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Mer morte (4/5)

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Le lendemain, le préfet envoya au gouvernement un rapport chiffré sur le meeting politique de la veille:

«Un courant politique puissant, opposé au gouvernement actuel, s’est fait jour dans mon district. Ce mouvement gagnant du terrain d’heure en heure, je nourris de sérieuses craintes quant au maintien de la dynastie actuelle. J’ai pris toutes les mesures possibles et utilisé tous les moyens à ma disposition pour enrayer cette calamité; mais comme ce mouvement d’opposition, ou pour mieux dire ce mouvement révolutionnaire, s’est répandu comme une traînée de poudre, toutes mes tentatives sont restées vaines et les révolutionnaires, par la force, se sont massivement rassemblés hier après-midi. J’ai pu constater, à écouter leurs discours agressifs et arrogants, qu’ils ont des principes anarchistes; en secret, ils fomentent certainement une sédition et un coup d’État dans le pays. Finalement, après des efforts acharnés, j’ai quand même réussi à disperser le rassemblement; nous courrions de grands risques: ils sont allés jusqu’à menacer de renverser la monarchie et de mettre en place un système de gouvernement républicain.

«Je me permets de transmettre en pièce jointe, à l’attention de M. le ministre, la liste des personnes les plus dangereuses (l’excentrique amateur de café au lait, de “Zuckerwasser” disait-il je crois, y était désigné comme meneur; figuraient également dans la liste les trois qui avaient voté pour le café). J’attends vos instructions quant aux suites à donner dans ces circonstances si graves et si déterminantes pour l’avenir de notre pays.»

Comme il avait rendu d’aussi considérables services à la patrie et à la direction du pays, le préfet de district fut immédiatement décoré et promu. Tous les opposants vinrent le féliciter et l’affaire en resta là.

Quand le meeting s’était terminé, j’avais demandé à l’un des participants:

— Chez vous, il n’y a personne qui fasse sérieusement de la politique?

— Il y en a eu.

— Et alors?

— Alors, rien… Des âneries!

— Comment ça, des âneries?

— Ah! ne m’en parle pas! Qui veux-tu qui s’occupe de politique!… J’en connais un qui a déjà essayé!

— Et qu’est-ce qu’il a fait?

— Un vrai cinglé! Qu’est-ce que tu voulais qu’il fasse!… On le connaît tous, on sait qui c’est, d’où il est, de qui il est le fils, ce qu’il mange à la maison. Son père avait bien un petit métier, mais c’était le dernier des derniers; lui, le fils, il est allé à l’école, il a vagabondé à droite à gauche dans le vaste monde, et quand il est revenu, il a commencé à me dire «il faut ci, il faut là», il parlait, je ne sais pas moi, de mettre de l’ordre, il parlait de lois, de constitution, de droits civiques, de liberté de réunion, d’élections… Ah! ne m’en parle pas, il radotait complètement celui-là!

— Et qu’est-ce que tu lui as dit?

— Rien! Qu’est-ce que tu voulais que je lui dise? J’ai ri, c’est tout. Je sais qui c’est, il n’a même pas de quoi manger, je connais son père, je connais toute sa famille. Ce n’est pas lui qui va venir m’expliquer ce que c’est qu’une constitution ce que c’est que la liberté!

— Mais peut-être qu’il savait ce que c’est? avais-je risqué.

— Tu plaisantes ou quoi? Je le connais assez pour savoir ce qu’il vaut.

— Et qu’est-ce qu’il a fait?

— Qu’est-ce que tu voulais qu’il fasse! Il lisait des bouquins, courait d’un endroit à l’autre, faisait un peu d’agitation, avec quelques autres gars qu’il avait enrôlés, ils organisaient des meetings. Il s’est fait arrêter, condamner, bannir. Une fois je lui ai dit: «Pourquoi toujours t’exciter comme un sale garnement au lieu de t’occuper de tes oignons? Tu es vraiment cinglé!»

— Et les autres, qu’est-ce qu’ils lui ont dit?

— Ils ont éclaté de rire. Quand il est sorti de prison et qu’on l’a vu passer dans la rue, quelqu’un lui a demandé: «Alors, tu l’as trouvée, ta constitution?» Tout le monde a bien rigolé. Parbleu! ce qu’on a pu se ficher de lui! Parfois c’était à se tordre de rire. Aujourd’hui encore on le surnomme Toma la Constitution[1]!

Mon interlocuteur en pleurait de rire.

— Et qu’est-ce qu’il est devenu?

— Un moins que rien. On n’a même pas voulu de lui comme fonctionnaire… Quel imbécile! Ses copains de classe, il faut voir les bonnes places qu’ils ont tous! Il ne peut s’en prendre qu’à lui-même. Cela dit, il faut lui reconnaître une chose: c’était le plus capable et le plus intelligent de toute la bande. Mais c’était un exalté. Rien n’est pire que de se mettre martel en tête. Il se piquait de remettre les choses dans le droit chemin! Ne pouvait pas faire comme tout le monde! Jamais content! Non mais, il se prenait pour qui, celui-là! Pauvre type!

— Et qu’est-ce qu’il fait maintenant?

— Dame! il a fini par revenir à la raison, mais trop tard! On l’a bien guéri de ses idées fixes, mais c’était un dur à cuire, l’administration n’aurait rien pu en tirer. Alors on a commencé à se payer sa tête, c’est là que des esprits malins l’ont surnommé «Constitution». De fil en aiguille, il est devenu la risée générale, les gens se fichaient de lui à la première occasion. À force de batailler, il a fini par s’épuiser… Il me fait pitié! Ce n’était pas un mauvais bougre!… Maintenant c’est un homme raisonnable, un type sérieux, il ne s’emballe plus comme avant. Il s’est complètement retiré et ne fréquente pratiquement personne. Il vit dans la misère, mais beaucoup de gens lui viennent en aide. Il nous fait pitié, mais à lui la faute…

— Et comment sont les gens avec lui aujourd’hui?

— Ils sont gentils!… Désormais personne ne se moque plus de lui, les gens l’aiment bien. Le pauvre diable! On a pitié de lui!

L’idée de vivre un certain temps dans ce minuscule pays me séduisit. J’y fis de nombreuses connaissances. Des gens épatants. Paisibles, discrets, filant doux, de vraies colombes. Ils mangeaient, buvaient, somnolaient, expédiaient parfois quelque menu travail. En un mot: des gens heureux. Ils vivaient dans une profonde quiétude, que rien ne venait perturber; une parfaite harmonie, que personne ne venait gâcher; une mare d’eau stagnante, dont nul souffle d’air ne venait déranger la surface immobile, tapissée d’herbes glauques — si l’on m’autorise cette comparaison pour décrire la société de ce minuscule pays décidément gâté par le destin.

De Serbie, j’avais apporté avec moi bien peu de chose: quelques pensées et quelques idéaux éculés hérités de mes ancêtres. Mais dans ce bienheureux petit pays, même ce peu se perdit; comme hypnotisé, je me laissai gagner par une épaisse torpeur qui commença de me plaire. C’est alors que je compris: nous aussi, les Serbes, nous avions de très sérieux atouts pour devenir un jour une nation pareillement béate, et ce n’était pas notre façon de vivre qui allait nous mettre des bâtons dans les roues.

Ainsi s’écoulaient les jours, tranquillement, sans bruit, paresseusement, jusqu’au moment où l’harmonie sociale vit sa belle ordonnance vaciller.

Un jeune homme fit publier un recueil de poésies.

Les poèmes, fort jolis, regorgeaient de sentiments élevés et d’authentiques idéaux.

L’ouvrage fut accueilli par les protestations de la société tout entière. Personne ne l’avait lu ni n’avait l’intention de le faire. Mais qu’il tombât entre les mains d’un quidam, celui-ci prenait aussitôt un air pincé, feuilletait le recueil, en palpait les pages à deux ou trois endroits, comme pour vérifier la qualité du papier, et finalement repoussait le livre loin de lui comme s’il s’agissait de la chose la plus ignoble au monde et, détournant la tête avec dédain, lâchait d’un ton hargneux: «Des poèmes?… Manquait plus que ça!…»

Une fois, pourtant, un deuxième quidam s’en mêla:

— Qui sait?… Peut-être ce recueil contient-il de jolies choses?

Le premier se signa et remua sur son siège. Puis, hochant la itéte et considérant son vis-à-vis avec commisération, il lui dit:

— Tu es encore plus maboul que l’auteur de ces balivernes!

Attrapant le livre du bout des doigts, grimaçant comme s’il lavait touché des immondices, il le lança encore plus loin, près quoi il ajouta:

— Tu l’as lu, ce bouquin, pour parler comme tu le fais?

— Non.

— Alors!

— Je n’affirme pas que c’est un bon livre, simplement je n’exclus pas qu’il le soit!… Et toi, tu l’as lu?

— Moi?… fit le premier d’un ton agressif, outragé par la question.

— Oui, toi!

— Moi?… répéta l’autre, encore plus agressif.

— Oui, toi, évidemment; c’est à toi que je parle!

Le premier fit le signe de croix, haussa les épaules, écarta les bras comme pour dire: «Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre!» mais ne dit mot. L’air ahuri, il fixait son comparse.

— Pourquoi faire le signe de croix? Je t’ai posé une question: tu as lu ce livre de poèmes, oui ou non? Je ne vois pas ce qu’il y a là de bizarre!

Le premier se signa de nouveau avant de répondre:

— Maintenant c’est moi qui te pose la question: tu es maboul, oui ou non?

— Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre! Je ne te compris pas.

— Moi non plus.

— Il n’y a rien à comprendre et il n’y a pas de quoi faire l’étonné… Je te demande si tu as lu ce livre.

— Et moi je te demande si tu as deux sous de jugeote.

Après cette repartie, notre premier comparse jeta violemment le livre sur la table en s’exclamant:

— Et il faudrait que je lise ces fadaises? Je n’ai pas encore perdu l’esprit! Et tant que j’ai toute ma tête, je ne lis pas ces choses-là…

Puis il ajouta un peu moins fort:

— Tu le connais, celui qui a écrit ces poèmes?

— Non.

— J’en étais sûr!… Sinon tu ne parlerais pas comme ça!

L’air encore plus pincé qu’il prit et le geste qu’il eut de la main en disaient long sur tout le mal qu’il pensait du poète.

— Et toi, tu le connais? demanda l’autre.

— Hélas oui! lâcha-t-il avec hauteur.

À l’expression de son visage, on voyait qu’il aurait préféré ne pas avoir cet honneur. Et pourtant, jusqu’à la veille encore, avant la publication de ses poèmes, il avait été bon ami avec l’auteur, dont il n’avait jamais dit de mal en société.

D’autres quidams, qui bien sûr n’avaient aucunement l’intention de lire le livre, échangeaient leurs impressions en ces termes:

— Quel scandale!… Des poèmes? Lu ?… Il se prend pour qui!

