tous se retrouvèrent dans le ravin.

— Aïe, aïe, ma jambe!… Aïe, aïe, pitié, mon bras!… Aïe, aïe!

Ce fut un concert de lamentations, puis on n’entendit plus que râles, sanglots et gémissements. Une voix étouffée couvrit d’injures le glorieux chef en personne, puis s’éteignit.

À l’aube, le guide était assis, exactement comme ce fameux jour où ils l’avaient élu. Aucun changement n’était repérable sur ses traits.

Notre orateur s’extirpa du ravin en rampant, deux hommes à sa suite. Défigurés, couverts de sang, ils regardèrent autour d’eux pour se compter: ils n’étaient plus que trois. Une peur et un désespoir mortels envahirent leur âme. Aux alentours s’étendait un paysage inconnu, montagneux — rien que la roche nue, et nulle trace de chemin. Deux jours plus tôt, ils avaient coupé la route et l’avaient laissée derrière eux. Ainsi les conduisait leur guide.

À la seule pensée des si nombreux camarades, amis et parents tombés au cours de ce fabuleux périple, ils furent submergés par une détresse plus déchirante que la douleur qui irradiait de leurs membres estropiés. Ils contemplaient de leurs propres yeux leur propre ruine.

Notre orateur s’approcha du guide et prit la parole d’une voix qui tremblait d’épuisement, de souffrance, de découragement et d’amertume:

— Où est-ce que nous allons?

Le chef se taisait.

— Où nous conduis-tu et où nous as-tu déjà conduits? Nous et nos familles t’avons fait confiance, nous t’avons suivi, quittant nos maisons et les tombes de nos ancêtres, pour être sauvés du désastre sur cette terre désolée, et tu nous as menés à un désastre pire encore. Nous avons entraîné deux cents familles derrière toi; regarde maintenant combien nous sommes.

— Vous n’êtes donc pas au complet? dit le guide entre ses dents sans lever la tête.

— Tu oses poser la question? Lève la tête, regarde, compte combien d’entre nous font encore partie de ce malheureux voyage! Et nous qui en faisons toujours partie, regarde dans quel état nous sommes. Mieux vaudrait ne plus en faire partie qu’être devenus de tels monstres.

— Je ne peux pas regarder!…

— Pourquoi?

— Je suis aveugle!

Il y eut un silence écrasant.

— C’est en route que tu as perdu la vue?

— Je suis né aveugle.

Les trois hommes baissèrent la tête, au comble du désespoir.

Un vent d’automne rugissait, déchaîné, dans la montagne, arrachant et emportant les feuilles; le brouillard enveloppait les sommets; les ailes des corbeaux bruissaient dans l’air froid et humide où résonnait leur croassement sinistre. Masquant le soleil, les nuages roulaient dans le ciel et filaient à la hâte toujours plus loin.

Dans une angoisse de mort, le trio s’interrogea du regard.

— Où est-ce qu’on va maintenant? articula l’un d’eux d’une voix d’outre-tombe.

— On ne sait pas!

 

Source: Domanović, Radoje, Au fer rouge, Non lieu, Paris, 2008 (traduit par Ch. Chalhoub).

Le guide (2/3)

(page précédente)

Le jour suivant, on rassembla les intrépides prêts à partir pour un lointain voyage. Plus de deux cents familles vinrent au lieu convenu, quelques-unes restèrent pour garder les anciens foyers.

C’était pathétique à voir, cette foule de pauvres gens qu’une cruelle infortune poussait à quitter la terre qui les avait vus naître et abritait les tombes de leurs aïeux. Ils avaient le visage décharné, marqué, tanné par le soleil; la souffrance accumulée au cours de dures années avait laissé ses traces et imprimé sur leurs traits les stigmates du dénuement et d’une accablante détresse. À cet instant, on vit briller dans leurs yeux une première lueur d’espoir, mais aussi un éclat de nostalgie pour le pays natal. Des vieillards poussaient des soupirs de désolation, secouaient la tête avec appréhension, de grosses larmes roulaient sur leurs visages ridés; ils auraient préféré attendre encore un peu, plutôt que de partir si promptement à la recherche d’une meilleure patrie – au moins auraient-ils laissé, eux aussi, leur malheureuse carcasse dans cette caillasse. Les femmes en pleurs prenaient congé des morts, dont on abandonnait les sépultures. Les hommes se défendaient de s’attendrir à leur tour et criaient: «Est-ce que vous tenez vraiment à continuer de crever la faim dans ce coin maudit, à vivre dans ces masures?» Cela eût-il été possible, ils auraient pourtant volontiers emporté avec eux tout ce coin maudit et ses misérables bicoques.

Comme toujours quand il y a foule, le brouhaha et le tapage régnaient. Les hommes autant que les femmes étaient au comble de l’énervement; les petits enfants, que leurs mères portaient sur le dos dans des couffins, s’étaient mis à brailler; l’agitation avait gagné jusqu’au bétail. Il était certes peu nombreux, mais enfin on apercevait ici une maigre vache, là une rosse efflanquée à la toison embroussaillée, avec une grande tête et de grosses pattes, sur laquelle on avait entassé force couvertures et sacoches ou chargé des paniers en travers d’un bât; chancelant pitoyablement sous son fardeau, elle résistait pourtant de toutes ses dernières forces, hennissant de temps à autre. On avait aussi bâté quelques baudets. Les gamins tiraient des chiens au bout de leur laisse. Ce n’étaient donc que discussions, cris, jurons, plaintes, pleurs, aboiements, hennissements; on entendit même, deux ou trois fois, le braiment d’un âne; mais le guide ne disait mot, comme si toute cette multitude et tout ce vacarme ne le concernaient nullement. Un vrai sage!

Toujours assis, la tête baissée, il se taisait et pensait; s’il crachota quelques fois, ce fut bien tout. Mais justement, ce comportement avait tellement accru sa popularité qu’ils étaient prêts pour ses beaux yeux, comme on dit, à tous les sacrifices. Tout le monde ou presque parlait peu ou prou en ces termes:

— Pardi, c’est qu’on en a de la chance d’être tombés sur un gars de cette trempe! On serait partis sans lui, Dieu nous en garde, ç’aurait été la débandade générale, la débâcle garantie! Mais lui, quelle intelligence! Il se tait, il n’a toujours pas prononcé un mot! disait l’un en regardant le chef avec vénération et fierté.

— Qu’est-ce qu’il pourrait bien dire? Quand on cause, c’est qu’on ne réfléchit pas beaucoup. La sagesse, c’est de se taire et de penser, ça va de soi!… ajoutait l’autre en lorgnant le chef avec une égale vénération.

— Ce n’est pas si facile, hein, de conduire une troupe aussi nombreuse! Il doit forcément penser, pour avoir pris sur lui une si lourde responsabilité! reprenait le premier.

Vint l’heure du départ. Ils attendirent encore un peu, au cas où quelque retardataire se serait avisé de partir avec eux. Comme plus personne ne se manifestait, il fallut bien se décider.

— On y va? demandèrent-ils au chef.

Celui-ci se leva sans un mot.

Les hommes les plus valeureux se regroupèrent aussitôt autour de lui; ils seraient ainsi à ses côtés en cas de coup dur et prendraient garde qu’il ne courût aucun danger.

Les sourcils froncés, la tête baissée, le chef se mit en marche en agitant dignement son bâton devant lui; la foule le suivit en lançant des vivats. Il fit encore quelques pas et heurta la balustrade de la maison communale. Là, naturellement, il s’arrêta, et la foule avec lui. Reculant légèrement, il tapa deux ou trois fois son bâton contre la balustrade.

— Qu’est-ce qu’on fait? demanda la foule.

Le guide se taisait.

Ceux qui se tenaient à ses côtés répondirent:

— Comment ça, qu’est-ce qu’on fait? Il faut renverser la balustrade! Voilà ce qu’on va faire! Tu vois bien qu’avec son bâton il indique ce qu’il faut faire!

— La porte, la porte! crièrent des enfants en montrant du doigt l’accès qui se trouvait du côté opposé.

— Chut, du calme, les enfants!

