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Mer morte (2/5)

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Tout cela n’est chez nous que l’amorce du bien. Nous avons été des enfants sages et disciplinés et, d’année en année, chaque génération promet toujours plus sûrement que tous les citoyens de notre pays seront bientôt pareillement sages et disciplinés. Mais qui sait si ce temps bienheureux viendra où nos aspirations, en tous points conformes aux pensées et aux idéaux de feue ma géniale tante, se réaliseront complètement dans notre mère patrie, cette Serbie martyrisée que nous aimons d’un amour si ardent et si sincère.

Qui sait si viendra jamais le temps où nos désirs seront exaucés et où sera mis en œuvre ce programme politique idéal qui est le nôtre:

Article 1

Personne ne fait rien.

Article 2

Tout Serbe majeur bénéficie d’un salaire de départ de 5 000 dinars.

Article 3

Au bout de cinq ans, n’importe quel Serbe a droit à sa retraite pleine et entière (cela vaut également pour n’importe quelle Serbe, dans le cas d’un foyer sans mâle serbe).

Article 4

L’allocation de retraite est augmentée tous les ans de 1 000 dinars.

Article 5

L’Assemblée nationale est tenue de prendre une résolution, laquelle sera considérée comme partie intégrante de la Constitution, stipulant que les fruits, plus généralement les végétaux utiles, le blé et toutes les autres céréales doivent donner lieu à des récoltes surabondantes, et ce deux fois par an uo, dans le cas où le budget de l’État ferait apparaître un déficit, trois fois, voire plus selon les besoins, comme la Commission des finances en disposera (sur cette résolution le Sénat devra, par exception et pour des raisons patriotiques, être du meme avis que l’Assemblée).

Article 6

Le bétail, quel qu’il soit, gros ou petit, mâle ou femelle, se développe excellemment, comme le prescrit la loi, c’est-à-dire comme l’autorisent les deux chambres, et se reproduit très rapidement.

Article 7

Le bétail ne peut en aucun cas recevoir un salaire financé par les fonds publics, exception faite des besoins de l’État en situation d’urgence.

Article 8

Toute personne qui penserait aux affaires de l’État sera condamnée.

Article 9

Finalement, il est interdit de penser à quoi que ce soit, sauf autorisation expresse de la police, car penser porte atteinte au bonheur.

Article 10

En premier lieu, la police ne doit absolument rien penser sur rien.

Article 11

Toute personne qui prétendrait (pour rire) faire du commerce est tenue de gagner énormément: mille dinars pour un dinar.

Article 12

On sème tous les mois robes, colliers, jupons et autres articles pour femmes, aux couleurs variées et à la dernière mode française. Ils prennent très bien et donnent vite leurs fruits, sous tous les climats et sur tous les terrains. Chapeaux, gants et petits accessoires peuvent également se cultiver en pot (toute culture doit être faite conformément aux dispositions de la loi).

Article 13

Il n’est donné naissance à aucune progéniture. Si par extraordinaire des enfants devaient se trouver là, des machines spéciales se chargeraient de les élever et de les éduquer. Au cas où la patrie aurait un besoin pressant de citoyens, une fabrique d’enfants serait érigée.

Article 14

Personne ne paie d’impôts.

Article 15

Tout remboursement de dettes et tout paiement d’impôts sont sévèrement condamnables. Cette clause vaut pour tout un chacun, sauf s’il est établi que l’auteur du délit est un malade mental.

Article 16

Tout ce qui est superflu est aboli: les belles-mères, la Cour des comptes et les services subordonnés, la dette flottante de l’État et les dettes privées, les betteraves, les haricots, le latin et le grec, les concombres pourris, tous les cas de toutes les déclinaisons, avec ou sans préposition, les brigades spéciales de la police, la question porcine[1], le bon sens, sans oublier la logique.

Article 17

Celui qui réussirait l’unification des Serbes sera arrêté sur-le-champ au nom de la nation reconnaissante.

Quel programme extraordinaire! Même l’opposition politique doit en convenir, à supposer que pareil programme puisse avoir le moindre opposant. Hélas, c’est bien en vain: nos nobles désirs ne sont toujours pas exaucés.

Mais là où nous avons échoué, malgré tous nos efforts, d’autres que nous, plus chanceux, ont réussi.

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[1] Allusion au long conflit douanier entre la Serbie et l’Autriche-Hongrie, qui culmina lors de la «guerre des cochons» de 1906–1911. Ce conflit manifestait notamment l’hostilité de Vienne aux tendance russophiles de la politique serbe. (N.d.T.)

Servilie (6/12)

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Quand je rendis visite au ministre des finances, celui-ci me reçut immédiatement, bien qu’il fut, disait-il, en plein travail.

— Votre venue tombe à point nommé, cher monsieur, je vais pouvoir m’accorder une petite pause. J’ai travaillé jusqu’à maintenant et, croyez-moi, j’en ai déjà la migraine! dit le ministre en levant sur moi des yeux éteints.

— Votre charge est en effet très lourde quand il y a tant à faire, observai-je. Vous réfléchissiez sans doute à quelque importante question financière?

— La polémique qui m’oppose à M. le ministre des travaux publics sur un point fondamental va, je crois, vous intéresser à plus d’un titre. Depuis ce matin, j’y ai passé trois bonnes heures. Je m’estime en droit de plaider une cause juste… Tenez, je vais vous montrer l’article que j’ai préparé pour la presse.

J’attendais avec impatience de prendre connaissance du mémorable article et, par la même occasion, de découvrir le motif de la lutte capitale et acharnée engagée entre le ministre des travaux publics et celui des finances. Ce dernier, plein de majesté, le visage empreint d’une gravité solennelle, prit un manuscrit entre les mains, se racla la gorge et lut le titre: «Quelques mots de plus sur la question des frontières méridionales de notre pays dans l’Antiquité»

— Il s’agit, semble-t-il, d’un différend de nature historique?

Quelque peu surpris par une remarque aussi saugrenue, le ministre confirma, en me regardant à travers ses lunettes d’un œil morne et las:

— Historique, oui.

— Vous traitez de questions d’histoire?

— Moi?… s’exclama le ministre, une pointe d’irritation dans la voix. C’est une discipline que je pratique depuis près de trente ans et ce, sans vouloir me vanter, avec succès, termina-t-il avec un air de reproche.

Pour justifier tant soit peu les propos franchement inconsidérés que je venais de tenir, je dis poliment:

— J’apprécie hautement l’histoire et les gens qui dévouent toute leur existence à cette science vraiment fondamentale.

— Non seulement fondamentale, cher monsieur, mais la plus fondamentale de toutes, vous comprenez, la plus fondamentale! s’écria le ministre avec exaltation, en posant sur moi un lourd regard interrogateur.

— Absolument! acquiesçai-je.

— Voyez-vous, reprit-il, si ce que mon collègue des travaux publics avance à propos de la frontière de notre pays devait être avéré, ce serait extrêmement dommageable!

— Lui aussi est historien? l’interrompis-je.