— Comment n’a-t-il pas honte!

— Le bon dieu lui a déjà enlevé la raison mais il en rajoute et se fait du tort tout seul… Non mais, tu parles de poèmes!… Pas plus tard que demain, j’en écrirais de bien meilleurs, mais je ne commettrai pas pareille ignominie, car j’ai le sens de l’honneur, moi, ce qui n’est pas son cas.

La société changea de comportement à l’égard du jeune poète.

Quand il passait dans la rue, les gens se poussaient du coude et se faisaient des clins d’œil.

En réponse à son «Bonjour!», les uns lâchaient sur un ton persifleur un «Bonjour poète!» agrémenté de regards en coin, les autres un «Salut, salut!» plein de sarcasmes. D’autres encore, l’air contrarié, concédaient un «Bonjour!» revêche et dédaigneux.

Mais, malheureusement, cela n’en resta pas à ces bavardages, auxquels du reste absolument tout le monde se livrait.

L’opinion publique fit front contre le jeune poète. Et ce qu’on mettait auparavant au compte de ses qualités, désormais on l’en blâmait; des défauts minimes, qu’auparavant on lui pardonnait, comme à tout un chacun, désormais n’étaient qu’épouvantables vices. On découvrit subitement que c’était une canaille, un ivrogne, un joueur, un homme sans caractère, un mouchard et, en plus de tout cela, un toqué.

— Je ne savais pas qu’il était aussi maboul! disaient les gens.

— Pour être honnête, je lui ai toujours trouvé quelque chose de louche.

— Moi aussi, mais ce n’était pas à ce point-là.

— Eh bien maintenant, c’est pour de bon.

Dans tous les milieux, on se mit à se payer sa tête; où qu’il allât pour régler quelque affaire, on mettait un point d’honneur à lui causer des ennuis. Dès qu’il apparaissait, les esprits s’échauffaient; chacun pensait aussitôt: «Tu peux bien faire le malin!… Des poèmes, ah ah! attends un peu de voir ce qu’on sait faire, nous!»

Le plus triste, c’est qu’il avait dédié ses poèmes à sa dulcinée, pensant lui faire plaisir; mais la pauvre fille n’eut guère à s’en réjouir: elle souffrit mille tourments et versa des torrents de larmes, car elle non plus ne fut point épargnée par l’opinion publique.

Hors de lui, ulcéré de voir le nom de sa fille mêlé à cette affaire d’après lui insensée, le père de la fiancée écrivit au jeune poète la lettre suivante:

«Monsieur,

«Vos inepties, vos absolues sottises, vos insanités sont l’objet de la risée générale dans toute la ville. Au lieu d’y mêler le nom de ma fille, vous auriez mieux fait de les dédier à votre père, à qui elles iraient comme un gant, vu qu’il est connu pour être le dernier des derniers, tout comme vous d’ailleurs. Personne jusqu’à présent n’a montré du doigt ma maison, et je ne tolérerai pas que tout le monde galvaude le nom de ma fille, ni qu’il figure dans votre livre de détraqué. Voilà comment vous me remerciez de la confiance et de la bienveillance que je vous ai témoignées! En jetant l’opprobre sur mon foyer! Aussi, à partir d’aujourd’hui, ne vous avisez pas de mettre les pieds chez moi. Du reste, j’exige que vous fassiez amende honorable dans un délai de cinq jours, à défaut de quoi vous aurez droit, monsieur, à une bastonnade en pleine rue, ou en n’importe quel lieu où je vous trouverais.»

L’affaire de la dédicace eut pour dénouement toute une série de scandales; et comme le jeune poète travaillait dans l’administration, son supérieur fit rapport au ministre de tutelle en ces termes:

«(Comme j’ai oublié le prénom et le nom, il faut s’en remettre à la formule d’usage X.) Un fonctionnaire placé sous mes ordres, employé par ailleurs sérieux et consciencieux, s’est totalement déconsidéré ces derniers temps en publiant une espèce de recueil de ce qu’il appelle ses poèmes. Le prestige de l’administration exige que le susdit quitte ses fonctions. Les futilités auxquelles il s’adonne sont en effet indignes du dernier des camelots et a fortiori d’un agent de l’État. Je prie monsieur le ministre d’écarter du service public ce fonctionnaire discrédité, ou à tout le moins de l’écarter du poste qu’il occupe actuellement, jusqu’à ce qu’il s’amende.»

Le ministre le muta.

Mais, malheureusement, le pays n’était pas grand et les mauvaises réputations vont loin: l’accueil qu’on lui réserva là-bas fut encore pire. Le prestige de l’administration comme le moral de l’opinion l’exigeaient: le ministre n’eut d’autre choix que de révoquer de la fonction publique ce monstre qui écrivait des poèmes.

L’opinion publique avait obtenu gain de cause. Plus aucun poème du jeune talent ne vit jamais le jour. Il disparut du paysage et personne n’entendit plus parler de lui.

— Quel dommage! Un homme si jeune!

— Ce n’était pourtant pas un mauvais bougre.

— Certes, mais voilà ce qui arrive quand on n’en fait qu’à sa tête au lieu de faire comme tout le monde.

— J’ai pitié de lui, le pauvre!

— Bah, qu’est-ce qu’on y peut? Il l’a bien cherché!

Après cet ébranlement passager, le pays retrouva rapidement sa belle harmonie. La minuscule vague qui s’était élevée à la surface calme et immobile de l’eau stagnante retomba. La société se replongea avec satisfaction dans sa torpeur.

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[1] Allusion à Toma Vučić Perišić (1788–1859), chef militaire et politique, partisan de la constitution de 1838 qui limitait le pouvoir de Miloš Obrenović. (N.d.T.)

Servilie (12/12)

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Il aurait fallu que l’infortuné nouveau gouvernement réfléchisse sans attendre; or, les ministres de Servilie n’avaient guère d’expérience en la matière. Il faut reconnaître que leur attitude fut héroïque et fière pendant quelques jours, tant qu’il subsista quelques sous dans les caisses de l’État; au cours de la journée, gais et sereins, ils recevaient d’innombrables délégations des masses populaires et tenaient des discours émouvants sur l’avenir radieux de leur chère Servilie qui avait tant souffert; la nuit tombée, on buvait, chantait et portait des toasts patriotiques lors de flamboyants et fastueux banquets. Mais quand les caisses de l’État curent été complètement vidées, messieurs les ministres se mirent sérieusement à réfléchir et à se concerter sur ce qu’il convenait d’entreprendre dans une situation si désespérée. Certes, concernant les fonctionnaires, c’était facile, ils étaient déjà habitués à ne pas recevoir de salaire pendant des mois; les retraités étaient vieux, ils avaient survécu assez longtemps; les soldats, cela tombe sous le sens, devaient s’aguerrir aux épreuves et aux fléaux, il n’était donc pas malvenu qu’ils endurent stoïquement la faim; aux fournisseurs, aux entrepreneurs, à tous les autres braves citoyens de l’heureuse Servilie, on pouvait toujours dire que le montant de leurs créances n’avait pu être inscrit au budget de l’État cette année-là. Mais ce n’était pas facile pour les ministres qui, eux, étaient bien obligés de payer s’ils voulaient avoir bonne réputation et bonne presse. Ce n’était pas facile non plus pour une foule d’autres choses prioritaires, et il y en avait, qui passaient bien avant l’intérêt du pays.

Les ministres se donnèrent bien du tracas; l’idée leur vint qu’il fallait relancer l’économie, raison pour laquelle ils décidèrent d’endetter substantiellement le pays; mais contracter cet emprunt impliquait des dépenses non négligeables pour les séances de l’Assemblée et les voyages ministériels à l’étranger, aussi résolurent-ils, pour couvrir ces frais, de retirer des caisses de l’État toutes les sommes que les personnes privées y avaient déposées; ainsi viendraient-ils en aide à la patrie, qui gémissait dans la misère.

La confusion gagna tout le pays: certains journaux parlaient de crise ministérielle, d’autres prétendaient que le gouvernement avait déjà achevé favorablement la négociation du prêt, d’autres encore disaient et l’un et l’autre; quant aux gazettes du pouvoir, elles écrivaient que jamais le pays n’avait été aussi prospère.

On se mit à disserter tant et plus de l’emprunt salvateur; on en débattait à longueur de colonnes dans les journaux. De tous côtés, on se passionna pour cette affaire; il s’en fallut de peu qu’on n’en vînt à cesser complètement toute activité. Commerçants, négociants, fonctionnaires, retraités, hommes d’Église, tous se consumaient dans une attente fiévreuse. De toutes parts et en tous lieux, on ne faisait qu’épiloguer, poser mille questions, se perdre en conjectures sur le sujet.

Les ministres couraient aux quatre coins du pays, ici c’était l’un, là c’était l’autre, ailleurs il en venait deux ou trois ensemble. L’Assemblée, qui tenait séance, débattait et délibérait elle aussi; finalement, les députés donnèrent leur accord pour que le prêt fut conclu à n’importe quel prix et rentrèrent chacun chez soi, tandis qu’une insatiable curiosité dévorait l’opinion publique.

Si deux amis se croisaient dans la rue, aussitôt, sans même se dire bonjour:

— Ça en est où, cet emprunt?

— Je ne sais pas!

— Ils négocient?

— Pour sûr!

Les membres du cabinet multipliaient toujours plus les déplacements dans les pays étrangers.

— Le ministre est rentré?

— C’est ce que j’ai entendu.

— Qu’est-ce que ça a donné?

— Quelque chose d’avantageux, je suppose!

Jusqu’au jour où, enfin, les gazettes du pouvoir (le gouvernement avait toujours un certain nombre de journaux, plus exactement un — ou deux — par ministre) annonça que le cabinet avait mené à leur terme les négociations engagées avec un consortium étranger et que les résultats en étaient très avantageux.

«Nous sommes en état de confirmer, de source sûre, que le prêt doit être signé d’un jour à l’autre et les fonds transférés dans le pays.»

Les gens se calmèrent quelque peu; sur ce, les journaux du gouvernement firent savoir que le fondé de pouvoir du consortium bancaire, M. Horije, viendrait dans les deux ou trois jours en Servilie, où il signerait le contrat.

Tout le monde se mit alors à ferrailler, en paroles et par écrit; on se posait mille questions, on s’impatientait, on s’énervait, à l’aflut de la moindre nouvelle, on misait tout son espoir sur ce seul étranger, dont on comptait bien qu’il sauverait le pays; l’excitation était à son comble.

On ne parlait plus de rien d’autre, on ne pensait plus à rien d’autre qu’au fameux Horije. Quand le bruit courut qu’il était arrivé et qu’on apprit où il logeait, une foule de curieux, hommes et femmes, jeunes et vieux, se rua à son hôtel, s’y précipitant avec une telle frénésie que les plus vieux et les moins costauds furent piétinés et tout contusionnés.