— Seigneur, qu’est-ce qu’on va devenir! s’exclamèrent des femmes en se signant.

— Taisez-vous, il sait ce qu’il faut faire. Renversons la balustrade!

En un clin d’œil elle vola en éclats, il n’en resta plus trace.

Ils poursuivirent.

Ils n’avaient guère franchi cent pas que le chef s’enfonça dans un épais buisson de ronces. S’en extirpant à grand-peine, il se mit à donner des coups de bâton à gauche, à droite. Tous attendaient, immobiles.

— Mais qu’est-ce qu’il y a encore? cria-t-on de l’arrière.

Ceux de la garde rapprochée recommencèrent à tonner:

— Qu’on se taille un passage à travers les ronces!

— Voilà un chemin derrière les ronces! Là, là, un chemin derrière les ronces! crièrent les enfants, comme d’ailleurs beaucoup de ceux qui étaient à l’arrière.

— Un chemin! Un chemin! persiflèrent rageusement ceux qui se tenaient aux côtés du chef. Et qui sait où il mène, espèces d’aveugles! Tout le monde ne peut pas commander. Lui, il connaît le meilleur et le plus court chemin! Qu’on passe en force dans les ronces!

Ils se ruèrent à l’attaque.

«Aïe!» geignirent les uns, des échardes plein les mains, «Aïe!» pleurnichèrent les autres, le visage tout griffé par les épines.

— On n’a rien sans mal, mon gars, répliquèrent les plus valeureux. Il faut savoir payer de sa personne quand on veut réussir.

Après beaucoup d’efforts, ils se frayèrent un chemin à travers les ronces, et continuèrent leur route.

Ils n’avaient pas marché longtemps qu’ils tombèrent sur les piquets d’une clôture.

Ils les flanquèrent par terre, et continuèrent leur route.

Ayant dû surmonter un certain nombre d’autres menus obstacles, ils parcoururent une assez faible distance ce jour-là. En outre, ils n’avaient qu’une maigre pitance: qui avait emporté du pain sec avec un peu de lard, qui seulement du pain pour tromper sa faim, ne fut-ce que de loin en loin, d’autres n’avaient pas même de pain. Dieu merci, c’était encore l’été: on pouvait trouver, ici ou là, des arbres fruitiers.

Le premier jour, donc, ils progressèrent peu, une grosse fatigue les accablait. Il ne se présenta guère de grands dangers, rien de malencontreux ne fut donc à déplorer. Il y eut bien quelques petits incidents — autant dire des bagatelles pour une entreprise de pareille envergure. Une femme s’était écorché l’œil gauche sur des épines: elle dut s’entortiller un linge humide autour de la tête. Un marmot s’était cogné les tibias contre un piquet: il boitait et pleurnichait. Un vieillard qui s’était pris les pieds dans les ronces se foula la cheville en tombant: on lui fit des compresses d’oignon écrasé; endurant héroïquement la douleur, appuyé sur sa canne, il allait vaillamment derrière le guide. (Dans la colonne, du reste, beaucoup disaient que l’entorse du vieux n’était que mensonge et faux-semblant, vu qu’il aurait bien voulu faire demi-tour.) Finalement, tout le monde ou presque avait des échardes plein les mains et des égratignures plein la figure. Les hommes supportaient stoïquement leur sort, les femmes maudissaient le moment où elles étaient parties; quant aux enfants, évidemment, ils pleuraient, ne saisissant pas que cette peine et cette souffrance allaient être richement récompensées.

À la satisfaction générale et à l’immense joie de tous, rien de fâcheux n’arriva au chef. Certes, pour être franc, il était sous haute protection, mais notre homme avait quand même une sacrée chance.

Lorsqu’on fit halte pour la nuit, on rendit grâce à Dieu de cette première journée qui s’était si bien passée, sans que le chef n’eût à subir la moindre infortune. L’un des hommes qui formaient la troupe des plus valeureux prit ensuite la parole. Son visage était tout éraflé par les ronces mais il fit comme si de rien n’était:

— Frères! commença-t-il, grâce à Dieu, nous avons franchi sans encombre cette première étape. Le chemin est ardu mais nous savons qu’il mène à la félicité. Écartons héroïquement tous les obstacles! Que Dieu clément et miséricordieux protège notre chef de toute adversité, afin qu’il nous guide encore et toujours avec le même succès!…

— Si ça continue, je vais perdre mon deuxième œil!… grogna avec irritation la femme qui s’était blessée à l’œil gauche.

— J’ai mal au pied! renchérit le vieux à la cheville foulée, encouragé par les rouspétances de la femme.

Les gosses ne cessaient de geindre et de pleurer; leurs mères arrivaient à peine à les faire taire pour qu’on entendît ce qui se disait.

— Parfaitement, tu vas perdre ton deuxième œil! s’énerva l’orateur. Qu’est-ce que ça peut faire? Ce n’est pas cher payé, qu’une femme perde ses deux yeux, quand il s’agit d’une si grande cause! Tu n’as pas honte? Est-ce que tu penses au bien et au bonheur de tes enfants? Même si la moitié d’entre nous doit y laisser sa peau, et alors? Un œil, ah! la belle affaire! À quoi te serviraient tes yeux, puisqu’il y a quelqu’un pour voir à notre place et nous conduire au salut? Tu crois peut-être que nous allons abandonner cette noble entreprise à cause de ton œil et de la cheville du grand-père!

On entendit des voix de toutes parts:

— Le vieux raconte des boniments! Son entorse, c’est du chiqué! Il veut rentrer, c’est tout!

— Frères, reprit l’orateur, ceux qui ne sont pas contents, ils n’ont qu’à rentrer, au lieu de se plaindre et de semer la zizanie. Quant à moi, je suivrai ce guide éclairé jusqu’à mon dernier souffle.

— Nous aussi, nous aussi, suivons-le tous jusqu’à notre dernier souffle!

Le chef se taisait.

Les gens se remirent à l’observer et à chuchoter:

— Il ne fait que ça: se taire et penser!

— Quel sage!

— Vise un peu le front qu’il a!

— Il fronce sans arrêt les sourcils!

— Un type sérieux!

— Un brave, ça se voit tout de suite.

— Un brave, et comment: la balustrade, les piquets, les ronces, il a tout terrassé. Il tape juste par-ci par-là avec son bâton, sans rien dire, les sourcils froncés; à toi de voir ce qui te reste à faire.

(page suivante)

Le guide (1/3)

— Frères! Camarades! Maintenant que j’ai écouté tous les discours, je vous demande de m’accorder votre attention. Discuter et se mettre d’accord ne sert à rien tant que nous restons dans cette région stérile. Rien ne pousse dans cette glaise et cette rocaille, même les années de pluie, alors qu’espérer par cette sécheresse, comme personne n’en a jamais connue!

L’orateur reprit:

— Jusqu’à quand va-t-on se réunir et parler pour ne rien dire? Le bétail est décimé par la disette, encore un peu et ce sont nos enfants qui mourront de faim en même temps que nous. Il faut s’y prendre autrement, d’une manière plus efficace, plus intelligente. Le mieux, c’est de quitter cette terre ingrate et de partir dans le vaste monde en chercher une meilleure, plus fertile, car on ne peut pas vivre comme ça.

Ainsi parlait l’un des habitants d’une région fort peu hospitalière, s’adressant, d’une voix épuisée, à la foule rassemblée.

Où et quand, cela n’est, je pense, d’aucune importance, pour vous comme pour moi. L’essentiel est de me croire; il suffit de savoir que cela s’est passé quelque part, un jour, dans une certaine contrée. À vrai dire, je tenais autrefois toute cette histoire pour pure invention de ma part mais, peu à peu, je me suis débarrassé de cette terrible illusion; tout ce que je vais ici raconter, j’en suis désormais convaincu, a bien dû se passer quelque part, un jour, et je n’aurais vraiment jamais pu l’imaginer.

Dans l’assistance, les visages étaient blêmes et hâves, les regards momes, voilés, hagards; les mains glissées sous la ceinture, tous écoutaient. Aux sages paroles de l’orateur, ils semblèrent revenir à la vie. Chacun se voyait déjà dans un pays enchanté, paradisiaque, où le rude et pénible labeur se paie toujours d’une abondante moisson.