— Pseudo-historien. Ses travaux dans ce domaine ne font que causer du tort. Tenez, lisez vous-même son point de vue sur l’antique frontière de notre pays, vous verrez tout ce qu’il y a là d’ignorance et même, à dire vrai, d’absence de patriotisme.

— Et que démontre-t-il, s’il est permis de le savoir? lui demandai-je.

— Mais cher monsieur, il ne démontre rien! Son argumentation est déplorable: il prétend que l’ancienne frontière méridionale passait au nord de Bourg-la-Rapine; c’est malhonnête, car nos ennemis peuvent alors, la conscience tranquille, revendiquer des territoires jusqu’au-delà de cette ville. Vous imaginez les torts que cela cause à ce pays martyrisé? déclama le ministre avec véhémence, d’une voix consternée où vibrait un légitime courroux.

— Des torts incommensurables! m’exclamai-je à mon tour, comme épouvanté à l’idée de l’abomination que l’ignorance et l’incompréhension du ministre des travaux publics risquaient d’infliger au pays tout entier.

— Je ne céderai pas sur ce point, monsieur, car ainsi me l’ordonne le devoir que j’ai d’agir en bon fils à l’égard de notre mère patrie. Je vais porter ce litige devant la représentation nationale elle-même; qu’elle prenne sa décision, qui vaudra pour chacun de nos concitoyens. En cas de désaveu, je donnerai ma démission, car c’est déjà la deuxième fois que je suis en conflit avec le ministre des travaux publics, et une fois de plus sur des questions déterminantes pour le pays.

— L’Assemblée est donc habilitée à se prononcer sur des sujets relevant de la science?

— Pourquoi ne le serait-elle pas? L’Assemblée est en droit de prendre, sur tous les sujets, des décisions qui ont force de loi. Tenez, hier, l’un de nos compatriotes a soumis une requête à la Chambre afin que sa date de naissance soit avancée de cinq ans.

— Comment est-ce possible? m’étonnai-je spontanément.

— Et pourquoi ne serait-ce pas possible?… Il est né, mettons, en 1874, et l’Assemblée proclame que son année de naissance est 1869.

— Surprenant! Et cela lui sert à quoi?

— A avoir le droit de se porter candidat à la députation dans une circonscription dont le siège est vacant; c’est notre homme, il contribuera comme il convient à l’équilibre politique actuel.

Interdit, je ne sus que dire. Le ministre eut l’air de s’en rendre compte et reprit:

— On dirait que cela vous étonne. Les cas de ce genre ne sont pas rares. La Chambre a donné suite à une requête de cette nature adressée par une dame qui réclamait que l’Assemblée la déclare plus jeune de dix ans. Une autre femme a sollicité des députés qu’ils décident de manière irrévocable qu’elle avait, dans son mariage, donné naissance à deux enfants, ceux-ci devenant aussitôt les héritiers légaux du riche mari. Et comme cette femme avait de bons et puissants amis, l’Assemblée a bien sûr accédé à son innocente et noble demande; elle a été déclarée mère de deux enfants.

— Et où sont les enfants? demandai-je.

— Quels enfants?

— Mais ceux dont vous parlez!

— Ils n’existent pas, vous ne comprenez donc pas? Grâce à la décision de la Chambre, on considère que cette femme a deux enfants, ce qui a mis fin à la vie détestable qu’elle menait avec son mari.

Bien que ce ne fut guère poli, je ne pus m’empêcher de dire:

— Je ne comprends pas.

— Comment ça, vous ne comprenez pas? C’est pourtant simple. Ce riche négociant, le mari de la dame dont nous parlons, n’a pas eu d’enfants avec elle. Vous comprenez?

— Je comprends.

— Parfait, maintenant écoutez la suite: étant très riche il voulait avoir des enfants qui hériteraient de son vaste patrimoine, ce qui a rendu infernale la vie commune avec son épouse. Celle-ci, comme je vous le disais, s’est alors adressée à la Chambre, qui a résolu le problème favorablement.

— Mais le riche négociant est-il satisfait de cette décision de la représentation nationale?

— Évidemment qu’il en est satisfait. Il est maintenant tout à fait tranquillisé et aime désormais beaucoup sa femme.

La conversation suivit son cours, nous discutâmes de nombreux sujets; mais M. le ministre n’aborda pas le moins du monde les questions financières.

Finalement, je m’enhardis à lui demander sur le ton le plus humble:

— La gestion des finances publiques est excellente dans votre pays, monsieur le ministre?

— Excellente! dit-il avec assurance.

Il ajouta aussitôt:

— L’essentiel est de bien élaborer le budget, ensuite cela va tout seul.

— À combien de millions par an s’élève le budget de l’État?

— À plus de quatre-vingts millions, qui se répartissent comme suit: pour les anciens ministres, maintenant à la retraite ou en disponibilité, trente millions; pour l’achat des décorations, dix millions; pour la promotion de l’épargne populaire, cinq millions.

— Pardonnez-moi de vous interrompre, monsieur le ministre… Je ne comprends pas la nature de ces dépenses, à hauteur de cinq millions, pour promouvoir l’épargne.

— Eh bien voyez-vous, cher monsieur, dès qu’il s’agit de financement, le plus important, incontestablement, c’est l’épargne. Cette innovation n’existe nulle part au monde, mais les épreuves dues aux désastreuses conditions financières du pays nous y ont habitués, et nous avons donc choisi de sacrifier cette coquette somme chaque année afin d’aider et de soulager si peu que ce soit notre peuple. Désormais la situation ne peut que s’améliorer: en effet, en ce court laps de temps, un bon million a déjà été prodigué aux auteurs d’ouvrages sur l’épargne destinés au grand public. Comme j’ai moi-même l’intention d’aider tant soit peu mes compatriotes à cet égard, je suis en train d’écrire un livre, Notre nation et l’épargne pendant l’Antiquité; mon fils rédige le sien, L’influence de l’épargne sur le progrès culturel de la nation; ma fille a jusqu’à présent achevé deux nouvelles, pour le grand public également, sur la nécessité d’épargner, et elle travaille actuellement à une troisième, Ljubica la fastueuse et Mica l’économe.

— Ce doit être une bien belle histoire!

— Très belle. On y raconte comment Ljubica se ruina par amour et comment Mica épousa un nabab, sans jamais se défaire de son sens de l’économie. L’histoire se termine par ces mots: «Aide-toi, le ciel t’aidera.»

— Cela va avoir une influence extraordinairement positive sur le peuple! dis-je enthousiasmé.

— Assurément, poursuivit M. le ministre, une grande et considérable influence. Tenez, par exemple, depuis que l’épargne a été instituée, ma fille a déjà économisé plus de cent mille dinars pour sa dot.

— C’est donc un poste capital du budget, fis-je observer.

— C’est exact, mais avoir cette bonne idée nous a coûté fort cher; quant aux autres postes budgétaires, ils existaient déjà auparavant, avant que je ne devienne ministre. Par exemple, cinq millions pour les festivités populaires, dix millions pour les dépenses discrétionnaires des membres du cabinet, cinq pour la police secrète, cinq pour entretenir le gouvernement et consolider sa position, un demi-million pour les frais de représentation des ministres. Là comme ailleurs, nous sommes très économes. Vient ensuite tout le reste, de moindre importance dans le budget.