Par hasard, un étranger, un simple voyageur, passa dans la rue; aussitôt, un quidam en apostropha un autre:

— Tiens, tiens! un étranger! dit-il avec des mimiques et un regard entendus qui signifiaient: «Ça ne serait pas Horije?»

— Ça ne serait pas lui? répondit l’autre.

— Hm, c’est bien ce qu’il me semble.

Ayant observé l’étranger sous toutes les coutures, ils en vinrent à la conclusion que c’était bien lui. Ils racontèrent ensuite à qui voulait les entendre qu’ils avaient vu Horije; la nouvelle s’ébruita et se propagea si vite dans toutes les couches de la société qu’à peine une ou deux heures plus tard, toute la ville affirmait avec certitude qu’il était là, que des gens l’avaient personnellement vu et lui avaient parlé. La police s’affaira confusément dans tous les coins, les ministres affolés couraient dans tous les sens pour le trouver et lui présenter leurs respects.

On ne le trouva pas.

Le lendemain, les journaux démentirent la nouvelle, diffusée la veille, de l’arrivée de Horije.

L’anecdote suivante révèle les proportions que prirent les événements.

Un jour, je me rendis à la gare fluviale; un navire étranger était en train d’accoster.

Une fois la manœuvre terminée, les passagers commencèrent à débarquer. Je bavardais avec l’une de mes connaissances lorsque, subitement, une multitude de gens confluèrent vers le bateau avec une telle violence qu’ils faillirent me flanquer par terre.

— Que se passe-t-il?

— C’est qui? se demandaient-ils les uns aux autres.

— C’est lui! se répondaient-ils.

— Horije ?

— Oui, il est arrivé!

— Où ça? Où ça? murmurait la foule.

On se poussait, on se bousculait, on tendait le cou, on écarquillait les yeux, on se chamaillait; chacun voulait s’approcher le plus près possible.

Effectivement, je repérai un étranger qui suppliait, implorait qu’on le laissât car il avait à faire de toute urgence. C’est tout juste s’il pouvait parler, gémir plus exactement, pressé et écrasé qu’il était par la masse des curieux.

La police comprit aussitôt en quoi consistait son véritable devoir et courut annoncer l’arrivée de l’étranger au président du Conseil, aux membres du gouvernement, au maire, au chef de l’Église et aux autres hauts dignitaires du pays.

Peu après, des voix s’élevèrent dans la foule:

— Les ministres! Les ministres!

Et en effet ils firent leur apparition, accompagnés des hauts dignitaires de Servilie au grand complet. Chacun arborait sa tenue de cérémonie et, dans son intégralité, son fourniment d’écharpes et de médailles (dans les circonstances ordinaires, on ne portait pas toutes ses décorations mais seulement quelques-unes). La foule se scinda en deux, laissant l’étranger seul au milieu, tandis que du côté opposé arrivaient les ministres, marchant à sa rencontre.

S’arrêtant à distance respectueuse, ils se découvrirent et s’inclinèrent jusqu’à terre. La multitude en fit autant. Quant à lui, il avait l’air hagard, effaré, et en même temps passablement surpris; pourtant il ne bougeait pas, il restait debout, immobile, telle une statue. Le président du Conseil s’avança d’un pas et commença:

— Honorable étranger! L’histoire marquera d’une pierre blanche le jour de ta venue dans notre pays car cette venue mémorable fait date dans notre vie publique, ta venue apporte un avenir radieux à notre chère Servilie. Au nom du gouvernement tout entier et du peuple tout entier, je salue en toi notre sauveur et je t’acclame: vivat!

Les «Vivat! Vivat!» lancés par des milliers de gorges déchirèrent l’atmosphère.

À la suite de quoi, le chef de l’Église entonna des cantiques et les cloches carillonnèrent dans tous les clochers de la capitale du beau pays de Servilie.

Quand cette partie de la réception officielle fut à son tour terminée, les ministres, le sourire obligeant et le geste obséquieux, s’approchèrent de l’étranger pour lui serrer la main à tour de rôle; l’assistance recula d’un pas et resta là, le couvre-chef à la main et la tète baissée; le président du Conseil se chargea de sa valise qu’il prit avec vénération dans ses bras; le ministre des finances empoigna la canne de l’illustre étranger. Ils tenaient ces objets comme si c’étaient des reliques. La valise, il faut bien le dire, en était une, car s’y trouvait certainement le fatidique contrat; plus exactement, ne s’y trouvait ni plus ni moins que l’avenir, l’avenir radieux de tout un pays. C’est pourquoi le président du Conseil, conscient de son geste, avait un air altier, solennel, transfiguré, car c’était l’avenir de la Servilie qu’il tenait entre ses mains. Le chef de l’Église, en homme gratifié par Dieu d’une belle âme et d’un grand esprit, avait lui aussi tout de suite saisi l’importance de ladite valise: sous sa houlette, tous les dignitaires religieux firent cercle autour du président et ils entonnèrent des cantiques.

Le cortège s’ébranla. Lui et le ministre des finances venaient en tête, suivis de la valise qu’étreignait le président du Conseil, elle-même entourée par les hauts dignitaires de l’Église et escortée par le peuple nu-tête. On marchait lentement, avec cérémonial, pas à pas; les cantiques résonnaient, les cloches sonnaient, les canons tonnaient. On s’acheminait sans hâte, par la rue principale, vers la résidence du président du Conseil. Tout le monde avait déserté maisons, cafés, églises, bureaux; tout le monde était sorti participer à l’accueil historique de l’illustre étranger. Jusqu’aux malades étaient fidèles au poste; on leur avait fait quitter la chambre afin qu’ils vissent cette célébration exceptionnelle et on avait même transporté les invalides sur des civières; leurs maux s’atténuèrent subitement: penser au bonheur de leur chère patrie les soulageait. Les nourrissons encore au sein ne manquaient pas non plus à l’appel; sans pleurer, ils braquaient sur l’honorable étranger leurs yeux minuscules, comme s’ils sentaient que l’heureux destin qui s’annonçait était en fait le leur.

Le temps que le cortège arrivât chez le président du Conseil, le soir était déjà tombé. Ils portèrent l’étranger à l’intérieur de la maison plutôt qu’ils ne l’y firent entrer, tous les ministres et hauts dignitaires entrèrent à leur tour, et la foule resta dehors à scruter les fenêtres avec avidité ou, tout bonnement, à fixer la façade d’un air ahuri.

Le lendemain, les premières délégations des masses populaires vinrent saluer l’illustre visiteur. Dès l’aube, des charrettes remplies à ras bord de décorations en tout genre étaient arrivées en grinçant devant la résidence du président du Conseil, à l’intention de l’honorable étranger.

Celui-ci, inutile de le préciser, fut immédiatement désigné président d’honneur du ministère, du conseil municipal, de l’Académie des sciences, de toutes les œuvres de charité et autres associations philanthropiques de Servilie, et il y en avait pléthore — il y avait même une association pour la fondation d’associations. Toutes les villes l’élurent citoyen d’honneur, tous les corps de métier le proclamèrent membre bienfaiteur, et un régiment de l’armée se baptisa «Formidable régiment Horije» en son honneur.

Tous les journaux lui consacrèrent de longs articles, beaucoup publièrent sa photographie. Pour marquer dignement ce grand jour, on accorda à maints fonctionnaires une promotion et à maints policiers, en plus d’une promotion, une décoration; on créa maints services administratifs supplémentaires; on embaucha des fonctionnaires supplémentaires.

La ville entière baigna dans une liesse effrénée pendant deux jours. Fanfare, carillons, coups de canon, chants tonitruants, boisson coulant à flots.

Le troisième jour, malgré la gueule de bois que leur avaient laissée les réjouissances, les ministres durent sacrifier le repos du corps au bonheur de la nation: ils se réunirent en séance plénière pour achever les négociations sur l’emprunt et signer ce contrat historique avec Horije.

En guise d’entrée en matière, ils commencèrent par des questions d’ordre privé. (J’ai oublié de signaler que, pendant les réjouissances, la valise était restée sous bonne garde.)

— Vous avez l’intention de rester longtemps chez nous? demanda le président du Conseil à l’illustre étranger.

— Jusqu’à ce que mon affaire soit réglée, et ça va prendre du temps!

L’expression prendre du temps inquiéta les ministres.

— Vous pensez que cela prendra du temps?

— Certainement. C’est le métier qui veut ça.

— Nous connaissons vos conditions et vous les nôtres, je crois donc qu’il n’y aura pas la moindre difficulté! avança le I ministre des finances.

— Difficulté? dit l’étranger avec appréhension.

— Oui, je crois qu’il n’y en aura pas!

— J’espère bien!

— Alors nous pouvons tout de suite signer le contrat! dit le président du Conseil.

— Le contrat?

— Oui!

— Il est déjà signé; et je vais me mettre en route dès demain; mais, avant toute chose, je tiens à vous exprimer ma gratitude éternelle pour un pareil accueil. À franchement parler, je suis un peu secoué, je ne mesure pas encore tout à fait ce qui m’arrive. Du reste, c’est la première fois que je me trouve dans ce pays, et je n’aurais jamais imaginé, même en rêve, qu’un inconnu comme moi puisse être aussi bienvenu quelque part. Il me semble que je rêve encore.

— Donc, vous avez signé le contrat? s’écrièrent en chœur tous les ministres, transportés.

— Le voilà! dit l’étranger.

Il tira de sa poche une feuille de papier qu’il se mit à lire dans sa langue. C’était un contrat qu’il avait passé avec un négociant en prunes de la Servilie profonde, aux termes duquel celui-ci s’engageait à lui fournir telle quantité de prunes à confiture d’ici à telle date…

Qu’est-ce qu’un pays civilisé et sensé comme la Servilie pouvait faire d’autre que chasser secrètement cet étranger, signataire d’un contrat d’une telle stupidité? Trois jours plus tard, les journaux gouvernementaux faisaient paraître un entrefilet:

«Le gouvernement travaille énergiquement à la conclusion d’un nouvel emprunt, et tout indique qu’une partie des fonds nous sera versée dès avant la fin du mois.»

Les gens s’enquirent un peu de Horije, puis cessèrent de le faire, puis tout redevint comme d’habitude.

À bien réfléchir à ce dernier épisode, j’étais décidément séduit par l’harmonie générale qui régnait en Servilie. Non seulement les ministres y étaient sympathiques et capables, mais le chef de l’Église, ceci ne m’avait pas échappé, y était un homme d’esprit, non dénué d’à-propos. Au bon moment, c’est-à-dire au moment fatidique où se jouait le destin du pays, n’avait-il pas eu la présence d’esprit d’entonner des cantiques au-dessus de la valise de ce confiturier, et par là même de contribuer puissamment aux prouesses d’un gouvernement qui ne rechignait pas à la besogne? Œuvrer dans une telle concorde, c’était sûrement un vrai bonheur.