— Bien dit, bien dit! murmurèrent de toutes parts des voix à bout de force.

L’une d’elles articula difficilement:

— Est-ce… que… c’est… loin?…

— Frères! commença quelqu’un d’un ton un peu plus ferme. Il faut sur-le-champ adopter cette proposition, car ça ne peut plus durer. On a trimé, sué sang et eau, et tout ça pour rien. On s’est saignés aux quatre veines pour pouvoir semer, mais là-dessus des trombes d’eau ont tout balayé, emportant les semis et la terre, seule la pierre nue a subsisté. Est-ce qu’on veut rester ici pour l’éternité, à travailler du matin au soir, à supporter la faim et la soif, à crever dans la misère?… Il faut partir chercher une terre meilleure, plus fertile, où notre rude labeur sera récompensé d’une opulente récolte.

Un murmure s’éleva:

— Partons, partons tout de suite, on ne peut pas vivre ici!

Aussitôt la foule s’ébranla, sans savoir où elle allait.

— Attendez, où allez-vous? reprit celui qui avait parlé le premier. Il faut partir, mais pas de cette manière. Il faut savoir où aller, sinon, au lieu de trouver le salut, on risque de tomber encore plus bas. Je propose qu’on élise un chef, que tout le monde devra écouter et qui nous guidera sur le bon chemin, le meilleur et le plus court.

— Qu’on l’élise, qu’on l’élise tout de suite!… lança-t-on de tous côtés.

Et tous aussitôt de se chamailler, c’était une vraie pagaille. Tout le monde parlait et personne n’écoutait personne — il était d’ailleurs impossible de s’entendre. Il y eut d’abord des conciliabules en petits groupes qui se désagrégèrent bientôt; puis ils se prirent par la main deux par deux: chacun s’adressait à l’autre et argumentait, chacun tirait l’autre par la manche et lui plaquait la main sur la bouche. Ils finirent par se regrouper et se remirent à parler tous en même temps.

Soudain, une voix forte s’éleva au-dessus du brouhaha général.

— Frères! Nous n’arriverons à rien avec pareilles méthodes. Tout le monde parle et personne n’écoute personne. Désignons un chef! Mais qui d’entre nous pourrions-nous bien choisir? Qui d’entre nous a suffisamment couru le monde pour en connaître les chemins? Nous nous connaissons bien, et moi le premier je n’oserais confier mon sort et celui de mes enflants à personne ici, dans cette assemblée. Dites-moi plutôt lequel d’entre vous connaît ce voyageur assis depuis ce matin dans l’ombre, là-bas, au bord de la route…

Le silence se fit, tous se tournèrent vers l’inconnu et se mirent à l’examiner de la tête aux pieds.

C’était un homme d’âge mûr, dont l’épaisse tignasse et la longue barbe laissaient à peine deviner le visage sombre. Il se tenait assis, se taisait comme il l’avait fait jusque-là et, vaguement pensif, tapotait par terre avec un gros bâton.

— Moi je l’ai vu hier, ce bonhomme. Il marchait dans la rue avec un jeune garçon qu’il tenait par la main. Hier soir, le gamin a traversé le village et s’en est allé, et lui, il est resté seul.

— Laisse donc ces détails sans importance, ce sont des bêtises, on n’a pas de temps à perdre. Peu importe qui il est, en tout cas c’est un voyageur qui vient de loin, puisque aucun d’entre nous ne le connaît; à coup sûr, il doit savoir quel est le plus court et le meilleur chemin pour nous guider. À mon avis, c’est quelqu’un de très intelligent, vu qu’il se tait et pense continuellement. Un autre que lui se serait déjà empressé de s’immiscer dans nos affaires, et plutôt dix fois qu’une, ou aurait engagé la conversation avec n’importe qui, alors que lui, tout ce temps-là, il est resté assis dans son coin sans rien dire.

— Pour sûr, notre homme se tait, il pense; il est très intelligent, ce n’est pas possible autrement, conclurent aussi les autres.

Et ils recommencèrent à jeter des regards sur l’étranger; chacun, d’après son allure, lui trouva quelque trait exceptionnel, quelque signe évident de sa prodigieuse intelligence.

Il n’y eut pas besoin de longs pourparlers pour en convenir: le mieux serait de prier ce voyageur d’être leur guide, lui que, disaient-ils, Dieu en personne avait envoyé pour les conduire dans le monde à la recherche d’une contrée plus amène et d’une terre plus riche; quant à eux, ils l’écouteraient sans conditions et se soumettraient à son autorité.

Une dizaine d’hommes fut désignée pour aller transmettre au sage étranger les mobiles de l’assemblée, l’informer du misérable sort qui était le leur et le prier d’accepter d’être leur chef.

Les dix se rendirent auprès de l’éminent personnage et s’inclinèrent humblement devant lui; l’un d’eux se mit à parler du sol stérile de la région, des années de sécheresse et de l’indigence dans laquelle ils se trouvaient, avant de terminer en ces termes:

— Cela nous pousse à quitter nos foyers pour partir dans le vaste monde chercher une patrie qui soit meilleure. Cette bonne idée nous est tout juste venue à l’esprit, et voilà que Dieu prend pitié de nous et t’envoie, ô sage et vaillant étranger, pour nous guider et nous sauver de la misère. Au nom de tous les habitants, nous te prions d’être notre chef; nous te suivrons où que tu ailles. Toi qui connais les chemins, toi qui es sûrement né sous des deux plus favorables, nous t’écouterons, nous nous soumettrons à chacun de tes ordres. Veux-tu, ô sage étranger, consentir à sauver du désastre un si grand nombre d’âmes, veux-tu être notre guide?

Le sage étranger, pendant tout le temps de cet émouvant discours, ne leva point la tête. Il conserva jusqu’à la fin l’exacte posture dans laquelle ils l’avaient trouvé: la tête baissée, les sourcils froncés, il se taisait, tapait sur le sol à petits coups de bâton et… pensait. Quand le discours fut terminé, sans changer de position, il lâcha à voix basse un «Oui» laconique.

— Nous pouvons donc partir avec toi chercher une meilleure patrie?

— Oui! répéta le sage étranger sans redresser la tête.

Des manifestations d’enthousiasme et de reconnaissance saluèrent ces paroles, mais le sage ne prononça pas un traître mot.

Les dix communiquèrent l’heureuse issue à l’assemblée, ajoutant qu’ils prenaient maintenant la véritable mesure de l’intelligence qui habitait cet homme.

— Il n’a pas bougé d’un pouce ni levé la tête, ne serait-ce que pour voir qui lui parlait. Il se tait et il pense, c’est tout; en réponse à nos discours et à notre gratitude, il n’a prononcé en tout que deux mots.

— Un véritable sage!… Une intelligence rare!… cria-t- on gaiement de toutes parts.

Ils affirmaient que Dieu lui-même l’avait envoyé tel un ange céleste pour les sauver. Tous étaient fermement convaincus que, sous la houlette d’un tel chef, le succès les attendait; rien au monde n’aurait pu les en dissuader.

Aussi fut-il confirmé à l’assemblée qu’on partirait dès le lendemain à l’aube.

(page suivante)

Méditations d’un bœuf ordinaire

Ce ne sont pas les merveilles qui manquent de par le vaste monde. Mais dans notre pays, comme chacun sait, il y en a tellement qu’elles n’ont plus rien de merveilleux. On trouve chez nous, à de très hautes fonctions, des gens qui ne pensent strictement rien; pour compenser, à moins que ce ne soit pour d’autres raisons, un simple bœuf des campagnes, que rien ne distingue des autres bœufs serbes, s’est mis à réfléchir. Dieu seul sait ce qui a bien pu se passer pour que ce génial bestiau se lance dans une entreprise aussi téméraire que l’exercice de la pensée! Car il est avéré qu’en Serbie, pratiquer cet art infortuné ne peut que vous créer des ennuis. Sans doute, dans sa naïveté, le pauvre diable ignore-t-il que cette activité, dans sa patrie, ne rapporte rien; sa lubie ne saurait donc être mise au compte d’un courage civique particulier. Il n’empêche que l’énigme reste entière: qu’a-t-il donc à raisonner, lui, un bœuf qui n’est ni électeur, ni conseiller communal, ni kmet, et que personne n’a élu député (ou, s’il a un certain âge, sénateur) d’une assemblée bovine? Et si le malheureux rêvait devenir ministre d’un pays de bœufs, alors il aurait dû, bien au contraire, s’exercer à penser le moins possible, en prenant exemple sur les éminents gouvernements de nations mieux loties que la nôtre qui, décidément, n’a pas de chance.