— Et pour l’éducation, la défense, les autres administrations?

— Ah oui, vous avez raison, il y en a encore pour une quarantaine de millions, l’éducation exceptée, mais ce montant entre dans le déficit annuel ordinaire.

— Et l’éducation, alors?

— L’éducation? Eh bien, évidemment, les coûts y afferents font partie des dépenses non prévues.

— Mais alors, par quoi comblez-vous un si grand déficit?

— Par rien. Par quoi voudriez-vous le combler? Il est imputé sur la dette publique. Dès que le déficit atteint un certain montant, nous lançons un emprunt, et ainsi de suite. D’un autre côté, nous veillons que certains chapitres du budget soient excédentaires. J’ai déjà commencé à introduire des mesures d’économie dans mon ministère, et mes collègues y travaillent eux aussi d’arrache-pied. Épargner, je vous le disais tout à l’heure, c’est la clef de la prospérité, dans n’importe quel pays. Hier, pour faire des économies, j’ai congédié l’un de mes agents. Ça fait toujours huit cents dinars de moins par an.

— Vous avez bien fait! dis-je.

— Il faut s’atteler une bonne fois à la besogne, n’est-ce pas, pour assurer la prospérité du pays. Le gars pleurniche pour que je le reprenne, il m’en supplie, et il n’est ni fautif ni mauvais bougre, mais quand ça ne va plus, ça ne va plus: ainsi l’exigent les intérêts de notre chère patrie. «Je reprendrai du service même pour la moitié de mon salaire» m’a-t-il dit, à quoi j’ai répondu: «Impossible; je suis certes ministre mais ce n’est pas mon argent, c’est celui du peuple, gagné à la sueur de son front, et j’ai le devoir de tenir sévèrement le compte de chaque dinar dépensé.» Dites-moi, je vous prie, cher monsieur, depuis quand est-il permis de jeter par les fenêtres huit cents dinars appartenant à l’État?

Les sourcils levés, il attendait que j’abonde dans son sens.

— Absolument!

— Tenez, l’autre jour, un membre du gouvernement s’est vu octroyer, pour soigner sa femme, une grosse somme issue du poste budgétaire des dépenses discrétionnaires; et alors, si on ne fait pas attention à chaque sou, comment la nation fera-t-elle pour payer?

— Et à combien s’élèvent les revenus du pays, monsieur le ministre? C’est un sujet qui vous préoccupe, je suppose?

— Pensez-vous, cela n’a aucune espèce d’importance!… Comment dire? À franchement parler, on ne sait pas encore à combien s’élèvent les revenus. J’ai lu quelque chose à ce propos dans un journal étranger, mais allez savoir si c’est exact. En tout cas, les revenus sont substantiels, très certainement substantiels! dit le ministre d’un ton convaincu et avec un sérieux d’expert.

Notre agréable et grave conversation fut interrompue par l’huissier qui, entrant dans le bureau, annonça qu’une délégation de fonctionnaires souhaitait être reçue par le M. le ministre.

— Je les appelle tout de suite, qu’ils attendent une minute, répondit-il.

Se tournant vers moi, il poursuivit:

— Si vous saviez! Je suis si fatigué de recevoir tant de monde depuis deux ou trois jours, je ne sais plus où donner de la tête. J’ai tout de même réussi à trouver un moment pour notre agréable entretien!

— Ils viennent pour raisons professionnelles? demandai-je.

— Figurez-vous que j ’ai eu, juste là sur le pied, un énorme cor que j’ai fait opérer il y a quatre jours; tout s’est très bien passé, Dieu soit loué. C’est la raison de ces visites; accompagnés de leur chef, les fonctionnaires viennent me féliciter et me dire la joie que leur a causée l’heureux déroulement de l’opération.

Je m’excusai auprès de M. le ministre de l’avoir dérangé en plein travail; pour ne pas l’interrompre plus longtemps, je lui fis mes salutations les plus respectueuses et quittai son cabinet.

Et effectivement, les journaux étaient remplis de nouveaux communiqués sur ce cor ministériel:

«Hier à quatre heures de l’après-midi, les fonctionnaires du bureau …, accompagnés de leur chef, se sont rendus en délégation chez M. le ministre des finances pour le féliciter chaleureusement de son heureuse opération du cor. M. le ministre a bien voulu les recevoir avec gentillesse et cordialité, et à cette occasion M. le chef de bureau, au nom de tous ses subordonnés, a prononcé un émouvant discours, après quoi M. le ministre les a tous remerciés de cette rare attention et de leurs sentiments dévoués.»

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Servilie (5/12)

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Une fois dehors, je fus surpris: un monde fou, à perte de vue, déferlait de tous côtés et convergeait par groupes devant une grande bâtisse. Chaque groupe brandissait sa bannière, sur laquelle étaient inscrits le nom de sa région d’origine et, au-dessous, les mots «Sacrifions tout pour la Servilie» ou encore «Nous aimons la Servilie plus encore que ses cochons».

La rue avait un air de fête inhabituel, les maisons étaient pavoisées de drapeaux blancs frappés en leur milieu des armes nationales, toutes les boutiques étaient closes et le trafic totalement interrompu.

— De quoi s’agit-il? demandai-je avec curiosité à un passant.

— D’une célébration. Vous n’êtes pas au courant?

— Non.

— Ça fait pourtant trois jours qu’on en parle dans les journaux. Notre grand dirigeant et grand diplomate, dont la patrie ne mesure plus les immenses mérites, et qui a une influence déterminante sur la politique extérieure et intérieure du pays, a eu un gros rhume, que la grâce divine et l’extrême dévouement des médecins ont guéri: désormais, rien ne l’empêche plus de consacrer toute son attention et toute sa sollicitude au bien et au bonheur de cette nation martyrisée, et de la conduire vers un avenir encore meilleur.

Une foule innombrable se retrouva devant la demeure du grand homme d’État; il y avait là une telle densité d’hommes, de femmes et d’enfants que même la pluie la plus drue n’aurait pu tomber jusqu’au pavé. Tout le monde enleva son couvre-chef; dans chaque groupe, quelqu’un avait noté un discours patriotique sur un papier qu’on voyait dépasser de sa poche.

Quand le vénérable homme d’État apparut à son balcon, un tonnerre de vivats déchira l’atmosphère, résonnant dans la ville entière. On entendit cliqueter les espagnolettes de toutes les maisons environnantes et les visages se pressèrent aux fenêtres. Tout l’espace fut envahi de curieux, les clôtures, les toits, jusqu’aux combles, d’où émergeaient par chaque lanterneau deux ou trois têtes au moins.

Les acclamations cessèrent, un silence de plomb s’abattit, et une petite voix chevrotante stridula dans la foule:

— Ô toi, sage dirigeant!…

L’orateur fut interrompu par une tempête d’exclamations véhémentes:

— Vivat! Vivat! Vivat!