Je décidai aussitôt de me rendre à la première occasion auprès du révérend père pour faire plus ample connaissance avec ce Servilien d’exception.

(fin)

 

Source: Domanović, Radoje, Au fer rouge, Non lieu, Paris, 2008 (traduit par Ch. Chalhoub).

Servilie (9/12)

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Le ministère de l’instruction publique ne comptait que des savants de haute volée, lesquels allaient toujours scrupuleusement au fond des choses. On savait consacrer quinze voire vingt jours à la note la plus insignifiante, à ratiociner sur son style, à pinailler sur d’infimes points de grammaire, à eigoter sur tous les cas de toutes les déclinaisons, avec ou sans préposition.

Je me livrai à l’examen d’une série de documents.

Un directeur, par exemple, écrivait:

«Monsieur le Ministre de l’Instruction publique,

«Cela fait six mois que les enseignants de ce lycée n’ont pas touché leur salaire, ce qui les a conduits dans une telle misère matérielle qu’ils n’ont même pas de quoi s’acheter du pain. On ne saurait le tolérer plus longtemps, car cela jette le discrédit sur les professeurs et sur l’enseignement même qu’ils dispensent.

«Je prie avec déférence Monsieur le Ministre de bien vouloir intervenir au plus vite auprès de Monsieur le Ministre des Finances afin que ce dernier donne les ordres nécessaires pour qu’on nous verse au moins trois mois de salaire.»

Au dos du document plié, on pouvait lire:

«Ministère de l’instruction publique,

«Dossier n° 5860

«Le 1er février 1891

«Le directeur du lycée de … demande qu’on verse à son établissement trois mois de salaire.»

Au-dessous figurait une deuxième remarque, d’une autre écriture:

«Style incorrect. L’ordre des mots ne respecté pas les règles de la syntaxe. Des mots étrangers sont utilisés: tolérer et nécessaire.» (Ces deux mots étaient soulignés au crayon rouge dans le texte du directeur.)

Plus bas, de la main du ministre, il était indiqué (récriture était affreuse, illisible, une habitude chez ces messieurs, aussitôt entrés en fonction):

«Transmettre au Conseil de l’Éducation pour avis.»

Au-dessous, on pouvait lire, d’une écriture encore différente:

«Le 2 mars 1891

«À l’attention du Conseil supérieur de l’Education

(Cela donnait l’impression qu’il y avait au moins trente conseils de rang inférieur, alors qu’il n’existait en tout et pour tout qu’un seul Conseil de l’Éducation.)

«Le Conseil trouvera ci-joint une lettre envoyée par le directeur du lycée de … dont il voudra bien étudier les formes grammaticales, les caractéristiques syntaxiques et les propriétés stylistiques, avant de la retourner, avec son avis et sans délai, au Ministère de l’Instruction publique pour plus ample information.

«Par ordre du Ministre,

«etc.

«(Signature.)»

Étant donné la nature urgente de cette affaire, le Conseil supérieur de l’Éducation avait tenu séance sous quinzaine. Le dossier y avait été examiné parmi d’autres, et le Conseil avait résolu de le transmettre pour évaluation à deux experts. On les avait désignés en séance et la décision avait été consignée dans le procès-verbal; un inspecteur d’académie était chargé de la faire exécuter.

Venaient ensuite les courriers envoyés aux experts:

«Monsieur,

«Conformément à la requête de Monsieur le Ministre de l’Instruction publique du 2 mars de cette année, enregistrée sous le numéro 5860, et conformément au procès-verbal, alinéa 2, de la quinzième séance du Conseil supérieur de l’Éducation, qui s’est tenue le 17 mars de cette même année, j’ai l’honneur de vous prier d’étudier la note du directeur du lycée de … sur le plan grammatical, syntaxique et stylistique, et de soumettre au Conseil, dans les meilleurs délais, un rapport exhaustif sur le sujet.

«Veuillez recevoir, Monsieur, l’assurance de mon profond respect.

«Le Président du Conseil sup. de l’Éducation.

«(Signature.)»

Une lettre similaire avait été adressée au deuxième expert.

Seulement deux mois plus tard, le Conseil de l’Éducation recevait un rapport exhaustif sur la note du directeur de lycée, rapport auquel les deux experts avaient travaillé de concert. Il commençait en ces termes:

«À l’attention du Conseil supérieur de l’Éducation

«Nous nous sommes livrés à une étude approfondie de la note du directeur du lycée de … et nous avons l’honneur de soumettre ci-après au Conseil nos appréciations.

«La nature est entièrement gouvernée par la loi de l’évolution et des améliorations successives qu’elle implique. De même que l’organisme le plus élaboré, le corps humain, est issu du protozoaire originel grâce à des siècles d’évolution et d’améliorations successives, de même la langue a progressé depuis les sons inarticulés propres au règne animal, jusqu’à atteindre, à travers les âges, le haut degré de perfection des langues modernes contemporaines.

«Afin de présenter le sujet au mieux et de la manière la plus synthétique possible, nous procéderons dans l’ordre I suivant:

I — Généralités

  1. La parole et son apparition.
  2. L’origine des langues contemporaines.
  3. Leur racine commune (le sanscrit).
  4. La division des langues en grandes familles.
  5. Un peu de philologie comparée.
  6. L’histoire de la science du langage.
  7. Le développement de la science du langage: vue d’ensemble.

II — Notre langue et les lois de son développement

  1. L’ancienne patrie (histoire).
  2. Les langues apparentées.
  3. Les caractéristiques communes et les spécificités des langues apparentées, sœurs de la nôtre.
  4. Comment les dialectes de la langue commune dans l’ancienne patrie se sont développés en langues à part entière.
  5. Les dialectes de notre langue.

III — La lettre du directeur

  1. Origine et histoire de la lettre.
  2. Caractéristiques de sa langue en regard de celles de l’ancienne langue de Servilie utilisée dans les actes de l’époque…»

Et ainsi de suite. Comment aurais-je pu tout retenir! Ce qui précède, du reste, je ne suis même pas sûr de l’avoir retenu correctement.

Venait ensuite l’exposé par le menu de chaque section de chacun des chapitres ci-dessus et, après des pages et des pages, on en arrivait au mot tolérer. On pouvait lire:

«Tolérer, n. v. sansc. dharh duhorh, sauter, sautiller, courailler (V. livre IIIe p. 15, 114, 118 b. H. C.**m.) = pl. donti, r. duti, gr. εμαυριζω, 1re canto, cantare, provoco, provocere (sic) K. 3xb, léguer, léser, légende, léopard (V. Le léopard, fauve cruel, se courrouça. D. L. P. 18) = Une biche bondit hors du buisson = lérer avec “to”: tolérer (N. 16. V. Z. S. N. 0. 4. D. D. 18, 5. livre IIIe. Cf. l’exemple: “Le preux héros saignait de ses dix-sept blessures”).

«Il résulte de ce qui précède que le mot tolérer n’appartient pas à notre vocabulaire et qu’il faut, en tant que mot nuisible à notre nation, le rejeter.»

Une explication de même nature était avancée pour le terme nécessaire; les experts aboutissaient à la même conclusion.

Ils traitaient ensuite l’ordre des mots, d’abord en toute généralité, puis spécifiquement dans la lettre du directeur; là encore, ils formulaient de scientifiques objections…

La dernière partie s’intitulait «Style et propriétés stylistiques du document étudié» et se terminait par un long texte de plusieurs pages:

«La langue et le style du directeur: parallèle avec le style d’Homère dans l’Iliade. » (Là, ils avaient trouvé que le style d’Homère était nettement meilleur.)

«Compte tenu de tout ce qui précède, disaient-ils, nous sommes d’avis de retourner sa lettre au directeur du lycée de …, afin qu’il la corrige consciencieusement en fonction de nos remarques, après quoi il sera possible d’y donner suite comme il convient.»

Un mois plus tard, le Conseil avait tenu séance, examiné le rapport et pris la décision de retourner sa lettre au directeur, afin qu’il la corrigeât en fonction des remarques des experts et la renvoyât au ministère pour traitement ultérieur. À titre d’honoraires pour leur étude, messieurs les experts se voyaient allouer (chacun) deux cent cinquante dinars par chapitre, qui devaient être prélevés soit sur le fonds réservé aux pensions des veuves de fonctionnaires de l’enseignement, soit sur le budget prévu pour les salaires des appariteurs.

Le Conseil avait courtoisement transmis son avis à M. le ministre pour plus amples développements.

Et pour finir, le ministère avait retourné sa lettre (accompagnée du rapport dûment attaché en PJ) au directeur pour qu’il la corrigeât en fonction des remarques et objections des experts…

C’est ainsi que là-bas on débattait de tout, à fond, scientifiquement, qu’on passait la moitié de l’année à échanger des courriers, jusqu’à ce que l’ultime faute de grammaire eût été corrigée et qu’on pût enfin donner suite au dossier. Par le jeu de cette imposante correspondance, la note la plus infime donnait naissance à une liasse si volumineuse qu’on pouvait tout juste la porter sur son dos.

Bien entendu, les fonctionnaires du ministère, en tant qu’hommes de lettres, écrivaient tous des livres; seul M. le ministre n’écrivait rien. Je n’eus pas l’outrecuidance de me présenter devant lui: tout le monde me dissuadait de me risquer à une telle impudence, si je tenais à ma tête. M. le ministre, disait-on, faisait de la gymnastique du matin au soir, était très irascible et aimait la bagarre.

On racontait qu’un jour il en était même venu aux mains avec le chef de l’Église. Ce dernier, cavalier passionné, lui aussi amateur de gymnastique et lui aussi irascible pareillement porté à la bagarre. Pour des raisons inconnues, il avait donné des coups de bâton sur le crâne d’un ecclésiastique, dans la maison de Dieu. De l’avis général, il avait acquis son caractère sanguin à force de lire des livres sacrés; on lui passait donc ses invectives, dont au fond personne ne lui faisait grief. Son premier conflit avec le ministre avait éclaté à propos d’une course de chevaux; avait aussitôt suivi toute une série de différends d’ordre religieux ou éducatif, déterminants quant à la bonne édification de la jeunesse. Par exemple, le chef des croyants demandait qu’on introduisît à tout prix dans les précis de catéchisme un chapitre sur l’élevage des poulains, mais le ministre voulait à la place une section sur la natation. Aucun des deux n’avait voulu céder sur ces importantes questions; de fil en aiguille, l’affaire était allée si loin qu’ils ne pouvaient plus se voir en peinture. Le ministre, manifestant la pire malveillance à l’égard de son adversaire, avait interdit qu’on parlât de chevaux à l’école, même pendant les cours de zoologie qui, d’après le programme, devaient leur être consacrés; sur ordre ministériel, ces heures d’enseignement avaient été dédiées à la nage en eau froide plutôt qu’à ces animaux repoussants.