À la fin des fins, est-ce que cela nous regarde qu’un bœuf, quelque part en Serbie, ait repris à son compte un art abandonné des hommes? Après tout, penser est peut-être chez lui une disposition naturelle.

Mais de quel genre de bœuf s’agit-il donc? Un bœuf des plus ordinaire, avec — comme diraient les zoologues — une tête, un corps et des pattes, exactement comme ses congénères; il tire une charrette, broute de l’herbe, lèche du sel, rumine et beugle. Il s’appelle Sivonja.

Voilà donc comment il se mit à penser. Un jour, son maître l’attela au joug avec son comparse Galonja, entassa sur la charrette un lot de piquets — qu’il avait volés — et se rendit a la ville pour les vendre. Aux premiers faubourgs, le chargement était déjà écoulé. Le maître prit son argent, détela ses bêtes, les attacha, délia des fanes de maïs qu’il leur jeta et entra joyeusement dans une petite auberge pour s’y revigorer de quelques verres de gnôle bien mérités. Il y avait en ville quelque célébration: hommes, femmes, enfants couraient de tous côtés. Galonja, qui passait pour un sot parmi ses congénères, n’y prêtait pas la moindre attention; avec son sérieux habituel, il s’attaqua à son déjeuner, se sustenta copieusement, poussa quelques mugissements de satisfaction puis se coucha. Somnolant doucement, il entama ses ruminations. La foule bigarrée qui grouillait tout autour de lui le laissait complètement indifférent. Tranquillement, il somnolait, il ruminait. (Dommage qu’avec pareilles dispositions pour une brillante carrière, il n’ait pas été un homme.) Sivonja, lui, ne toucha pas à sa pitance. À son regard songeur et à sa triste mine, on savait du premier coup d’œil qu’on avait affaire à un penseur doté d’une âme tendre et sensible. Des gens, des Serbes, passaient à côté de lui, fiers de leur glorieux passé, de leur nom, de leur nation, et cette fierté se voyait à la droiture de leur maintien, à la raideur de leur démarche. À la vue d’un tel spectacle, Sivonja ressentit une incroyable injustice; le chagrin l’envahit, la douleur l’accabla. Il ne put supporter un sentiment si fort, si soudain, si violent: il laissa échapper un beuglement déchirant, ses yeux se remplirent de larmes. En proie à un indicible tourment, Sivonja se mit à penser:

«De quoi mon maître et ses compatriotes, les Serbes, sont-ils donc fiers? Pourquoi lèvent-ils la tête si haut et regardent-ils mon espèce avec tant de condescendance et de dédain?… Ils sont fiers de leur patrie, ils sont fiers que la clémence du destin les ait fait naître ici en Serbie. Mais moi aussi, ma mère m’a mis bas en Serbie. Non seulement c’est ma patrie et celle de mon père, mais mes aïeux et ceux de mon maître s’y sont établis ensemble après avoir quitté l’ancestrale terre slave. Pourtant, aucun de nous, les bœufs, ne s’en est jamais glorifié; en revanche, nous sommes toujours fiers de celui qui tire dans les montées les charges les plus lourdes. Jusqu’à aujourd’hui, aucun d’entre nous n’a jamais dit à un bœuf allemand: “Pour qui tu te prends, moi je suis un bœuf serbe, ma patrie c’est la fière Serbie, c’est ici que tous mes aïeux ont été mis bas, c’est ici, dans cette terre, que se trouvent les tombes de mes ancêtres.” Jamais nous ne nous en sommes vantés, Dieu nous en garde, ça ne nous a même pas effleuré l’esprit, tandis qu’eux, ils s’en font une gloire. Drôles de gens!»

À ces pensées, Sivonja secoua la tête, la clochette autour de son cou tinta, on entendit le joug craquer.

Ouvrant les yeux, Galonja meugla à son comparse:

— Tu recommences tes bêtises! Mange, espèce d’imbécile, et engraisse un peu, on te voit les côtes; si penser était une bonne chose, les hommes ne nous l’auraient pas laissée, à nous les bœufs. On n’aurait pas eu cette chance!

Sivonja lui jeta un regard de commisération, détourna la tête et se replongea dans ses méditations:

«Ils se glorifient de leur brillant passé. Ils ont Kosovo Polje[1], ils ont la bataille de Kosovo. Ah! la belle affaire, car là-bas, est-ce que ce n’étaient pas déjà mes aïeux qui tiraient pour leur armée la cantine et le matériel de guerre? Sans nous, les hommes auraient été bien obligés de s’acquitter tout seuls de cette tâche. Ils ont l’insurrection contre les Turcs. Grande et noble cause, mais qui a fait partie des insurgés? Ces crétins vaniteux, incapables de rien, qui se pavanent à côté de moi en fanfaronnant, ce sont eux, peut-être, qui ont déclenché le soulèvement! Il suffit de prendre l’exemple de mon maître. Lui aussi, il se glorifie de l’insurrection, il se vante bruyamment que son arrière-grand-père ait péri en héros dans la guerre de libération. Est-ce que le mérite lui en revient, à lui? Son arrière-grand-père avait le droit d’être fier, mais lui non; son arrière-grand-père est mort pour que son descendant, mon maître, puisse être libre. Et il l’est, mais il en fait quoi, de sa liberté? Il vole des piquets, grimpe sur sa charrette et c’est à moi de tirer tout le chargement, pendant que lui, il dort dans la carriole. Maintenant qu’il a vendu ses piquets, il boit de la gnôle, se tourne les pouces et s’attribue la gloire d’un brillant passé. Combien de mes aïeux a-t-on massacrés lors de l’insurrection, pour que les combattants aient de quoi manger? Est-ce que ce n’étaient pas encore mes aïeux qui, à l’époque, traînaient le matériel de guerre, les canons, la cantine, les munitions? Et pourtant, nous n’aurions jamais l’idée de nous parer des mérites qui sont les leurs, car nous n’avons pas changé, nous faisons aujourd’hui encore notre devoir, comme nos aïeux ont toujours fait le leur, consciencieusement, patiemment.

«Ils se flattent des souffrances de leurs ancêtres, de cinq cents ans de servitude. Mes semblables et moi, nous peinons depuis que l’espèce existe, et aujourd’hui, nous peinons toujours, nous sommes toujours asservis, ce n’est pas pour autant que nous avons jamais sonné le tocsin. Ils disent que les Turcs les ont torturés, massacrés, empalés. Mes aïeux aussi, ils ont été massacrés, par les Serbes autant que par les Turcs d’ailleurs… rôtis sur la broche… et qu’est-ce qu’on ne leur a pas encore fait subir…

«Ils sont fiers de leur religion mais ils ne croient à rien. Est-ce que c’est ma faute à moi, et à tous mes congénères si on ne nous admet pas dans la communauté des chrétiens? Leur foi leur prescrit “Tu ne voleras point” et que fait mon maître? Il vole et va boire l’argent qu’il a retiré de son forfait. Leur foi leur commande “Tu aimeras ton prochain” et que se font-ils les uns aux autres? Du mal, exclusivement. Chez eux, il suffit de ne pas causer de mal pour être le meilleur des hommes et devenir un exemple de vertu; évidemment, ça ne leur viendrait pas à l’esprit d’exiger que, en plus, ce meilleur des hommes fasse aussi quelque chose de bien. Voilà à quoi ils sont réduits: leurs parangons de vertu ne sont que de pacotille, qui se bornent à ne faire de mal à personne.»

Sivonja poussa un soupir si profond qu’un nuage de poussière s’éleva du chemin.