Quand la foule de fervents patriotes se fut calmée, il poursuivit :

— Dans ma région, les gens pleurent d’allégresse à chaudes larmes et s’agenouillent pour rendre grâce au Créateur très miséricordieux, dont la clémence a épargné à notre peuple une grande infortune en te rendant la santé! Puisses-tu vivre longtemps, ô grand dirigeant, pour le bonheur et la fierté du pays!

Des milliers de bouches s’écrièrent:

— Hourra!

Le sage homme d’État remercia l’orateur de ses sincères compliments et rappela qu’à l’avenir toutes ses pensées, tous ses sentiments continueraient de tendre au renforcement de la culture, de l’économie et du bien-être de la chère patrie.

Il va de soi qu’un nombre incalculable de vivats saluèrent son discours.

Une dizaine d’orateurs de tous les coins du pays se succédèrent ainsi, et à chaque discours le vénérable homme d’État répondait par une courte déclaration patriotique. Naturellement, le tout était ponctué des mêmes «Vivat!» exaltés et retentissants.

L’accomplissement de tous ces rites dura un certain temps. Quand ce fut fini, la musique se mit à jouer à travers toutes les rues; la foule déambulait dans tous les sens, la fête n’en avait que plus de faste.

Le soir, il y eut une illumination de la ville; accompagnant la multitude d’ardents patriotes portant flambeau, la musique déchirait de nouveau l’atmosphère de cette heureuse cité; haut dans le ciel noir, des fusées éclataient en gerbes de lumière qui faisaient resplendir, comme tissé de minuscules étoiles, le nom du grand dirigeant.

Après quoi, une nuit profonde et silencieuse tomba; les habitants du merveilleux pays de Servilie, fatigués d’avoir rempli leurs nobles obligations civiques, dormirent du sommeil du juste, rêvant de l’avenir radieux et de la grandeur de leur chère patrie.

Ébranlé par toutes ces impressions étranges, je ne pus fermer l’œil de la nuit. Ce n’est que juste avant l’aube que je sombrai dans le sommeil, tout habillé et la tête appuyée sur la table; il me sembla qu’une voix terrible et démoniaque me disait, dans un éclat de rire sardonique:

— La voilà, ta patrie!… Ha, ha, ha, ha!…

Je me réveillai en sursaut et me mis à trembler sous l’effet de cet horrible présage; dans mes oreilles résonnait encore ce «Ha, ha, ha, ha!» plein de méchanceté.

Le lendemain, on parlait de ces festivités dans tous les journaux du pays. Celui du gouvernement n’était pas en reste, qui publiait moult télégrammes, envoyés des quatre coins de Servilie et portant un nombre incalculable de signatures, dans lesquels on regrettait de n’avoir pu venir en personne exprimer sa joie suite à l’heureuse guérison du grand dirigeant.

De surcroît, le médecin en chef de ce dernier devint tout d’un coup un personnage célébré. Toute la presse mentionnait les citoyens éclairés de tel ou tel bourg, tel ou tel arrondissement ou district, qui allaient gratifier le docteur Miron (c’est ainsi qu’il s’appelait) de tel ou tel présent de grande valeur en hommage à ses mérites. L’un des quotidiens écrivait:

«Nous apprenons que la ville de Bourg-la-Rapine, à l’instar d’autres cités, prépare elle aussi un cadeau précieux pour le docteur Miron. Il s’agit d’une statuette en argent représentant Esculape; il tient dans ses mains un encrier, également en argent, autour duquel sont entrelacés deux serpents dorés dont les yeux sont en diamant et qui portent des fleurs dans leur gueule. Sur la poitrine d’Esculape, les mots suivants seront gravés en lettres d’or: “Au docteur Miron, avec notre reconnaissance éternelle pour services rendus à la Patrie, les citoyens de Bourg-la-Rapine.”»

Les journaux débordaient de dépêches de cette nature. Tout le pays préparait des présents de prix pour cet heureux docteur Miron et lui exprimait par voie de télégramme sa reconnaissance. Une ville s’était prise d’un tel engouement qu’elle avait commencé à édifier une grandiose villa, sur laquelle devait être apposée une gigantesque plaque de marbre exprimant la reconnaissance populaire.

Il est évidemment inutile de préciser qu’on fit aussitôt exécuter et reproduire un tableau du grand dirigeant en train de serrer la main du médecin et de le remercier de son extrême dévouement. Au bas du tableau, on pouvait lire:

«Merci à toi, fidèle Miron, d’avoir écarté de moi la maladie qui m’empêchait de me consacrer tout entier au bonheur de ma chère patrie!

— Je n’ai fait que remplir mon devoir sacré vis-à-vis de la patrie!»

Au-dessus de leurs têtes, dans les nuages, une colombe planait, qui tenait dans son bec une oriflamme portant les mots: «La Servilie s’en remet au Seigneur miséricordieux, qui écarte d’elle tous les maux.»

Au-dessus de la colombe, un énorme titre disait: «En souvenir du jour qui vit l’heureuse guérison du grand dirigeant Simon» (c’est ainsi qu’il devait s’appeler, si je me souviens bien).

Parcourant les rues et les auberges, les gamins apportaient partout ces images en criant à tue-tête:

— Dernières images! Le dirigeant Simon et le docteur Miron!…

Après avoir lu quelques journaux (pratiquement chacun donnait une volumineuse biographie du célèbre médecin défenseur de la patrie), je résolus d’aller chez M. le ministre de l’économie.

Celui-ci, un petit homme malingre d’âge plutôt avancé, grisonnant, des lunettes sur le nez, m’accueillit plus gentiment que je n’aurais pu m’y attendre. Il prit place à son bureau après m’avoir fait asseoir. La table était ensevelie sous de vieux livres aux feuilles jaunies, à la couverture usée jusqu’à la corde.

— Je ne suis pas peu fier, autant vous le dire tout de suite. Vous ne pouvez pas savoir comme je suis content! À votre avis, qu’est-ce que j’ai bien pu découvrir?

— Un moyen qui vous permettra d’améliorer l’économie du pays.

— Vous n’y êtes pas du tout! L’économie? C’est par de bonnes lois qu’on l’améliore. Ce n’est même plus la peine d’y penser.

Je ne sus que répondre. L’air bienveillant, le sourire béat, le ministre me montra un gros volume tout écorné:

— À votre avis, de quelle œuvre s’agit-il?

Je fis comme si c’était en train de me revenir à l’esprit mais il reprit, avec le même sourire béat, en savourant chaque mot:

— L’Iliade d’Homère!… Et dans une édition très, très rare!

Il guettait sur mon visage les signes de l’étonnement.

Pour être étonné, je l’étais, mais pas vraiment pour les mêmes raisons; je fis pourtant semblant d’être émerveillé par la rareté de l’édition.

— Magnifique! déclarai-je.

— Et je ne vous ai pas encore signalé que cette édition est épuisée!…

— Grandiose! m’écriai-je transporté.

Et je me mis aussitôt à examiner le livre en prenant un air bouleversé, passionné par ladite rareté.