Mais changer un chapitre d’un manuel scolaire était bien peu de chose quand l’ensemble des manuels, et les programmes eux-mêmes, dans leur intégralité, changeaient tous les deux jours.

Il n’y avait pas un agent de l’instruction publique qui n’écrivît des ouvrages scolaires; chacun avait en outre rédigé quelque opuscule qui servirait lors de la distribution des prix aux élèves, ou pour faire la lecture aux gentils petits enfants.

Les livres de classe, c’est-à-dire leurs auteurs, attendaient chacun son tour. Comme il fallait aider matériellement tous ces auteurs, on leur achetait leurs ouvrages, ou bien on les recommandait aux écoles en tant qu’outils indispensables à l’enseignement. Le ministre subvenait en priorité aux besoins de ses amis proches et de sa parentèle. A peine un manuel était-il adopté et les élèves se l’étaient-ils procuré que, dès le lendemain, un ami plus intime du ministre lui en apportait un autre; naturellement, il fallait aussi rendre service à cet ami-là. Sur-le-champ, le jour même, une circulaire était émise:

«Un long usage ayant montré que tel manuel (suivaient le nom de l’auteur et la matière), en vigueur jusqu’à présent, était tout à fait inadapté, il convient, dans l’intérêt des enseignements, de cesser de l’utiliser et de le remplacer par le manuel…» (J’ai oublié le nom de l’auteur.)

Je voulus rendre visite à M. le ministre de la justice, mais celui-ci s’était alors absenté de Servilie. Il était parti à l’étranger afin d’y mener une étude sur les écoles pour enfants sourds-muets; le gouvernement pensait en effet sérieusement à créer quelques établissements de ce type, dans le dessein de redresser la situation financière désastreuse du pays. Comme cette affaire, très importante et même essentielle, ne pouvait tolérer d’être différée, les mesures indispensables avaient aussitôt été prises. Outre qu’on avait envoyé le ministre de la justice étudier l’organisation de ces institutions, en lui accordant une prime considérable en plus de son salaire, on avait sans tarder appointé un directeur des écoles pour enfants sourds-muets, dont le traitement et les indemnités de représentation étaient très respectables; on avait nommé des enseignants; la construction d’un grand bâtiment destiné aux appartements du directeur était déjà bien avancée. Il va sans dire qu’on avait aussi embauché sur-le-champ, pour cet institut, un intendant, un médecin, un surveillant en chef, un comptable, un comptable en second, un clerc, trois ou quatre commis aux écritures et quelques factotums. Tous, du directeur aux factotums, recevaient assidûment leur salaire; ils attendaient avec impatience de commencer leurs nouvelles activités, sauf le directeur, qui laissait entendre ici et là qu’il allait, par l’intermédiaire d’un ministre membre de sa famille, faire en sorte que cette institution reçût des enfants en parfaite santé.

L’institut, ou plutôt les fonctionnaires, car il n’y avait pas trace d’institut, les fonctionnaires, donc, étaient placés sous l’autorité du ministre de la justice; le ministre de l’instruction publique avait en effet déclaré qu’il ne saurait avoir à faire «avec des sourdingues».

L’attention et la sollicitude du ministre de la justice étaient tout entières et exclusivement tournées vers cette école pour enfants sourds-muets; ses affaires courantes étaient expédiées par le ministre de la guerre, dont les tâches étaient exécutées par le ministre de l’instruction publique, lequel par ailleurs avait livres et écoles en détestation, si bien que les obligations de sa charge étaient assurées par sa femme qui, comme chacun le savait, se plaisait à lire des romans policiers et à manger de la glace au chocolat.

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Servilie (8/12)

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Bien que ma première intention fût d’aller voir le ministre de l’instruction publique, les derniers et regrettables événements me donnèrent l’envie de savoir ce qu’en pensait le ministre de la guerre; je me rendis donc chez lui le jour même.

Le ministre, un homme chétif et minuscule à la poitrine creuse, aux petites mains étroites, venait juste de terminer sa prière quand il me reçut.

Dans son bureau flottait comme une odeur d’église, myrrhe et encens mélangés, et sur sa table s’amoncelaient de vieux livres pieux aux pages déjà jaunies.

Je crus d’abord m’être adressé par erreur à quelqu’un d’autre, mais l’uniforme d’officier de haut rang que portait le ministre était la preuve que je ne m’étais pas trompé.

— Excusez-moi, monsieur, dit-il doucement d’une voix grêle et délicate, je viens juste de terminer ma prière. J’ai l’habitude d’en faire une à chaque fois que je me mets au travail; c’est d’autant plus justifié par les temps qui courent, à cause des derniers et regrettables événements au sud de notre cher pays.

— S’ils continuent leurs incursions, cela peut bien aller jusqu’à la guerre? demandai-je.

— Non, non, il n’y a aucun danger.

— Mais je suppose, monsieur le ministre, que le danger est déjà bien présent, s’ils tuent et pillent quotidiennement dans toute une partie de votre pays?

— Ils tuent, c’est exact; mais nous ne saurions être aussi peu civilisés, aussi rustres que…

Le discours de M. le ministre prit subitement une tournure inattendue:

— Il fait froid ici, comme s’il y avait un courant d’air. J’ai beau dire et répéter au factotum que la température de mon bureau doit toujours être de seize degrés et demi, rien n’y fait…

Il sonna le préposé.

Celui-ci entra et s’inclina; ses décorations lui tintèrent sur la poitrine.

— Ne vous ai-je pas dit, au nom du ciel, qu’il devait y avoir une température constante de seize degrés et demi dans mon cabinet? Or il fait froid ici; il doit y avoir un courant d’air; c’est tout juste si on ne gèle pas!

— Monsieur le ministre, le thermomètre indique dix-huit degrés! dit le factotum poliment avant de s’incliner.

— Bon, alors ça va, répondit le ministre satisfait de cette réponse. Vous pouvez disposer, si vous le souhaitez.

Le préposé s’inclina de nouveau profondément et sortit.

— Cette maudite température me donne bien du souci, je vous assure; or c’est un point capital pour l’armée. Si la température n’est pas comme il faut, l’armée ne vaut rien… J’ai passé ma matinée à préparer une circulaire à toutes les autorités militaires… Tenez, je vais vous la lire:

«Ces derniers temps, les incursions des Anoutes dans le sud de notre pays se sont multipliées; j’ordonne donc par la présente ce qui suit: chaque jour, ensemble et sous les ordres de leur commandement, les soldats prieront le Très-Haut pour le salut de notre chère et bien-aimée patrie, dont le sol est imbibé du sang de nos illustres ancêtres. C’est l’aumônier du régiment qui choisira la prière la plus appropriée, mais il faudra ajouter à la fin: “Que le Seigneur miséricordieux accorde le paradis éternel à nos compatriotes, ces hommes braves, paisibles et justes, qui sont tombés victimes des violences bestiales de ces brutes d’Anoutes! Que Dieu pardonne à ces justes épris de la patrie! Qu’ils reposent en paix dans la terre de Servilie, qu’ils ont aimée avec ardeur et dévouement! Gloire à eux!” Ces phrases devront être prononcées en même temps par tous les soldats et tous leurs supérieurs, mais sur un ton plein de dévotion et de piété. Ensuite, tous devront se redresser, relever la tête avec orgueil et fierté, comme il sied aux courageux fils de notre pays, et s’exclamer trois fois d’une voix de tonnerre, au son de tambours et trompettes: “Vive la Servilie, à bas les Anoutes!” Il faudra veiller à respecter soigneusement ces consignes, car le bien de notre patrie en dépend. Une fois tout cela accompli sans accroc, quelques détachements portant drapeau défileront triomphalement à travers les rues, où la fanfare fera retentir des airs martiaux; les soldats devront marteler le pavé au point que le cerveau leur cogne dans le crâne à chaque pas. L’affaire étant urgente, la présente requiert de votre part exécution sans délai et avec exactitude, après quoi vous soumettrez un rapport circonstancié… En même temps, je donne l’ordre le plus strict d’accorder une attention particulière à la température des casernes, afin de satisfaire cette condition des plus essentielle au développement harmonieux de nos forces armées.»

— L’initiative ne manquera pas d’être couronnée de succès si la circulaire arrive à temps? dis-je.

— Il me fallait agir vite, aussi l’ai-je fait télégraphier; Dieu merci, elle a été transmise à temps, une bonne heure avant votre arrivée. Si je ne m’étais pas dépêché de l’expédier par ce moyen rationnel, un tas d’événements tout à fait fâcheux auraient pu se produire.

— Vous avez raison! opinai-je pour dire quelque chose, bien que je n’eusse pas la moindre idée de ce qui aurait bien pu se produire de si fâcheux.

— Oui, cher monsieur, j’ai raison. Si, en tant que ministre de la guerre, je n’avais pas agi de la sorte, n’importe quel commandant des régions sud aurait pu faire appel à nos divisions pour secourir nos compatriotes par la force des armes, et verser le sang des Anoutes. Tous nos officiers pensent d’ailleurs que c’est la meilleure façon de s’y prendre, mais ils refusent de réfléchir un peu plus et de considérer la situation de plusieurs points de vue. Tout d’abord, nous, le gouvernement actuel, nous voulons une politique étrangère de paix et de piété, nous ne voulons pas être inhumains vis-à-vis de nos ennemis; qu’eux-mêmes se comportent d’une manière si bestiale à notre égard, Dieu le leur fera payer par de perpétuels tourments dans le feu de l’enfer, où ils iront grincer des dents pour l’éternité. Le deuxième élément également d’importance, mon cher monsieur, est que le gouvernement actuel ne bénéficie pas du soutien populaire: l’armée nous est donc surtout nécessaire pour nos affaires de politique intérieure. Par exemple, si une commune est aux mains des gens de l’opposition, il faut avoir recours aux troupes en armes pour punir ces traîtres à la patrie et remettre le pouvoir aux mains de quelqu’un qui soit notre homme…

Le ministre toussota et j’en profitai pour dire:

— Tout cela est exact, mais… et si les incursions des bandes d’Anoutes devaient prendre de plus amples proportions?

— Eh! dans ce cas, nous aussi, nous prendrions des mesures plus sévères.

— En l’occurrence, à quoi pensez-vous, monsieur le ministre, si je peux me permettre de vous le demander?

— À des mesures plus sévères, mais prises avec tact, après mûre réflexion. L’ordre serait donné sans attendre que de fermes résolutions soient adoptées une fois encore dans tout le pays; si, par extraordinaire, cela devait ne pas suffire, alors nous serions bien obligés de lancer rapidement, sans perdre une minute, un nouveau journal patriotique, d’orientation exclusivement patriotique, qui serait truffé d’articles incisifs, voire mordants, contre les Anoutes. Enfin, Dieu nous garde de devoir en arriver là!