I reprit le cours de ses sombres méditations:

«Est-ce que nous ne sommes pas meilleurs qu’eux tous, moi et mes semblables? Je n’ai tué personne, n’ai médit de personne, n’ai rien volé à personne, je n’ai révoqué aucun fonctionnaire par pur arbitraire, n’ai pas créé de déficit dans les caisses de l’État, ne suis pas coupable de banqueroute frauduleuse, je n’ai jamais arrêté ni mis aux fers des innocents, je n’ai pas calomnié mes camarades, ni trahi mes principes de bœuf, ni porté de faux témoignage, je n’ai jamais, en bon ministre, causé de mal à mon pays, et outre que je n’ai jamais rien fait de mal, je fais même le bien à ceux qui me font du mal. A peine ma mère m’avait-elle mis bas qu’aussi-tôt ces gens méchants me prenaient jusqu’au lait maternel. Et l’herbe des prés, ce doit bien être pour nous, les bœufs, que Dieu l’a créée, pas pour les hommes, il n’empêche que même ça, ils nous l’enlèvent. Et nous, malgré tout ce qu’ils nous font subir, nous continuons de tirer les charrettes des hommes, nous continuons de labourer leurs champs et c’est grâce à nous s’ils ont du pain. Personne ne reconnaît pour autant les services que nous rendons à la patrie…

«Quant à manger maigre, leur religion leur ordonne, à eux les hommes, de respecter les jours de jeûne; or, même ce peu d’abstinence, ils ne le supportent pas, alors que moi et toute mon espèce nous faisons carême toute notre vie, depuis l’instant où ils nous arrachent au sein maternel.»

Sivonja baissa la tête, la releva l’air soucieux, renifla furieusement; on aurait dit que quelque chose d’important le tracassait. Tout à coup, il poussa un meuglement joyeux:

«Ça y est! J’ai trouvé! Ce doit être ça!»

Il poursuivit son raisonnement:

«Oui, c’est ça: ils sont fiers de leur liberté et de leurs droits civiques. Il faut que j’y réfléchisse sérieusement.» Mais il avait beau penser tant et plus, quelque chose clochait.

«En quoi consistent-ils, leurs droits? Que la police leur ordonne de voter, ils votent; nous aussi, nous pourrions en faire autant et meugler “Pour! Pour! Pour!” Mais s’ils n’en reçoivent pas l’ordre, ils n’ont pas le droit de voter ni de se mêler de politique, exactement comme nous. Ils supportent sans broncher le cachot et les coups, sans qu’ils aient rien fait de mal. Nous au moins, nous beuglons et nous remuons la queue; eux, ils n’ont même pas ce courage civique.»

Sur ces entrefaites, le maître sortit de l’auberge. Ivre, titubant, les yeux troubles, il balbutiait des mots incompréhensibles. Il zigzagua vers la charrette.

«Voilà comment ce fier descendant use de la liberté que ses ancêtres ont conquise en versant leur sang. Bon, d’accord, mon maître est un ivrogne et un voleur, mais les autres, à quoi leur a-t-elle servi, leur liberté? À ne surtout rien faire, à se vanter du passé de leurs ancêtres et à s’attribuer leurs mérites, auxquels j’ai une petite part quand ils n’en ont aucune.

«Nous les bœufs, nous sommes restés bons travailleurs, assidus, utiles, autant que l’étaient nos aïeux. Nous sommes des bœufs, c’est un fait, mais nous pouvons être fiers de notre dur labeur et des mérites qui nous reviennent.»

Poussant un gros soupir, Sivonja tendit le cou pour recevoir le joug.

 

Source: Domanović, Radoje, Au fer rouge, Non lieu, Paris, 2008 (traduit par Ch. Chalhoub).

 

[1] Lieu de la bataille de Kosovo contre les Turcs en 1389. (N.d.T.)

Soldat um jeden Preis

Es war für mich die Zeit gekommen, einzurücken, aber niemand rief mich zu den Fahnen. Ein patriotisches Gefühl bemächtigte sich meiner und ließ mich Tag und Nacht nicht zur Ruhe kommen. Ich ging durch die Straßen und ballte meine Fäuste, und wenn ein Ausländer vorüberging, knirschte ich mit den Zähnen und mußte mich gewaltsam zurückhalten, ihn am Kragen zu packen und ihm eine herunterzuhauen. Alle Nächte träumte ich, daß ich den Feinden die Kehle durchschnitt und mein Blut für das Vaterland vergoß. Ich konnte meine Einberufung kaum erwarten; aber ich wartete vergebens. Ich sah zu, wie man andere an der Brust packte und sie in die Kaserne stopfte, und ich beneidete sie.

Eines Tages bekam ein alter Mann, der zufällig genauso hieß wie ich, den Gestellungsbefehl. Das Schreiben war in scharfem Ton gehalten und forderte den alten Mann auf, sich als Fahnenflüchtiger unverzüglich der Kommandantur zu stellen.

„Wieso fahnenflüchtig?“ fragte der Alte. „Ich habe an drei Kriegen teilgenommen und wurde mehrmals verwundet. Hier, sehen Sie!“ Er zeigte seine Narben.

„Das ist alles schön und gut, trotzdem müssen sie zum Kommandanten.“

Der Kommandant jagte ihn hinaus.

„Was suchst du hier, du alter Esel?“ schrie er ihn an, und der Alte konnte noch von Glück reden, daß er keine Schläge bekam. Hätte man den Alten nicht auf diese Weise hinausgejagt, wäre ich in meiner heißen Liebe zum Kasernenleben geneigt gewesen, zu glauben, daß die Protektionswirtschaft schon allzu weit gediehen sei.

Meine übermächtige unerfüllte Begierde trieb mich in eine schwere Depression. Sooft ich an einem Offizier vorbeiging, stampfte ich auf und hieb meine Füße so fest aufs Pflaster, daß mir die Sohlen wehtaten, nur um als guter Soldat aufzufallen, aber vergeblich. Man schien mich einfach vergessen zu haben.

Die Ungewißheit machte mich so fertig, daß ich mich hinsetzte, um eine Bittschrift zu verfassen, in der ich um Aufnahme in die Armee ansuchte. Ich legte mein ganzes heißes patriotisches Gefühl in diesen Brief und schloß mit den Worten: „Ach, Herr Kommandant, wenn Sie wüßten, wie mutig mein Herz schlägt und wie mir das Blut in den Adern kocht, und nur in Erwartung der langersehnten Stunde, in der man mich zur Verteidigung der Krone und des Vaterlandes ruft, zum Verteidiger der Freiheit und der serbischen Altäre und zum Rächer der Schlacht auf dem Amselfeld.“

Ich verzierte die Bittschrift mit Ornamenten, wie man ein Liebesgedicht verziert, und war sehr zufrieden mit meiner Arbeit. Noch ganz gerührt von meiner großen Hoffnung stand ich auf und ging schnurstracks zur Kommandantur.

„Kann ich zum Herrn Kommandanten?“ fragte ich den Soldaten, der am Tor stand.

„Ich weiß nicht“, sagte er gleichgültig.

„Ich bitte dich, geh zu ihm und sage ihm: es ist einer gekommen, der in die Armee aufgenommen werden will.“ Ich glaubte, daß er mir liebenswürdig zulächeln und gleich zum Kommandanten stürzen würde, um die Ankunft eines neuen Soldaten zu melden; daß der Kommandant mir in der Tür entgegentreten, die Hand auf die Schulter legen und ausrufen würde: „Bravo, mein Falke! Komm nur zu uns!“

Stattdessen sah der Soldat mich mitleidig an, und sein stummer Blick schien zu sagen: Du armer Idiot, du wirst es noch bereuen. Damals verstand ich seinen Blick natürlich nicht, ich wunderte mich nur, warum er mich so ansah.