C’est à grand peine que je réussis, en harcelant le ministre de questions de toutes sortes, à détourner la conversation de cet Homère, dont je n’avais jamais entendu parler.

— Je prends la liberté, monsieur le ministre, de vous interroger sur ces bonnes lois qui régissent l’économie! dis-je.

— À vrai dire, ce sont des lois classiques. Croyez-moi, aucun pays ne dépense autant que nous pour l’édification de son économie.

— Il le faut bien, dis-je, c’est la base fondamentale du progrès, dans n’importe quel pays.

— C’est exactement ce que j’avais en tête, moi aussi quand j’ai fait élaborer les meilleures lois possible et fait voter le budget le plus élevé possible pour l’édification de l’économie et de l’industrie du pays.

— À combien s’élève le budget, si je peux me permettre, monsieur le ministre?

— L’an passé, sous le ministère précédent, il était inférieur, mais j’ai obtenu, en me démenant beaucoup, qu’on y consacre cinq millions de dinars.

— Pour votre pays, cela devrait suffire!

— Ça peut aller… Et figurez-vous que la loi prévoit aussi la clause suivante: «Le blé et toutes les autres céréales doivent donner lieu aux moissons les plus opulentes.»

— C’est une loi opportune, dis-je.

Le ministre eut un sourire de satisfaction et poursuivit:

— J’ai réorganisé mon administration de sorte qu’il y ait, dans chaque village, un bureau économique de cinq fonctionnaires, dont le plus expérimenté est directeur de l’économie pour ce village. Ensuite, dans chaque chef-lieu d’arrondissement, un agent de l’État, secondé par un grand nombre de fonctionnaires, est chargé de l’économie pour tout l’arrondissement. Au niveau supérieur, il y a les délégués régionaux à l’économie; il y en a vingt en tout, conformément au découpage territorial de notre pays. Chacun de ces délégués régionaux, secondé par ses subordonnés, a toute latitude pour contrôler que tous les autres fonctionnaires remplissent les devoirs de leur charge et œuvrer au renforcement de l’économie dans toute la région. C’est par leur entremise que le ministère (qui a vingt services, chacun dirigé par un chef de service chapeautant de nombreux fonctionnaires) correspond avec l’ensemble de la région. Chaque chef de service correspond avec l’un des délégués régionaux à l’économie, après quoi, par l’intermédiaire de son secrétaire particulier, il rend compte au ministre.

— Quelle terrifiante bureaucratie! fis-je observer.

— Assez imposante en effet. De tous les ministères, c’est le nôtre qui a le plus de dossiers à traiter. Nos fonctionnaires n’ont pas un instant dans la journée pour lever le nez de leurs papiers.

Après une courte pause, le ministre poursuivit:

— J’ai également fait en sorte que chaque village dispose d’une bibliothèque bien organisée, qui doit être fournie en ouvrages de qualité sur l’agriculture, l’entretien des forêts, l’élevage du bétail, l’apiculture et les autres branches de l’économie.

— Les paysans sont certainement enclins à la lecture?

— C’est impératif, tout comme les obligations militaires. Chaque travailleur des campagnes doit passer deux heures le matin et deux l’après-midi à la bibliothèque, où il doit lire (s’il est illettré, on lui fait la lecture); en outre, les fonctionnaires donnent aux paysans des conférences sur la manière contemporaine et rationnelle d’exploiter la terre.

— Mais alors, quand donc travaillent-ils aux champs? demandai-je.

— Je vais vous expliquer. C’est l’impression qu’on a au début. Le processus est lent, à première vue il n’a pas l’air des plus approprié mais plus tard, on verra bien l’effet salutaire de cette vaste réforme. Je suis profondément convaincu que le plus important est de consolider d’abord la théorie, après cela ira tout seul, et alors on verra bien que tout ce temps passé à l’étude théorique de l’économie va nous être rendu au centuple. Il faut, mon cher monsieur, une base solide et un fondement sain avant de construire la maison!

Enfiévré par son discours, le ministre s’épongea le front.

— J’adhère entièrement à ces vues géniales sur l’économie! dis-je avec enthousiasme.

— Et le compte des cinq millions de dinars, tels que je les ai répartis, tombe juste: deux millions pour les salaires des fonctionnaires, un pour les honoraires des auteurs de manuels d’économie, un pour la fondation des bibliothèques et un pour les indemnités journalières des fonctionnaires. Cela fait cinq millions tout rond.

— Quel arrangement magnifique!… Vos dépenses pour les bibliothèques ne sont pas négligeables…

— C’est que, voyez-vous, je viens d’émettre une circulaire ordonnant qu’on les approvisionne aussi en manuels de grec et de latin, en plus de ceux d’économie, de sorte que les paysans, après le travail des champs, puissent s’élever en apprenant les langues classiques. Chaque salle de lecture dispose d’Homère, de Tacite, de Patrocle et de quantité d’autres grandes œuvres de la littérature classique.

— Splendide! m’exclamai-je, les bras au ciel.

Je me levai aussitôt et pris congé de M. le ministre; j’avais la tête farcie de cette vaste réforme, que je ne pouvais pas comprendre.

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Servilie (2/12)

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Sur la gauche, au bord de l’eau, non loin de l’endroit où j’avais débarqué, je remarquai une formidable pyramide de marbre, sur laquelle étaient gravées des lettres d’or. Je m’approchai, avide d’en savoir plus, m’attendant à y lire les noms des vaillants héros dont m’avait parlé mon père. Mais là quelle ne fut pas ma surprise! L’inscription gravée dans le marbre disait:

«D’ici vers le nord s’étend le territoire d’un peuple glorieux et comblé auquel Dieu tout-puissant a fait don d’une chance inouïe: dans sa langue, à la fierté du pays et de la nation, k devant i se transforme toujours en c, et ce en totale conformité avec les règles de grammaire.»[1]

J’eus beau lire et relire, j’en restai stupéfait: qu’est-ce que tout cela pouvait bien vouloir dire? Et le plus incroyable, c’est que les mots étaient écrits dans ma langue maternelle.

«Oui, c’est bien la langue de mon père, celle de ses aïeux, la mienne aussi, mais ce pays n’est pas le bon; il n’a rien à voir avec celui dont me parlait mon père.» J’étais intrigué que ce fut la même langue, mais je me dis qu’il s’agissait peut-être de deux peuples éloignés ayant une origine commune, de deux peuples frères parlant le même idiome sans pour autant se connaître l’un l’autre. Peu à peu, mon étonnement céda devant la fierté que ma langue maternelle possédât elle aussi, par pur hasard, cette même admirable caractéristique.

Je passai la forteresse et enfilai la rue menant en ville pour aller me reposer de ma longue marche dans quelque hôtel. Je chercherais ensuite du travail et, grâce à l’argent gagné, pourrais poursuivre ma route en quête de ma patrie.