Le ministre baissa humblement la tête et se mit à faire des signes de croix; ses lèvres pâles et décharnées marmonnaient de ferventes prières.

Pour ma part, je ne fus aucunement envahi par cette pieuse béatitude, mais n’en commençai pas moins à me signer moi aussi, par pure sociabilité; des idées bizarres m’assaillirent: «Drôle de pays! Là-bas les gens meurent, ici le ministre de la guerre concocte des prières et cogite à une publication patriotique! Leur armée est disciplinée et courageuse, d’innombrables guerres en attestent: pourquoi ne pas déployer un bataillon sur la frontière pour faire barrage au danger que représentent ces bandes d’Anoutes?»

Le ministre interrompit le cours de mes pensées:

— Vous êtes peut-être surpris par la teneur de mon plan, monsieur?

— C’est le cas de le dire! dis-je mécaniquement.

Je me repentis aussitôt de cette remarque irréfléchie.

— Vous n’êtes pas assez éclairé sur cette affaire, mon cher. L’essentiel ici n’est pas de garantir l’intégrité du pays, mais de garantir la longévité du cabinet. L’équipe précédente a tenu un mois, nous n’allons quand même pas essuyer la honte de tomber quand nous n’en sommes qu’à deux ou trois semaines! Notre position est sans cesse ébranlée, nous devons donc user de tous les moyens pour nous maintenir le plus longtemps possible.

— Et comment vous y prenez-vous?

— Comme les autres avant nous! Nous faisons chaque jour des surprises, nous organisons des célébrations, et maintenant que nous sommes en fort mauvaise posture, nous allons devoir inventer un complot. Ça, au moins, ce n’est pas difficile chez nous. Et les gens ont pris le pli, c’est l’essentiel: pour peu qu’on s’abstienne pendant quelques jours d’utiliser ce redoutable instrument de répression contre l’opposition, aussitôt tout le monde s’enquiert (bien qu’en principe l’obéissance servile soit de règle): «Alors, alors, toujours pas de complot?» Ainsi donc, du fait de ces surprises, de ces célébrations, de ces complots, nous avons constamment besoin de l’armée pour nos affaires intérieures. Que là-bas les gens meurent, c’est secondaire, cher monsieur; j’ai d’autres priorités. Se battre avec les Anoutes serait à l’évidence une imbécillité et j’ai de meilleurs services à rendre au pays. Tout bien considéré, il me semble que votre avis sur la situation n’est pas très original; hélas, nos officiers et l’ensemble de nos soldats pensent comme vous; mais nous, les membres de l’actuel cabinet, nous regardons les choses avec plus de clairvoyance et de pondération!

— À quoi donc l’armée peut-elle mieux servir qu’à défendre le pays, à défendre ces familles là-bas dans le Sud, qui pâtissent des exactions étrangères? Car cette même région, monsieur le ministre, fait enrôler ses fils, et le fait volontiers, parce qu’elle en attend, de ses fils et de son armée, un soutien, dis-je sur un ton plutôt virulent.

Je n’aurais pas dû tenir ces propos mais on se met parfois à marcher sur la tête, jusqu’à dire et faire n’importe quoi.

— Vous croyez que nos troupes n’ont rien de mieux à faire, monsieur? me tança le ministre sans élever la voix.

Hochant la tête d’un air de reproche, navré et vaguement indigné, il me toisait de la tête aux pieds. Il répéta, dans un soupir affligé:

— Vous croyez?

— Mais, je vous prie… commençai-je.

Qui sait ce que j’aurais dit — je ne le sais pas moi-même s’il ne m’avait interrompu en haussant le ton, énonçant avec importance une question grave et qui se voulait définitive:

— Et les parades, alors?

— Quelles parades?

Le placide et componctueux ministre s’énerva quelque peu:

— Comment peut-on encore poser la question? Et dire qu’il s’agit de quelque chose de capital dans le pays!

— Excusez-moi, je ne savais pas, dis-je.

— Vous ne saviez pas?… Vous plaisantez! Et moi qui ne cesse de vous le répéter: il faut des célébrations, il faut des parades, les importantes surprises que nous organisons l’exigent! Comment pourrait-on faire tout cela sans armée? Pour l’instant au moins, c’est sa tâche principale. Les bandes ennemies peuvent bien continuer leurs raids, ce n’est pas si grave; en revanche, il est essentiel que nous paradions dans les rues au son du clairon; et si les menaces de l’étranger devaient prendre des proportions démesurées, le ministre des relations extérieures finirait bien par s’en inquiéter, à supposer qu’il ne soit pas, incidemment, pris par ses tâches domestiques. Le pauvre homme a en effet une assez nombreuse progéniture, et pourtant l’État prend soin de ses serviteurs méritants. Les fils de mon collègue des relations extérieures sont très mauvais élèves, vous savez; que pouvait-on faire d’autre que leur accorder une bourse d’études? C’est une décision juste; d’ailleurs ses filles aussi bénéficieront du soutien de l’État: elles se verront attribuer une dot constituée sur les deniers publics, ou alors on donnera à leur époux un bon poste, qu’il ne pourrait jamais obtenir autrement, bien entendu.

— Je vois que vous savez apprécier les mérites! dis-je.

— C’est une qualité incomparable de notre pays. En cela nous sommes hors pair. La puissance publique, généreuse, prend toujours soin de la famille d’un ministre, qu’il soit bon ou mauvais. Je n’ai pas d’enfants, mais l’État va envoyer la sœur de ma femme étudier la peinture.

— Mademoiselle la sœur de votre épouse est douée?

— Jusqu’à présent, elle n’a jamais rien peint; mais, qui sait, on peut espérer quelque succès. Son mari, mon beau-frère, ira avec elle; lui aussi a bénéficié d’une bourse. C’est un garçon très sérieux et très travailleur, sur qui l’on peut fonder de grandes espérances.

— Il s’agit d’un jeune couple?

— Encore jeune, oui, ils sont bien conservés; mon beau-frère a soixante ans, et ma belle-sœur autour de cinquante-quatre.

— Monsieur votre beau-frère est certainement versé dans la science?

— Oh, et comment! Il est marchand de quatre-saisons mais lit volontiers des romans; et il dévore les journaux, comme on dit. Il les lit tous sans exception et a déjà lu plus de vingt feuilletons et romans. Nous l’avons envoyé étudier la géologie.

Le ministre se tut, réfléchit un moment et se mit à tortiller un chapelet pendu à son épée.

Son beau-frère et sa belle-sœur ne m’intéressaient guère, aussi lui rappelai-je le fil de notre discussion:

— Vous parliez de surprises, monsieur le ministre?

— Ah oui, c’est vrai, j’ai un peu dévié la conversation vers des sujets accessoires. Vous avez raison. Nous avons préparé une grosse surprise, qui devrait avoir un impact politique considérable.

— Ce sera sûrement quelque chose de très marquant. Et on ne peut rien en savoir à l’avance? demandai-je avec curiosité.

— Mais voyons, pourquoi est-ce qu’on ne pourrait pas? Toute la population est déjà prévenue, elle prépare les réjouissances et s’attend à tout instant à cet événement capital.

— Ce sera en quelque sorte un heureux concours de circonstances pour le pays?

— Exceptionnellement heureux. Le peuple entier se réjouit, il rend un vibrant hommage au gouvernement pour sa direction avisée et patriotique. Plus rien ne compte aujourd’hui chez nous, on ne parle plus que de la chance qui va bientôt nous sourire.

— Et bien entendu tout a été fait pour que, à coup sûr, la chance sourie?

— Nous n’avons pas encore d’idée bien arrêtée sur la question, mais nous n’excluons pas la possibilité que, effectivement, le hasard fasse bien les choses. Vous connaissez certainement cette vieille, très vieille histoire: au peuple qui grondait, les autorités d’un pays annoncèrent l’arrivée imminente d’un grand Génie, autant dire le Messie, qui allait sauver la patrie des dettes, de la gestion déplorable des affaires publiques, des maux et misères de l’existence, pour la mettre sur la bonne voie et la conduire vers un avenir meilleur. Et effectivement, les citoyens, mécontents de leur gouvernement et exaspérés par son administration calamiteuse, retrouvèrent leur calme et la liesse s’empara de tout le pays… Vous n’avez jamais entendu cette vieille histoire?

— Non, jamais, mais elle est fort intéressante. Et alors, que s’est-il passé?

— Comme je vous le disais, la joie, la liesse déferla sur le pays tout entier. Le peuple, réuni en grande assemblée plénière, décida qu’on achèterait, grâce à de riches subsides, de vastes domaines pour y édifier de nombreux palais, sur lesquels on ferait inscrire: «Le peuple, à son bon Génie et sauveur». Aussitôt dit, aussitôt fait, en un rien de temps tout fut arrangé, on n’attendait plus que le Messie. Ils avaient même choisi, par un vote à main levée et au suffrage universel, le nom de leur sauveur.

Le ministre s’arrêta pour reprendre son chapelet qu’il se mit à égrener tranquillement.

— Et le Messie s’est manifesté? demandai-je.

— Non.

— D’aucune façon?

— Non, d’aucune façon, j’imagine! dit le ministre avec indifférence.

Il avait l’air de raconter cette histoire contre son gré.

— Pourquoi?

— Allez savoir!

— Il ne s’est rien passé, rien de spécial?

— Non, rien.

— C’est bizarre! dis-je.

—Au lieu du Messie, ils ont eu cette année-là une tempete de grêle et toutes les récoltes ont été dévastées! dit le ministre imperturbable, les yeux fixés sur son chapelet d’ambre.

— Et le peuple? demandai-je.

— Quel peuple?

— Mais celui du pays dont parle cette histoire passionnante!

— Rien! dit le ministre.

— Absolument rien?

— Qu’y pouvait-il!… Le peuple reste le peuple!

— C’est stupéfiant! dis-je.

— Bah! à vrai dire, le peuple en a quand même bien profité.

— Bien profité?

— C’est évident!

— Je ne vois pas!

— C’est pourtant simple… Le peuple a vécu, ne serait-ce que quelques mois, dans la joie et le bonheur.

— C’est exact! dis-je, un peu honteux de n’avoir pas su saisir immédiatement une telle évidence.

La conversation roula encore sur un certain nombre de sujets; entre autres choses, M. le ministre me signala qu’on allait justement promouvoir, à cette même date, à l’occasion de l’heureux hasard dont nous avions parlé, quatre-vingts généraux.

— Et combien y en a-t-il, aujourd’hui? demandai-je.

— Un certain nombre, Dieu merci, mais nous sommes obligés de procéder à ces nominations, il y va de la réputation du pays. Ecoutez seulement comment cela sonne: quatre-vingts généraux en un seul jour.

— Cela en impose, dis-je.

— Absolument. Le principal, c’est de déployer toute la pompe possible et de faire le plus de bruit possible!

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Servilie (6/12)

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Quand je rendis visite au ministre des finances, celui-ci me reçut immédiatement, bien qu’il fut, disait-il, en plein travail.