Lange stand ich vor der Tür, ging umher, rauchte, saß, spuckte auf den Boden, schaute durchs Fenster hinein, gähnte und unterhielt mich mit den Bauern, die ebenfalls auf Einlaß warteten. In den Büros ging es sehr lebendig zu: man hörte Rumoren, Schreien und Fluchen. Ununterbrochen wurden Befehle gegeben und alle Korridore hallten von dem Ruf: „Jawoll!“ Sobald der Befehl und das „Jawoll“ mehrmals wiederholt worden waren, immer vom Vorgesetzten zum Untergebenen, sah man den jüngsten Gemeinen über den Korridor schnellen und in ein anderes Zimmer stürzen, wo sich der Ruf von neuem fortpflanzte. Es war herrlich zuzusehen.

Plötzlich läutete es im Zimmer des Kommandanten. Der Gemeine trat ein. Man hörte drinnen dumpfes Gemurmel, dann schrie der Soldat aus vollem Hals: „Jawoll!“ Darauf erschien er ganz rot vor Eifer und gab einen Seufzer der Erleichterung von sich, darüber, daß er die Angst überstanden und alles glänzend erledigt hatte. Er rief: „Wer will, kann zum Herrn Kommandanten kommen!“ Dann wischte er sich den Schweiß von der Stirn.

Ich ging als erster hinein. Der Kommandant empfing mich an seinem Schreibtisch sitzend und rauchte eine Zigarre.

„Guten Tag“, begrüßte ich ihn.

„Was gibts?“ fragte er mit Donnerstimme, und mir war, als würden mir plötzlich die Beine abgeschnitten. Ich schwankte, und nachdem ich mich ein bißchen erfangen hatte, gab ich zurück: „Warum schreien Sie so, mein Herr?“

„Du willst mich belehren? Marsch hinaus!“ schrie er und stampfte mit dem Fuß.

Ich spürte am ganzen Körper kribbeln wie von Ameisen, und es war mir, als sei mein patriotisches Gefühl mit kaltem Wasser begossen worden. Aber ich hoffte, daß alles sich ändern würde, sobald ich ihm den Grund meines Kommens erklärte.

„Ich bin gekommen, um meiner Wehrpflicht zu genügen“, sagte ich voll Stolz, pflanzte mich kerzengerade vor ihm auf und sah ihm direkt in die Augen.

„Ah, Deserteur!“ schrie er. „Warte nur! Solche Vögel machen uns besondere Freude!“ Er drückte auf den Klingelknopf.

Die Tür ging auf, und herein trat der Feldwebel. Er ging, als hätte er einen Besen geschluckt, mit weit aufgerissenen Augen, die Hände an die Schenkel gepreßt. Er trampelte so auf, daß ich Ohrensausen bekam. Dann blieb er stehen, trampelte noch einmal auf und versteinerte. „Zu Befehl, Herr Oberst!“

„Den Kerl da mitnehmen, Kopf kahlscheren, einkleiden und einsperren.“

„Jawoll!“

„Hier ist meine Bittschrift, ich bitte Sie“, stammelte ich und begann zu zittern. „Ich bin kein Deserteur, ich komme freiwillig zur Armee.“

„Du bist kein Deserteur? Was willst du dann mit dieser Bittschrift?“

„Ich möchte Soldat werden.“

„Natürlich. Der Herr will zur Armee. Hm, hm. So. Ganz einfach von der Straße weg und, hops, in die Kaserne, um sich der Pflicht schnell zu entledigen, als wäre hier ein Jahrmarkt.“

„Aber mein Jahrgang ist doch dran!“

„Ich kenne dich nicht und ich will nichts davon hören“, begann der Kommandant, unterbrach sich aber, als ein anderer Offizier mit einem Bündel Akten unter dem Arm eintrat.

„Sehen Sie bitte in der Rekrutenliste nach, ob der da eingetragen ist“, sagte er zu dem Offizier, zeigte auf mich und fügte, ohne mich anzusehen, hinzu: „Wie heißt du?“

Ich überreichte ihm meine Bittschrift.

„Was soll ich mit dem Dreck?“ schrie er und schlug mit der Handfläche auf meine Ornamente. Das Papier flatterte zu Boden.

Mein armer lyrischer Stil! dachte ich und vergaß vor Trauer meinen Namen zu sagen.

„Wie heißt du? Bist du taub?“

„Radisaw Radosawlewitsch.“

„Sehn Sie im Kataster nach“, befahl der Kommandant dem Offizier.

„Jawoll!“ Der Offizier ging in seine Kanzlei und sagte dort zu einem jüngeren Offizier: „Sehn Sie im Kataster nach, ob sich dort ein gewisser Radisaw befindet.“

„Jawoll!“ schrie der jüngere Offizier und ging auf den Korridor, wo er dem Feldwebel den Befehl weitergab.

„Jawoll! Jawoll!“ echote es immer weiter im Korridor. Der Feldwebel befahl es dem Unteroffizier, der Unteroffizier einem Gefreiten, und der befahl es einem Gemeinen.

„Kataster! Kataster!“ donnerte es durch das ganze Gebäude. Man begann schwere Aktenbündel auf die Tische zu werfen. Die Blätter rauschten, es wurde fieberhaft gearbeitet.

In derselben Reihenfolge, in der der Befehl weitergegangen war, kam auch die Antwort zurück, nur umgekehrt. Der Feldwebel kam zum Kommandanten.

„Also?“

„Bitte Herrn Oberst melden zu dürfen, daß der betreffende Soldat laut Kataster verstorben ist.“

Ich war einer Ohnmacht nahe, und beinahe bereit zu glauben, daß die Meldung stimmte.

„Dieser Soldat ist gestorben“, sagte der Kommandant.

„Aber ich lebe!“ stieß ich ängstlich hervor. Es kam mir vor, als ginge es tatsächlich um mein Leben.

„Hinaus! Marsch! Für mich bist du tot! Du existierst nicht auf der Welt, solange deine Heimatgemeinde dich nicht anmeldet.“

„Aber Herr Oberst… ich versichere… daß ich derjenige bin… ich bin gar nicht tot… ich bin hier.“

„Hinaus! Du wagst es, mir einzureden, daß der Kataster nicht stimmt?“

Es blieb mir nichts anderes übrig als zu gehen. Ich kehrte nach Hause zurück — ich lebte in einem anderen Ort — und versuchte mehrere Tage hindurch, mich zu erholen. Die Lust, Bittschriften zur Aufnahme in die Armee zu verfassen, war mir vergangen.

Seit jenem Ereignis waren kaum drei Monate vergangen, als in unserer Gemeinde ein Akt der Kommandantur eintraf, worin verlangt wurde, mich binnen vierundzwanzig Stunden in die Kaserne zu liefern.

„Du bist ein Deserteur“, sagte mir ein Hauptmann, bei dem ich vorgelassen wurde.

Ich erzählte ihm meine Geschichte.

„Gut. Dann geh nach Hause und bleibe dort, bis die Sache geklärt ist.“

Ich ging. Kaum war ich aber in meinen Ort zurückgekehrt, als mich von einer anderen Kommandantur die Einberufung erreichte. Dort teilte man mir mit, daß ich irrtümlich in die Listen eingetragen worden sei und mich umgehend bei meiner eigenen Kommandantur melden solle. Ich ging in meine Kommandantur und erklärte dort, daß die Kommandantur in M. mich veranlaßt habe, mich hier in K. zu melden.

„Warum bist du dann hergekommen?“

„Ich war zuerst dort, und von dort hat man mich hierher geschickt“, begann ich auseinanderzusetzen.

„Was willst du denn da erklären?“ schnauzte man mich an.

„Wir werden doch besser wissen, wie das alles vor sich geht. Du gehst jetzt schleunigst nach M., dort muß man dich von der Liste streichen und dir eine Bestätigung geben, mit dieser Bestätigung kommst du dann zu uns.“

Ich ging also nach M., dann wieder nach K., und dann wieder nach M. Es wurden viele Befehle gegeben und viele Jawolls geschrien und am Ende stellte sich heraus, daß mich niemand gerufen hatte.

Ich fuhr nach Hause. Dort erwartete mich ein Akt aus M., in dem betont wurde, daß dies schon die zweite Einberufung sei, und daß ich unter schwerster Bewachung sofort hinzubringen sei. So geschah es, und ich diente in M. meine zweijährige Militärzeit ab.