A peine avais-je fait trois pas qu’une foule commença subitement de s’attrouper autour de moi comme si j’étais une bête de foire. Vieux et jeunes, hommes et femmes, on se pressait, se poussait, se bousculait, se hissait sur la pointe des pieds pour me voir du mieux possible. Pour finir, il y eut tant de monde que la rue fut barrée et la circulation interdite.

Je fus émerveillé par ces inconnus qui me dévisageaient avec curiosité. Chacun jusqu’au dernier arborait décorations et écharpes. Il y avait bien quelques pauvres qui n’en possédaient qu’une ou deux mais, ceux-là mis à part, ils en étaient tellement bardés qu’on ne voyait même plus leur habit. Certains en avaient trop pour les porter toutes: ils traînaient derrière eux une carriole pleine de récompenses pour leurs états de service, de médailles en forme d’étoile, de rubans, de marques de distinction en tout genre.

C’est tout juste si je pouvais avancer à travers cette foule d’individus couverts de gloire qui m’entouraient et se bousculaient pour s’approcher de moi. Il y eut même des disputes, on fit des reproches à ceux qui restaient trop longtemps près de moi:

— Bon, ça va maintenant, vous avez assez regardé, laissez-nous passer qu’on puisse voir un peu, nous aussi.

Le premier qui s’était suffisamment rapproché se dépêchait d’engager aussitôt la conversation, histoire de ne pas être refoulé par un autre quidam.

Ébahis, ils posaient encore et toujours les mêmes questions, c’en était assommant:

— Tu viens d’où?… T’as pas de décorations?…

— Je n’en ai pas.

— T’as quel âge?

— Soixante ans.

— Et t’as pas encore une seule médaille?

— Pas une seule.

Des voix s’élevèrent dans la foule, pareilles à celles des montreurs de foire exhibant leurs créatures:

— Écoutez-moi ça, bonnes gens: un type de soixante ans, et pas la plus petite décoration!

Bousculade, tapage, vacarme, cohue ne firent que grandir. Affluant de toutes parts, les gens tentaient des percées à travers la foule pour me voir. Ils en vinrent finalement à se battre; la police dut intervenir pour ramener l’ordre.

Avant que la bagarre n’éclate, j’avais moi aussi interrogé les uns et les autres pour savoir quels étaient les mérites auxquels ils devaient leurs décorations.

L’un me déclara que son ministre l’avait distingué car il avait rendu à la Patrie des services exceptionnels et s’était sacrifié pour elle: il avait administré de fortes sommes d’argent appartenant à l’État pendant toute une année, et il n’y avait dans la caisse, au moment de l’inspection des comptes, que deux mille dinars de moins que ce qui aurait dû s’y trouver. On disait qu’il n’avait pas volé sa médaille, car il aurait pu tout dilapider si sa noblesse d’âme et son patriotisme ne l’en avaient empêché.

Un autre avait été décoré pour avoir surveillé pendant un mois entier des entrepôts d’Etat dont aucun n’avait brûlé.

Un troisième l’avait été pour avoir remarqué et constaté le premier que, chose intéressante, le mot livre se termine par e et commence par l.

Une cuisinière avait été récompensée pour n’avoir dérobé, en cinq ans de service dans une riche maison, que quelques objets en argent ou en or.

Un autre encore avait reçu une décoration parce que, après avoir causé un lourd déficit, il ne s’était pas suicidé comme l’exigeait le stupide modèle de l’époque mais, au contraire, s’était exclamé avec morgue devant le tribunal:

— J’ai mis en pratique mes propres vues, mes propres idées, tel est mon regard sur le monde, et vous, vous me jugez. Me voici! (À ce moment précis, il s’était frappé la poitrine et avait avancé d’un pas.)

Celui-là, je crois, avait eu la médaille du courage civique. (Et il ne l’avait pas volée!)

Un grand-père devait sa décoration au fait qu’il avait atteint son grand âge sans mourir pour autant.

Un autre encore avait été distingué pour s’être enrichi en moins de six mois, en fournissant à l’État du blé de mauvaise qualité et toutes sortes d’autres marchandises.

Un riche héritier avait été récompensé pour n’avoir pas dilapidé le patrimoine familial et avoir fait don de cinq dinars aux œuvres de bienfaisance.

Comment tout retenir! Je ne me rappelle, pour chacun, qu’un seul de ses titres de dignité, les énumérer tous serait impossible.

Quand, donc, ils en vinrent à se disputer et à se battre, la police entreprit de disperser la foule, tandis qu’un individu, qui avait tout l’air d’un kmet, ordonnait de faire avancer un fiacre. On m’y fit monter; un cordon de sbires armés se tenait tout autour pour repousser les gens. L’individu susdit s’installa à côté de moi et nous nous mîmes en route; arrivant de toutes parts, une marée humaine courait derrière nous.

La voiture s’arrêta devant une vaste maison basse, à moitié délabrée.

— Mais on est où maintenant? demandai-je à ce kmet (du moins est-ce ainsi que je l’appelle), qui avait procuré la voiture et y avait pris place avec moi.

— C’est notre hôtel de police.

En descendant du fiacre, je vis deux types qui se battaient juste devant la porte du bâtiment. Tout autour, des sbires en armes restaient là à observer la rixe; le chef de la police et tous les autres fonctionnaires profitaient aussi du spectacle.

— Pourquoi se battent-ils? demandai-je.

— Tels sont les ordres: tout esclandre doit se dérouler ici, sous les yeux des forces de l’ordre. Vous savez ce que c’est, hein! M. le chef et ses subordonnés ne vont quand même pas se fatiguer à cavaler dans tous les coins! Pour nous, c’est plus simple comme ça, et plus facile à contrôler. Si deux gars veulent régler un différend à coups de poing, ils viennent ici. Ceux qui font un esclandre sur la voie publique, en un lieu non prévu à cet effet, nous sommes obligés de les sanctionner.

Le chef, un gros bonhomme aux moustaches grisonnantes, sans barbe, pourvu d’un triple menton, faillit s’évanouir d’ahurissement en me voyant. Ayant recouvré ses esprits, il articula:

— Mais d’où tu sors, toi, bon Dieu?…

Puis, les bras ballants, il se mit à m’observer sous toutes les coutures.

Celui qui m’avait accompagné échangea quelques mots à voix basse avec lui; sans doute venait-il au rapport pour l’informer de tout ce qui s’était passé. Le chef se rembrunit et me demanda d’un ton aigre:

— D’où tu sors? Réponds!

J’entrepris de tout lui conter par le menu, qui j’étais, d’où j’étais, où j’allais, ce qui l’énerva passablement; il cria:

— Ça va, ça va, épargne-moi ton baratin, venons-en au fait: comment oses-tu te promener dans cet appareil en pleine rue et en plein jour?

Je me regardai devant, derrière — ma mise n’avait-elle pas quelque chose d’anormal? — mais je ne remarquai rien. J’avais arpenté la terre entière dans cette tenue et personne nulle part ne m’avait sommé de répondre à une questi pareille.

— Je te cause! T’as perdu ta langue? vociféra-t-il avec la courtoisie, conforme au règlement, qui caractérise la police de ce pays.

Il tremblait de colère.