— Votre venue tombe à point nommé, cher monsieur, je vais pouvoir m’accorder une petite pause. J’ai travaillé jusqu’à maintenant et, croyez-moi, j’en ai déjà la migraine! dit le ministre en levant sur moi des yeux éteints.

— Votre charge est en effet très lourde quand il y a tant à faire, observai-je. Vous réfléchissiez sans doute à quelque importante question financière?

— La polémique qui m’oppose à M. le ministre des travaux publics sur un point fondamental va, je crois, vous intéresser à plus d’un titre. Depuis ce matin, j’y ai passé trois bonnes heures. Je m’estime en droit de plaider une cause juste… Tenez, je vais vous montrer l’article que j’ai préparé pour la presse.

J’attendais avec impatience de prendre connaissance du mémorable article et, par la même occasion, de découvrir le motif de la lutte capitale et acharnée engagée entre le ministre des travaux publics et celui des finances. Ce dernier, plein de majesté, le visage empreint d’une gravité solennelle, prit un manuscrit entre les mains, se racla la gorge et lut le titre: «Quelques mots de plus sur la question des frontières méridionales de notre pays dans l’Antiquité»

— Il s’agit, semble-t-il, d’un différend de nature historique?

Quelque peu surpris par une remarque aussi saugrenue, le ministre confirma, en me regardant à travers ses lunettes d’un œil morne et las:

— Historique, oui.

— Vous traitez de questions d’histoire?

— Moi?… s’exclama le ministre, une pointe d’irritation dans la voix. C’est une discipline que je pratique depuis près de trente ans et ce, sans vouloir me vanter, avec succès, termina-t-il avec un air de reproche.

Pour justifier tant soit peu les propos franchement inconsidérés que je venais de tenir, je dis poliment:

— J’apprécie hautement l’histoire et les gens qui dévouent toute leur existence à cette science vraiment fondamentale.

— Non seulement fondamentale, cher monsieur, mais la plus fondamentale de toutes, vous comprenez, la plus fondamentale! s’écria le ministre avec exaltation, en posant sur moi un lourd regard interrogateur.

— Absolument! acquiesçai-je.

— Voyez-vous, reprit-il, si ce que mon collègue des travaux publics avance à propos de la frontière de notre pays devait être avéré, ce serait extrêmement dommageable!

— Lui aussi est historien? l’interrompis-je.

— Pseudo-historien. Ses travaux dans ce domaine ne font que causer du tort. Tenez, lisez vous-même son point de vue sur l’antique frontière de notre pays, vous verrez tout ce qu’il y a là d’ignorance et même, à dire vrai, d’absence de patriotisme.

— Et que démontre-t-il, s’il est permis de le savoir? lui demandai-je.

— Mais cher monsieur, il ne démontre rien! Son argumentation est déplorable: il prétend que l’ancienne frontière méridionale passait au nord de Bourg-la-Rapine; c’est malhonnête, car nos ennemis peuvent alors, la conscience tranquille, revendiquer des territoires jusqu’au-delà de cette ville. Vous imaginez les torts que cela cause à ce pays martyrisé? déclama le ministre avec véhémence, d’une voix consternée où vibrait un légitime courroux.

— Des torts incommensurables! m’exclamai-je à mon tour, comme épouvanté à l’idée de l’abomination que l’ignorance et l’incompréhension du ministre des travaux publics risquaient d’infliger au pays tout entier.

— Je ne céderai pas sur ce point, monsieur, car ainsi me l’ordonne le devoir que j’ai d’agir en bon fils à l’égard de notre mère patrie. Je vais porter ce litige devant la représentation nationale elle-même; qu’elle prenne sa décision, qui vaudra pour chacun de nos concitoyens. En cas de désaveu, je donnerai ma démission, car c’est déjà la deuxième fois que je suis en conflit avec le ministre des travaux publics, et une fois de plus sur des questions déterminantes pour le pays.

— L’Assemblée est donc habilitée à se prononcer sur des sujets relevant de la science?

— Pourquoi ne le serait-elle pas? L’Assemblée est en droit de prendre, sur tous les sujets, des décisions qui ont force de loi. Tenez, hier, l’un de nos compatriotes a soumis une requête à la Chambre afin que sa date de naissance soit avancée de cinq ans.

— Comment est-ce possible? m’étonnai-je spontanément.

— Et pourquoi ne serait-ce pas possible?… Il est né, mettons, en 1874, et l’Assemblée proclame que son année de naissance est 1869.

— Surprenant! Et cela lui sert à quoi?

— A avoir le droit de se porter candidat à la députation dans une circonscription dont le siège est vacant; c’est notre homme, il contribuera comme il convient à l’équilibre politique actuel.

Interdit, je ne sus que dire. Le ministre eut l’air de s’en rendre compte et reprit:

— On dirait que cela vous étonne. Les cas de ce genre ne sont pas rares. La Chambre a donné suite à une requête de cette nature adressée par une dame qui réclamait que l’Assemblée la déclare plus jeune de dix ans. Une autre femme a sollicité des députés qu’ils décident de manière irrévocable qu’elle avait, dans son mariage, donné naissance à deux enfants, ceux-ci devenant aussitôt les héritiers légaux du riche mari. Et comme cette femme avait de bons et puissants amis, l’Assemblée a bien sûr accédé à son innocente et noble demande; elle a été déclarée mère de deux enfants.

— Et où sont les enfants? demandai-je.

— Quels enfants?

— Mais ceux dont vous parlez!

— Ils n’existent pas, vous ne comprenez donc pas? Grâce à la décision de la Chambre, on considère que cette femme a deux enfants, ce qui a mis fin à la vie détestable qu’elle menait avec son mari.

Bien que ce ne fut guère poli, je ne pus m’empêcher de dire:

— Je ne comprends pas.

— Comment ça, vous ne comprenez pas? C’est pourtant simple. Ce riche négociant, le mari de la dame dont nous parlons, n’a pas eu d’enfants avec elle. Vous comprenez?

— Je comprends.

— Parfait, maintenant écoutez la suite: étant très riche il voulait avoir des enfants qui hériteraient de son vaste patrimoine, ce qui a rendu infernale la vie commune avec son épouse. Celle-ci, comme je vous le disais, s’est alors adressée à la Chambre, qui a résolu le problème favorablement.

— Mais le riche négociant est-il satisfait de cette décision de la représentation nationale?

— Évidemment qu’il en est satisfait. Il est maintenant tout à fait tranquillisé et aime désormais beaucoup sa femme.

La conversation suivit son cours, nous discutâmes de nombreux sujets; mais M. le ministre n’aborda pas le moins du monde les questions financières.

Finalement, je m’enhardis à lui demander sur le ton le plus humble:

— La gestion des finances publiques est excellente dans votre pays, monsieur le ministre?

— Excellente! dit-il avec assurance.

Il ajouta aussitôt:

— L’essentiel est de bien élaborer le budget, ensuite cela va tout seul.

— À combien de millions par an s’élève le budget de l’État?

— À plus de quatre-vingts millions, qui se répartissent comme suit: pour les anciens ministres, maintenant à la retraite ou en disponibilité, trente millions; pour l’achat des décorations, dix millions; pour la promotion de l’épargne populaire, cinq millions.

— Pardonnez-moi de vous interrompre, monsieur le ministre… Je ne comprends pas la nature de ces dépenses, à hauteur de cinq millions, pour promouvoir l’épargne.

— Eh bien voyez-vous, cher monsieur, dès qu’il s’agit de financement, le plus important, incontestablement, c’est l’épargne. Cette innovation n’existe nulle part au monde, mais les épreuves dues aux désastreuses conditions financières du pays nous y ont habitués, et nous avons donc choisi de sacrifier cette coquette somme chaque année afin d’aider et de soulager si peu que ce soit notre peuple. Désormais la situation ne peut que s’améliorer: en effet, en ce court laps de temps, un bon million a déjà été prodigué aux auteurs d’ouvrages sur l’épargne destinés au grand public. Comme j’ai moi-même l’intention d’aider tant soit peu mes compatriotes à cet égard, je suis en train d’écrire un livre, Notre nation et l’épargne pendant l’Antiquité; mon fils rédige le sien, L’influence de l’épargne sur le progrès culturel de la nation; ma fille a jusqu’à présent achevé deux nouvelles, pour le grand public également, sur la nécessité d’épargner, et elle travaille actuellement à une troisième, Ljubica la fastueuse et Mica l’économe.

— Ce doit être une bien belle histoire!

— Très belle. On y raconte comment Ljubica se ruina par amour et comment Mica épousa un nabab, sans jamais se défaire de son sens de l’économie. L’histoire se termine par ces mots: «Aide-toi, le ciel t’aidera.»

— Cela va avoir une influence extraordinairement positive sur le peuple! dis-je enthousiasmé.

— Assurément, poursuivit M. le ministre, une grande et considérable influence. Tenez, par exemple, depuis que l’épargne a été instituée, ma fille a déjà économisé plus de cent mille dinars pour sa dot.

— C’est donc un poste capital du budget, fis-je observer.

— C’est exact, mais avoir cette bonne idée nous a coûté fort cher; quant aux autres postes budgétaires, ils existaient déjà auparavant, avant que je ne devienne ministre. Par exemple, cinq millions pour les festivités populaires, dix millions pour les dépenses discrétionnaires des membres du cabinet, cinq pour la police secrète, cinq pour entretenir le gouvernement et consolider sa position, un demi-million pour les frais de représentation des ministres. Là comme ailleurs, nous sommes très économes. Vient ensuite tout le reste, de moindre importance dans le budget.

— Et pour l’éducation, la défense, les autres administrations?

— Ah oui, vous avez raison, il y en a encore pour une quarantaine de millions, l’éducation exceptée, mais ce montant entre dans le déficit annuel ordinaire.

— Et l’éducation, alors?

— L’éducation? Eh bien, évidemment, les coûts y afferents font partie des dépenses non prévues.

— Mais alors, par quoi comblez-vous un si grand déficit?

— Par rien. Par quoi voudriez-vous le combler? Il est imputé sur la dette publique. Dès que le déficit atteint un certain montant, nous lançons un emprunt, et ainsi de suite. D’un autre côté, nous veillons que certains chapitres du budget soient excédentaires. J’ai déjà commencé à introduire des mesures d’économie dans mon ministère, et mes collègues y travaillent eux aussi d’arrache-pied. Épargner, je vous le disais tout à l’heure, c’est la clef de la prospérité, dans n’importe quel pays. Hier, pour faire des économies, j’ai congédié l’un de mes agents. Ça fait toujours huit cents dinars de moins par an.

— Vous avez bien fait! dis-je.