Seither sind fünf Jahre vergangen, und ich hatte schon vergessen, daß ich einmal Soldat war, als man mich eines Tages in die Gemeinde rief. Auf dem Gemeindetisch lag ein zehn Kilo schweres Aktenbündel, geheftet und verschnürt und dann noch in zwei Teile geteilt.

„Ich habe den Befehl, Sie in die Kommandantur zu schicken“, sagte der Gemeindesekretär.

„Schon wieder?“ rief ich angsterfüllt und sah ungläubig auf den Akt. Es war ein Akt mit ein paar hundert Unterschriften, Befehlen, Erklärungen, Anklagen, Antworten, Bestätigungen der geistlichen Behörde, der Schule, ärztlichen Attesten und noch einigem mehr. Aus alldem ging hervor, daß meine Existenz endlich offiziell festgestellt worden war und daß ich demnach nach K. zu kommen habe, um meine Militärzeit abzudienen.

 

Quelle: Dor, Milo (red.), Genosse Sokrates. Serbische Satiren, E. Hunna Verlag, Wien 1963. (Übersetzt von M. Dor und R. Federmann)

Die Aufhebung der Leidenschaften

Wir Serben haben Gott sei Dank all unsere Angelegenheiten in Ordnung gebracht, so daß wir in verdienter Muße gähnen können, solange wir wollen, dösen oder uns auf dem Diwan räkeln. Wenn uns auch das zu langweilig wird, werfen wir zum Spaß einen Blick über unsere Grenzen, um zu sehen, wie es in den anderen unglücklichen Ländern zugeht. Man sagt — Gott bewahre uns davor! —, daß es Länder gibt, in denen die Menschen immer streiten und für irgendwelche Rechte, Freiheiten und Sicherheiten Blut vergießen. Man bekommt eine Gänsehaut, wenn man an jene Unseligen denkt, die ihre Angelegenheiten noch immer nicht in Ordnung gebracht haben, während wir sogar schon dazugekommen sind, uns um die Zustände in China und Japan zu kümmern. Jeden Tag entfernen wir uns weiter von unserem Land, und wenn es so weitergeht, werden die Journalisten ihre Berichte bald vom Mars, vom Merkur oder wenigstens vom Mond schicken.

Auch ich bin Mitglied dieses glücklichen Volkes und will nun, um der Mode Genüge zu tun, von einem fernen Land berichten und von Dingen, die sich dort vor langer Zeit zugetragen haben. Man weiß nicht genau, wo dieses Land lag und wie das Volk hieß; sicher ist nur, daß es nicht in Europa lag, und daß es keine Serben waren: alle Historiker der älteren Schule sind sich darüber einig; die der neueren werden darum wahrscheinlich das Gegenteil behaupten. Im übrigen geht uns die Sache nichts an und ich lasse sie daher fallen auf die Gefahr hin, gegen den allgemeinen Brauch zu verstoßen, von Dingen zu reden, die man nicht versteht, und Dinge zu tun, für die man nicht zuständig ist.

Es steht jedenfalls fest, daß jenes Volk sehr verdorben war, voller Laster und böser Leidenschaften, von denen diese Geschichte handelt. Man wird mir wahrscheinlich gar nicht glauben, daß es jemals so verdorbene Menschen gegeben hat: ich möchte deshalb betonen, daß mein Bericht sich auf dokumentarische Unterlagen stützt. Hier in wortgetreuer Übersetzung einige vertrauliche Mitteilungen, die bei verschiedenen Ministerien eingelaufen sind:

„Der Landwirt N. N. aus K. ist heute nach der Feldarbeit in einem Gasthaus eingekehrt, er hat dort Kaffee getrunken und mit sichtlicher Leidenschaft Zeitungen gelesen, in denen die Regierung angegriffen wird…“

„Der Lehrer T. aus B. pflegt, sobald er die Schule verläßt, Bauern um sich zu versammeln, in der Absicht, sie zur Gründung eines Gesangvereins zu überreden. Dieser Lehrer spielt außerdem mit seinen Schülern und Lehrlingen Murmeln, so daß er als sehr schädlich und gefährlich anzusehen ist. Einigen Bauern hat er aus Büchern vorgelesen und sie überdies dazu angestiftet, selbst Bücher zu kaufen. Dieser schlechte Mensch wird auf die Dauer unerträglich. Er verdirbt die ganze Umgebung, indem er den ruhigen und anständigen Bürgern erzählt, das höchste Gut sei die Freiheit, und sie dazu aufhetzt, die Freiheit zu verlangen. Er raucht auch leidenschaftlich und spuckt während des Rauchens auf den Boden.“

„Der Priester D. aus S. ist heute nach der Messe in die Nachbarstadt gegangen, um dort einer politischen Versammlung beizuwohnen.“

„Der Richter S. ist heute für die Neuwahl des Gemeinderats eingetreten. Dieser lasterhafte Richter bezieht ständig die oppositionelle Zeitung, welche er leidenschaftlich liest. Er hat es auch gewagt, einen Bauern freizusprechen, welcher der Amtsehrenbeleidigung, begangen dadurch, daß er vor Zeugen erklärt hat, er wolle nicht mehr im Laden des Ortsvorstehers Gabor einkaufen, angeklagt war. Item derselbe Richter sieht sehr nachdenklich aus, ein klarer Beweis dafür, daß er voller Laster steckt und über eine großangelegte Verschwörung gegen das Regime grübelt. Man müßte ihn der Beleidigung des Staatsoberhaupts überführen, denn er kann keineswegs ein Freund der Dynastie sein. Er verkehrt nämlich im Kaffeehaus eines gewissen Mohr, dessen Großvater ein intimer Freund des Bruders jenes Leon war, der seinerzeit den Aufstand gegen den Großvater des heutigen Staatsoberhauptes angezettelt hat.“

Es gab noch schlechtere Menschen in jenem unglückseligen Land. Man lese nur folgende Anzeige:

„Der Rechtsanwalt in G. hat einen armen Mann vertreten, dessen Vater im vorigen Jahr umgebracht worden ist. Dieser Rechtsanwalt trinkt leidenschaftlich Bier und geht auf die Jagd. Und was noch schlimmer ist: er hat einen Verein zur Unterstützung armer Leute gegründet. Diese freche Mißgeburt erzählt überall herum, die staatlichen Spitzel seien schlechte Menschen.“

„Professor T. ist heute mit wildfremden Kindern durch die Stadt gelaufen und hat bei einem Gemüsehändler Birnen für sie gestohlen. Gestern hat er mit einer Schleuder nach Tauben geschossen und dabei das Fenster eines staatlichen Gebäudes zertrümmert. Das könnte man ihm noch nachsehen. Aber er besucht regelmäßig politische Versammlungen, wählt bei allen Wahlen, unterhält sich darüber mit den Bürgern, liest Zeitungen und spricht von staatlichen Krediten. Das Register seiner Sünden gegen den Unterricht ließe sich noch beliebig erweitern.“

„Die Handwerker in W. haben einen Leseraum gegründet und versammeln sich jeden Abend dortselbst. Diese Leidenschaft hat tiefe Wurzeln geschlagen, besonders bei den Jüngeren, während sich die Älteren mit dem Gedanken tragen, außer dem Leseraum noch einen Pensionsfonds für Handwerker zu gründen. Dies kann in unserer Gegend nicht geduldet werden, da es alle Menschen, die nicht auf die Regierung schimpfen, verderben würde. Einige Handwerker haben sogar die Erhöhung ihrer Löhne verlangt.“

„Die Bauern in P. verlangen Gemeinde-Autonomie.“

„Die Bürger in T. verlangen das freie Wahlrecht.“

„Viele der hiesigen Beamten verrichten gewissenhaft ihre Arbeit, einer von ihnen spielt sogar Flöte und kann Noten lesen.“

„Der Schreiber Miron tanzt leidenschaftlich bei allen Veranstaltungen und ißt zum Bier Salzmandeln. Man müßte ihn aussiedeln, um ihn von diesen Lastern zu kurieren.“

„Die Lehrerin Hella kauft jeden Morgen Blumen und verdirbt dadurch die ganze Umgebung, besonders die ihr anvertraute Schuljugend.“

Wer könnte all die grausamen Leidenschaften jenes unglückseligen Volks aufzählen? Es genügt zu sagen, daß es in dem ganzen Land nur zehn anständige und ehrsame Menschen gab, und daß alles andere, Männlich und Weiblich, Jung und Alt, verdorben war, von Grund auf, wie man zu sagen pflegt.