— Je vais t’expédier en prison pour avoir provoqué un esclandre en un lieu non prévu à cet effet et avoir, par ta bêtise, ameuté tout le quartier.

— Je ne comprends rien, monsieur; en quoi ai-je bien pu faire tant de mal? fis-je effrayé.

— À ton âge, ne pas savoir ce que même les gamins des mes savent déjà… Je te le demande encore une fois: comment oses-tu déambuler en ville dans cet accoutrement et troubler l’ordre public, qui plus est en un lieu non prévu à cet effet?

— Je me tiens comme il faut.

—Tu es maboul, oui! À ton âge… Ha ha, il se tient comme il faut… Et elles sont passées où, tes décorations?

— Je n’en ai pas.

— Tu mens, vieille canaille!

— Je n’en ai pas, je le jure!

— Aucune?

— Aucune.

— Tu as quel âge?

— Soixante ans.

— Et aucune décoration en soixante ans? Mais tu l’as passée où, ta vie? Sur la Lune ou quoi?

— Je n’ai aucune décoration, je le jure sur tout ce que j’ai de plus cher en ce bas monde!

Le chef en resta sidéré. Bouche bée, les yeux écarquillés, il me dévisagea sans pouvoir articuler un mot.

Une fois à peu près remis de sa stupéfaction, il enjoignit aux nouvelles recrues d’aller chercher au plus vite une dizaine de décorations.

De la pièce attenante, on en apporta aussitôt toute une provision, médailles, écharpes, insignes en forme d’étoiles ou à porter autour du cou.

Le chef donna des ordres et, en un rien de temps, on m’accrocha deux ou trois étoiles, on me ceignit d’une écharpe on me suspendit trois ou quatre décorations autour du cou, on m’en épingla quelques-unes au manteau, à quoi on ajouta encore une vingtaine de médailles diverses et autres insignes commémoratifs.

Satisfait d’avoir trouvé le moyen d’éviter plus ample scandale, le chef s’exclama:

—Ah, ça va mieux! Voilà qui ressemble à peu près à quelqu’un de normal… Pas comme l’espèce de monstre qui a débarqué tout à l’heure et m’a semé la panique dans toute la ville…

S’adressant à moi, il termina par la question:

— Et je parie que tu ne savais pas qu’aujourd’hui, en plus, nous avons une célébration?

— Je l’ignorais.

— Bizarre! fit-il un peu vexé.

Il se tut quelques instants avant de poursuivre:

— Mon cheval, celui que je monte régulièrement, est né il y a cinq ans, jour pour jour. Ce matin, nos concitoyens les plus éminents m’ont présenté leurs félicitations; ce soir vers neuf heures, flambeau en main, on escortera mon cheval à travers la ville; après quoi un bal aura lieu dans le meilleur hôtel de la place, auquel seront admis les notables les plus influents.

Je faillis à mon tour en rester sidéré mais, afin qu’il ne remarquât rien, je me ressaisis et m’avançai pour lui adresser moi aussi mes compliments:

— Pardonnez-moi de n’avoir pas été au courant de ce jour solennel; je regrette infiniment de n’avoir pu vous congratuler en temps utile, alors voilà, je le fais maintenant.

Il me remercia de tout son cœur des sincères sentiments que je nourrissais à l’égard de son fidèle cheval, et ordonna aussitôt qu’on me servît quelque chose.

On m’offrit du vin et des gâteaux, puis je saluai le chef et m’en fus avec un milicien (qu’il avait chargé de m’accompagner à mon hôtel); paré de mes étoiles et de mes médailles, je pus marcher tranquillement dans la rue, sans provoquer ni attroupement ni tapage, ce qui n’aurait pas manqué d’arriver si je m’étais de nouveau aventuré sans décorations.

Le milicien me conduisit à l’hôtel Notre chère patrie qui a tant souffert. Le tenancier me donna une chambre où j’allai me reposer. J’avais hâte de me retrouver seul pour ta remettre des impressions étranges que ce pays m’avait d’emblée laissées.

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[1] Règle d’alternance consonantiqueen serbo-croate. (N.d.T.)

Servilie (1/12)

J’ai lu dans un vieux bouquin une bien curieuse histoire. Dieu seul sait d’où je tiens ce livre datant d’une drôle d’époque: il y avait alors quantité de lois libérales, mais pas la moindre liberté; on dissertait sur l’économie, on lui consacrait des livres, mais on laissait les terres en jachère; le pays tout entier moralisait à qui mieux mieux, mais n’avait aucune morale; chaque foyer gardait au grenier ses provisions de logique, mais n’avait pas une miette de bon sens; on parlait à tout bout de champ d’épargne et de prospérité, mais on gaspillait à tous vents; et le dernier usurier, le dernier vaurien pouvait s’acheter pour quelques sous le titre d’«ardent défenseur de la nation et de la patrie».

L’auteur de cette curieuse histoire, de ces notes de voyage – de quel genre littéraire il peut bien s’agir, strictement parlant, je l’ignore, et je ne me suis pas risqué à le demander aux experts: il ne fait aucun doute qu’ils auraient, selon notre bonne vieille habitude serbe, transmis le dossier pour avis à la chambre des requêtes de la Cour de cassation. Soit dit en passant, ce n’est pas une mauvaise habitude. Il y a des gens qui sont obligés de penser, c’est leur métier, ils n’ont rien d’autre à faire; grâce à quoi, le commun de mortels n’a plus à s’en soucier. L’auteur, donc, de cette curieuse histoire, ou de ces notes de voyage, commençait par ces mots:

«J’ai passé cinquante années de ma vie à voyager de par le monde. J’ai vu un nombre incalculable de villes, de villages, de pays, d’hommes et de peuples, mais rien ne m’a plus étonné qu’une petite tribu vivant dans une merveilleuse et paisible contrée. Je vais vous parler de cette heureuse tribu, bien que je sache par avance que personne ne voudra me croire, ni maintenant ni jamais, même après ma mort, si ces lignes devaient tomber entre les mains de quelqu’un…»

Quel vieux roublard! En commençant précisément de la sorte, il m’a forcé à lire son histoire jusqu’au bout et maintenant, naturellement, j’ai envie de la raconter à mon tour. Mais n’allez pas considérer qu’en disant cela je cherche à vous convaincre! Je préfère le déclarer tout de suite, dès le début, très franchement: cette histoire ne vaut pas la peine d’être lue, et puis cette vieille barbe (enfin, cette espèce d’écrivain) ment sur toute la ligne. Pourtant, comble de bizarrerie, je crois à ses mensonges comme à la plus haute vérité.

Voici donc comment il poursuivait son récit.

Il y a bien longtemps, mon père fut gravement blessé au combat. On le fit prisonnier et on l’emmena hors de sa patrie en terre étrangère, où il épousa une jeune compatriote d’une famille d’esclaves de guerre. Je naquis de cette union mais mon père mourut alors que j’avais à peine neuf ans. Il évoquait souvent devant moi sa terre natale, les héros et les sublimes figures dont elle fourmillait; leur patriotisme ardent et leurs guerres sanglantes pour la liberté; leurs vertus et leur probité; leur sens du sacrifice pour le salut du pays où tout, sans oublier sa propre vie, s’offrait sur l’autel de la patrie. Il me parlait du noble et glorieux passé de notre peuple. À sa mort, il me transmit ses dernières volontés: «Fils, la mort ne m’aura pas permis de rendre l’âme dans ma chère patrie, le sort n’aura pas voulu que ma dépouille repose dans cette terre sacrée que j’ai arrosée de mon sang pour qu’elle puisse être libre. Mon malheureux destin n’aura pas laissé la flamme de la liberté m’apporter sa chaleur sur ma terre natale tant aimée, avant que mes yeux ne se ferment. Mais mon âme est en paix, car cette flamme t’apportera sa lumière, à toi, mon fils, et à vous tous, nos enfants. Pars, fils, embrasse cette terre sacrée quand tu y poseras le pied; va et aime-la, et sache que de grandes œuvres attendent notre valeureuse nation; va et, en hommage à ton père, fais bon usage de la liberté, et n’oublie pas que mon sang, le sang de ton père, a arrosé cette terre, comme l’a fait pendant des siècles le noble sang de tes vaillants et glorieux ancêtres… »

A ces mots, il m’embrassa. Je sentis ses larmes goutter sur mon front.

— Pars, fils, que Dieu te…

Sur cette phrase inachevée, mon cher père rendit son dernier soupir.

Un mois ne s’était pas écoulé depuis sa mort que, une besace à l’épaule et un bâton à la main, je partis dans le vaste monde à la recherche de ma glorieuse patrie.

Cinquante années durant, je voyageai en terre étrangère, parcourant le globe, mais rien, nulle part, ne ressemblait au valeureux pays dont m’avait tant de fois parlé mon père.

Au cours de mon périple, pourtant, je découvris par hasard une contrée captivante, dont je vais maintenant vous parler.

C’était un jour d’été. Le soleil brûlait à vous en faire bouillir le cerveau, la canicule écrasante me faisait tourner la tête; tenaillé par la soif, les oreilles bourdonnantes, les yeux battus, c’est à peine si je voyais encore clair. La poussière du chemin couvrait mon habit, déjà en loques, et se collait à la sueur qui me dégoulinait sur tout le corps. Je marchais, fatigué, quand soudain j’aperçus devant moi, à une demi-heure de marche, la tache blanche d’une ville arrosée par deux cours d’eau. Me sentant une force nouvelle, j’oubliai mon état d’épuisement et accélérai l’allure. J’atteignis le rivage. Deux larges rivières s’écoulaient tranquillement et baignaient de leurs eaux les murailles de la cité.

Je me souvins que mon père m’avait raconté quelque chose à propos d’une ville célèbre, où les nôtres avaient abondamment versé leur sang, et ce qu’il m’en avait dit me revint comme dans un rêve: elle avait une position tout à fait similaire, au confluent de deux amples rivières.

Sous le coup de l’émotion, mon cœur bondit; j’ôtai mon couvre-chef; une brise tout droit venue des monts rafraîchit mon front en sueur. Levant les yeux au ciel, je tombai à genoux et m’exclamai à travers mes larmes:

— Dieu tout-puissant! éclaire-moi, écoute la prière de l’orphelin qui erre dans le vaste monde à la recherche de sa patrie, à la recherche de la terre où a vécu son père…

Un vent léger soufflait toujours des montagnes bleutées qu’on apercevait au loin, mais le ciel se taisait.

— Dis-moi, toi cher vent qui souffle de ces montagnes bleutées, sont-elles celles de ma patrie? Dites-moi, vous chères rivières, est-ce le sang de mes ancêtres que vous lavez des orgueilleux remparts de cette fière cité?

Tout était muet, tout se taisait, mais c’était comme si un tendre pressentiment, une voix secrète me disait:

— C’est le pays que tu as tant cherché!

Tout à coup, un murmure me fit dresser l’oreille. Sur la rive, à peu de distance, j’aperçus un pêcheur. Il avait amarré sa barque et radoubait ses filets. Dans ma douce exaltation, je ne l’avais pas remarqué. Je m’approchai et lui souhaitai le bonjour.

Il me regarda sans un mot mais détourna aussitôt les yeux pour se remettre à l’ouvrage.

— Quel est donc le pays qu’on voit là-bas, de l’autre côté du fleuve? demandai-je, tout tremblant d’impatience en attendant sa réponse.

Il eut un geste comme pour dire «Qu’est-ce que j’en sais moi!», mais finit par lâcher du bout des lèvres:

— Oui, il y a bien un pays là-bas!

— Et il s’appelle comment?

— Ça, je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est qu’il y a un pays, mais je n’ai pas demandé son nom.

— Et tu viens d’où, toi? insistai-je.

— Bah, chez moi, c’est là-bas, à une demi-heure d’ici. C’est là que je suis né.

«C’est bizarre, ce ne doit pas être le pays de mes ancêtres, ce ne doit pas être ma patrie» me dis-je en mon for intérieur, avant de lui demander tout haut:

— Alors, tu ne sais vraiment rien sur ce pays? Qu’est-ce qu’on en dit? Rien de particulier?

Le pêcheur réfléchit puis lâcha ses filets. On avait l’impression que quelque chose lui revenait en mémoire. Après un long silence, il dit:

— Il paraît qu’il y a pas mal de porcs, dans ce pays.

— Il n’est connu que pour ça? demandai-je étonné.

— Pour ses âneries aussi, mais ça ne m’intéresse pas tellement! fit-il, impassible, avant de se remettre à remmailler ses filets.

Ne trouvant pas sa réponse très limpide, je l’interrogeai de nouveau:

— Quel genre d’âneries?

— Tous les genres possibles, répondit-il blasé, en étouffant un bâillement.

— Alors comme ça, des porcs et des âneries! Tu n’as entendu parler de rien d’autre?

— À part les cochons, on dit qu’ils ont beaucoup de ministres, qui à la retraite, qui en disponibilité, mais ils ne les exportent pas à l’étranger. Ils n’exportent que leurs cochons.

Imaginant que le pêcheur se fichait de moi, je m’énervai:

— Arrête tes boniments! Tu me prends pour un imbécile?

— Si tu me paies, je t’emmène sur l’autre rive, comme ça tu pourras voir par toi-même. Ce que je te raconte, je l’ai entendu dire. Je n’ai pas été là-bas, moi, je ne sais pas tout ça de source sûre.

«Impossible que ce soit le pays de mes illustres ancêtres, si célèbre pour ses héros, ses exploits et son brillant passé» me dis-je. Cependant, le pêcheur avait éveillé ma curiosité par ses réponses étranges à mes questions, et je résolus donc d’aller voir aussi ce pays-là – n’en avais-je pas déjà vu tant d’autres au cours de mon périple! Je fis affaire avec lui et pris place dans sa barque.

Il rama jusqu’au rivage, empocha la somme dont nous étions convenus et, après que j’eus mis pied à terre, t’en retourna dans son esquif.

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