Man kann sich vorsteilen, wie es jenen zehn braven Menschen inmitten dieses verdorbenen Volkes ums Herz war: schwer, sehr schwer. Vor allem deshalb, weil sie gezwungen waren, dem Verfall ihres Landes, das sie über alles liebten, zuzusehen. Sie schliefen Tag und Nacht nicht, sondern überlegten immerzu, wie sie ihre sündigen Mitmenschen bessern und ihr Land vor dem Untergang retten könnten. Voll heißer Vaterlandsliebe, voller Tugenden und Edelmut nahmen sie alle Opfer auf sich. Eines Tages, als alle anderen Mittel fehlgeschlagen waren, brachten sie das allerschwerste Opfer und wurden Minister. Sie waren gebildete Leute, trotzdem fiel es ihnen nicht leicht, das Land von Sünden und Leidenschaften zu säubern. Endlich kam der Dümmste von ihnen (in jenem Lande bedeutete das: der Klügste) auf die Idee, ein Parlament einzuberufen und es nur mit Ausländern zu beschicken. Die übrigen Kabinettsmitglieder griffen diesen Vorschlag begeistert auf und mieteten auf Staatskosten etwas über zweihundert Ausländer, die sich gerade geschäftehalber im Lande aufhielten. Wer von den Ausländern sich zur Wehr setzte, wurde mit Gewalt ins Parlament gebracht. So traten einige hundert Ausländer zusammen, um als Vollstrecker des Volkswillens über das Wohl des Landes zu beraten. Es wurden auch gleich Wahlen ausgeschrieben, die das eingesetzte Parlament bestätigen sollten, und so geschah es, denn dies war der Brauch in jenem Lande.

Es begannen die Parlamentssitzungen. Man redete und debattierte, es war nicht leicht, so schwierige Probleme zu lösen. Trotzdem ging alles flott vor sich, nur sobald die Rede auf die Leidenschaften kam, stieß man auf Schwierigkeiten. Bis eines Tages einer der Abgeordneten die geniale Idee hatte, ein Gesetz vorzuschlagen, nach dem alle Leidenschaften im Lande aufgehoben werden sollten.

„Es lebe der Redner! Er lebe hoch!“ donnerte der ganze Saal.

Es wurde folgender Beschluß gefaßt:

„In der Einsicht, daß die Leidenschaften für das Volk schädlich sind, fühlt sich die Volksvertretung bewogen, dem neuen Gesetzeswerk noch einen Zusatz anzufügen:

,Von heute an hören alle Leidenschaften auf; sie werden als schädigend für Volk und Land aufgehoben. ‘“

Es waren seit diesem denkwürdigen Beschluß kaum fünf Minuten verstrichen, und niemand außer den Volksvertretern wußte noch davon, als eine merkwürdige Verwandlung mil dem ganzen Volk vorging. Ich glaube, es wird genügen, wenn ich hier einige Stellen aus einem Tagebuch jener Zeit übersetze:

„Ich habe immer leidenschaftlich geraucht. Sobald ich aufwache, muß ich nach einer Zigarette greifen. Eines Tages wache ich auf und taste wie gewöhnlich nach der Zigarettenschachtel. Irgendwie fühle ich mich nicht ganz wohl (in diesem Augenblick hat jener Abgeordnete den Gesetzesvorschlag eingebracht, Anm. d. Autors), und plötzlich spüre ich meine Hund zittern, und die Zigaretten fallen zu Boden; ich sehe sie mit Widerwillen an und spucke aus… ich werde nicht mehr rauchen, denke ich und wende meinen Blick von diesem abscheulichen Gift. Während ich mich noch über meine Verwandlung wundere, gehe ich in den Hof hinaus, und was seh’ ich dort? Mein Nachbar, ein eingefleischter Säufer, der es nicht eine Stunde ohne Wein aushalten konnte, steht kerzengerade und nüchtern da und kratzt sich am Hinterkopf.

,Da ist der Wein‘, sagt der Diener und reicht ihm wie gewöhnlich die Flasche.

Mein Nachbar greift nach der Flasche und schleudert sie auf den Boden, daß sie in tausend Stücke zerspringt.

,Ein gräßliches Gesöff!‘ ruft er voll Abscheu. Dann bittet er um Süßigkeiten und Wasser. Seine Frau beginnt über die wunderbare Errettung ihres Mannes Freudentränen zu weinen. Ein anderer Nachbar, der immer ein leidenschaftlicher Zeitungsleser gewesen ist, sitzt merkwürdig verwandelt an seinem Fenster.

,Haben Sie Ihre Zeitung noch nicht bekommen?‘ frage ich.

,Ich kann so etwas Langweiliges und Abgeschmacktes nicht mehr sehen‘, gibt er zur Antwort. ,Ich überlege gerade, ob ich mich dem Studium der griechischen Grammatik oder der Archäologie zuwenden soll.‘

Ich gehe auf die Straße, und die ganze Stadt scheint verwandelt zu sein. Ein verbissener Politiker, der gerade zu einer Versammlung gehen wollte, kehrt plötzlich um und läuft eilig nach Hause. Auf meine Frage erklärt er, er halte es für weitaus wichtiger, zu Hause einige Bücher über Landwirtschaft und Industrie herzunehmen, um seine Kenntnisse zu vervollkommnen.

Ganz verdutzt kehre ich nach Hause zurück, um einen Leitfaden der Psychologie zu Rate zu ziehen. Ich will das Kapitel ,Leidenschaften‘ nachschlagen — aber ich finde nur noch die Überschrift: die folgenden Blätter sind leer und weiß, als wäre nie etwas darauf gedruckt gewesen. Was ist da geschehen? In der ganzen Stadt ist kein leidenschaftlicher Mensch mehr zu finden! Sogar das Vieh ist gescheiter geworden. Erst am nächsten Tag lesen wir in der Zeitung, daß die Volksvertretung einen Beschluß zur Aufhebung der Leidenschaften gefaßt hat. Da endlich wird uns klar, was mit uns geschehen ist.“

Dieser Auszug aus dem Tagebuch eines Zeitgenossen wird hinreichen, die Stimmung, die nach dem Beschluß der Volksvertretung im Volke entstanden ist, klarzumachen. Bald wurde die Leidenschaftslosigkeit zu einem selbstverständlichen Zustand und die allgemeine Verwunderung hörte auf. Die Professoren belehrten ihre Schüler über das Kapitel „Leidenschaften“ ungefähr folgendermaßen:

„Einst gab es in der menschlichen Seele auch Leidenschaften, im übrigen eines der schwierigsten und kompliziertesten Kapitel der Psychologie. Aber mit dem Beschluß der Volksvertretung wurden die Leidenschaften aufgehoben, so daß sich dieses Kapitel weder in der menschlichen Seele noch in der Psychologie mehr findet. Am soundsovielten soundsovielten im Jahre soundsoviel wurden die Leidenschaften aufgehoben.“

„Gott sei Dank!“ flüsterten die Schüler. „Wir brauchen es nicht mehr zu lernen.“ Wenn die Prüfungsfrage „Leidenschaften?“ gestellt wurde, so genügte folgende Antwort:

„Am soundsovielten soundsovielten im Jahre soundsoviel wurden durch Beschluß der Volksvertretung die Leidenschaften abgeschafft.“

Wenn die Schüler diesen Satz fehlerlos aufsagten, bekamen sie die Note ,Vorzüglich‘.

So wurde dieses Land vor den Leidenschaften gerettet. Es gedieh von Jahr zu Jahr prächtiger, und einer alten Sage zufolge sollen seine Einwohner nach einer gewissen Zeit zu Engeln geworden sein.

 

Quelle: Dor, Milo (red.), Genosse Sokrates. Serbische Satiren, E. Hunna Verlag, Wien 1963. (Übersetzt von M. Dor und R. Federmann)