— Il faut s’atteler une bonne fois à la besogne, n’est-ce pas, pour assurer la prospérité du pays. Le gars pleurniche pour que je le reprenne, il m’en supplie, et il n’est ni fautif ni mauvais bougre, mais quand ça ne va plus, ça ne va plus: ainsi l’exigent les intérêts de notre chère patrie. «Je reprendrai du service même pour la moitié de mon salaire» m’a-t-il dit, à quoi j’ai répondu: «Impossible; je suis certes ministre mais ce n’est pas mon argent, c’est celui du peuple, gagné à la sueur de son front, et j’ai le devoir de tenir sévèrement le compte de chaque dinar dépensé.» Dites-moi, je vous prie, cher monsieur, depuis quand est-il permis de jeter par les fenêtres huit cents dinars appartenant à l’État?

Les sourcils levés, il attendait que j’abonde dans son sens.

— Absolument!

— Tenez, l’autre jour, un membre du gouvernement s’est vu octroyer, pour soigner sa femme, une grosse somme issue du poste budgétaire des dépenses discrétionnaires; et alors, si on ne fait pas attention à chaque sou, comment la nation fera-t-elle pour payer?

— Et à combien s’élèvent les revenus du pays, monsieur le ministre? C’est un sujet qui vous préoccupe, je suppose?

— Pensez-vous, cela n’a aucune espèce d’importance!… Comment dire? À franchement parler, on ne sait pas encore à combien s’élèvent les revenus. J’ai lu quelque chose à ce propos dans un journal étranger, mais allez savoir si c’est exact. En tout cas, les revenus sont substantiels, très certainement substantiels! dit le ministre d’un ton convaincu et avec un sérieux d’expert.

Notre agréable et grave conversation fut interrompue par l’huissier qui, entrant dans le bureau, annonça qu’une délégation de fonctionnaires souhaitait être reçue par le M. le ministre.

— Je les appelle tout de suite, qu’ils attendent une minute, répondit-il.

Se tournant vers moi, il poursuivit:

— Si vous saviez! Je suis si fatigué de recevoir tant de monde depuis deux ou trois jours, je ne sais plus où donner de la tête. J’ai tout de même réussi à trouver un moment pour notre agréable entretien!

— Ils viennent pour raisons professionnelles? demandai-je.

— Figurez-vous que j ’ai eu, juste là sur le pied, un énorme cor que j’ai fait opérer il y a quatre jours; tout s’est très bien passé, Dieu soit loué. C’est la raison de ces visites; accompagnés de leur chef, les fonctionnaires viennent me féliciter et me dire la joie que leur a causée l’heureux déroulement de l’opération.

Je m’excusai auprès de M. le ministre de l’avoir dérangé en plein travail; pour ne pas l’interrompre plus longtemps, je lui fis mes salutations les plus respectueuses et quittai son cabinet.

Et effectivement, les journaux étaient remplis de nouveaux communiqués sur ce cor ministériel:

«Hier à quatre heures de l’après-midi, les fonctionnaires du bureau …, accompagnés de leur chef, se sont rendus en délégation chez M. le ministre des finances pour le féliciter chaleureusement de son heureuse opération du cor. M. le ministre a bien voulu les recevoir avec gentillesse et cordialité, et à cette occasion M. le chef de bureau, au nom de tous ses subordonnés, a prononcé un émouvant discours, après quoi M. le ministre les a tous remerciés de cette rare attention et de leurs sentiments dévoués.»

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Servilie (5/12)

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Une fois dehors, je fus surpris: un monde fou, à perte de vue, déferlait de tous côtés et convergeait par groupes devant une grande bâtisse. Chaque groupe brandissait sa bannière, sur laquelle étaient inscrits le nom de sa région d’origine et, au-dessous, les mots «Sacrifions tout pour la Servilie» ou encore «Nous aimons la Servilie plus encore que ses cochons».

La rue avait un air de fête inhabituel, les maisons étaient pavoisées de drapeaux blancs frappés en leur milieu des armes nationales, toutes les boutiques étaient closes et le trafic totalement interrompu.

— De quoi s’agit-il? demandai-je avec curiosité à un passant.

— D’une célébration. Vous n’êtes pas au courant?

— Non.

— Ça fait pourtant trois jours qu’on en parle dans les journaux. Notre grand dirigeant et grand diplomate, dont la patrie ne mesure plus les immenses mérites, et qui a une influence déterminante sur la politique extérieure et intérieure du pays, a eu un gros rhume, que la grâce divine et l’extrême dévouement des médecins ont guéri: désormais, rien ne l’empêche plus de consacrer toute son attention et toute sa sollicitude au bien et au bonheur de cette nation martyrisée, et de la conduire vers un avenir encore meilleur.

Une foule innombrable se retrouva devant la demeure du grand homme d’État; il y avait là une telle densité d’hommes, de femmes et d’enfants que même la pluie la plus drue n’aurait pu tomber jusqu’au pavé. Tout le monde enleva son couvre-chef; dans chaque groupe, quelqu’un avait noté un discours patriotique sur un papier qu’on voyait dépasser de sa poche.

Quand le vénérable homme d’État apparut à son balcon, un tonnerre de vivats déchira l’atmosphère, résonnant dans la ville entière. On entendit cliqueter les espagnolettes de toutes les maisons environnantes et les visages se pressèrent aux fenêtres. Tout l’espace fut envahi de curieux, les clôtures, les toits, jusqu’aux combles, d’où émergeaient par chaque lanterneau deux ou trois têtes au moins.

Les acclamations cessèrent, un silence de plomb s’abattit, et une petite voix chevrotante stridula dans la foule:

— Ô toi, sage dirigeant!…

L’orateur fut interrompu par une tempête d’exclamations véhémentes:

— Vivat! Vivat! Vivat!

Quand la foule de fervents patriotes se fut calmée, il poursuivit :

— Dans ma région, les gens pleurent d’allégresse à chaudes larmes et s’agenouillent pour rendre grâce au Créateur très miséricordieux, dont la clémence a épargné à notre peuple une grande infortune en te rendant la santé! Puisses-tu vivre longtemps, ô grand dirigeant, pour le bonheur et la fierté du pays!

Des milliers de bouches s’écrièrent:

— Hourra!

Le sage homme d’État remercia l’orateur de ses sincères compliments et rappela qu’à l’avenir toutes ses pensées, tous ses sentiments continueraient de tendre au renforcement de la culture, de l’économie et du bien-être de la chère patrie.

Il va de soi qu’un nombre incalculable de vivats saluèrent son discours.

Une dizaine d’orateurs de tous les coins du pays se succédèrent ainsi, et à chaque discours le vénérable homme d’État répondait par une courte déclaration patriotique. Naturellement, le tout était ponctué des mêmes «Vivat!» exaltés et retentissants.

L’accomplissement de tous ces rites dura un certain temps. Quand ce fut fini, la musique se mit à jouer à travers toutes les rues; la foule déambulait dans tous les sens, la fête n’en avait que plus de faste.

Le soir, il y eut une illumination de la ville; accompagnant la multitude d’ardents patriotes portant flambeau, la musique déchirait de nouveau l’atmosphère de cette heureuse cité; haut dans le ciel noir, des fusées éclataient en gerbes de lumière qui faisaient resplendir, comme tissé de minuscules étoiles, le nom du grand dirigeant.

Après quoi, une nuit profonde et silencieuse tomba; les habitants du merveilleux pays de Servilie, fatigués d’avoir rempli leurs nobles obligations civiques, dormirent du sommeil du juste, rêvant de l’avenir radieux et de la grandeur de leur chère patrie.

Ébranlé par toutes ces impressions étranges, je ne pus fermer l’œil de la nuit. Ce n’est que juste avant l’aube que je sombrai dans le sommeil, tout habillé et la tête appuyée sur la table; il me sembla qu’une voix terrible et démoniaque me disait, dans un éclat de rire sardonique:

— La voilà, ta patrie!… Ha, ha, ha, ha!…

Je me réveillai en sursaut et me mis à trembler sous l’effet de cet horrible présage; dans mes oreilles résonnait encore ce «Ha, ha, ha, ha!» plein de méchanceté.

Le lendemain, on parlait de ces festivités dans tous les journaux du pays. Celui du gouvernement n’était pas en reste, qui publiait moult télégrammes, envoyés des quatre coins de Servilie et portant un nombre incalculable de signatures, dans lesquels on regrettait de n’avoir pu venir en personne exprimer sa joie suite à l’heureuse guérison du grand dirigeant.

De surcroît, le médecin en chef de ce dernier devint tout d’un coup un personnage célébré. Toute la presse mentionnait les citoyens éclairés de tel ou tel bourg, tel ou tel arrondissement ou district, qui allaient gratifier le docteur Miron (c’est ainsi qu’il s’appelait) de tel ou tel présent de grande valeur en hommage à ses mérites. L’un des quotidiens écrivait:

«Nous apprenons que la ville de Bourg-la-Rapine, à l’instar d’autres cités, prépare elle aussi un cadeau précieux pour le docteur Miron. Il s’agit d’une statuette en argent représentant Esculape; il tient dans ses mains un encrier, également en argent, autour duquel sont entrelacés deux serpents dorés dont les yeux sont en diamant et qui portent des fleurs dans leur gueule. Sur la poitrine d’Esculape, les mots suivants seront gravés en lettres d’or: “Au docteur Miron, avec notre reconnaissance éternelle pour services rendus à la Patrie, les citoyens de Bourg-la-Rapine.”»

Les journaux débordaient de dépêches de cette nature. Tout le pays préparait des présents de prix pour cet heureux docteur Miron et lui exprimait par voie de télégramme sa reconnaissance. Une ville s’était prise d’un tel engouement qu’elle avait commencé à édifier une grandiose villa, sur laquelle devait être apposée une gigantesque plaque de marbre exprimant la reconnaissance populaire.

Il est évidemment inutile de préciser qu’on fit aussitôt exécuter et reproduire un tableau du grand dirigeant en train de serrer la main du médecin et de le remercier de son extrême dévouement. Au bas du tableau, on pouvait lire:

«Merci à toi, fidèle Miron, d’avoir écarté de moi la maladie qui m’empêchait de me consacrer tout entier au bonheur de ma chère patrie!

— Je n’ai fait que remplir mon devoir sacré vis-à-vis de la patrie!»

Au-dessus de leurs têtes, dans les nuages, une colombe planait, qui tenait dans son bec une oriflamme portant les mots: «La Servilie s’en remet au Seigneur miséricordieux, qui écarte d’elle tous les maux.»

Au-dessus de la colombe, un énorme titre disait: «En souvenir du jour qui vit l’heureuse guérison du grand dirigeant Simon» (c’est ainsi qu’il devait s’appeler, si je me souviens bien).

Parcourant les rues et les auberges, les gamins apportaient partout ces images en criant à tue-tête:

— Dernières images! Le dirigeant Simon et le docteur Miron!…

Après avoir lu quelques journaux (pratiquement chacun donnait une volumineuse biographie du célèbre médecin défenseur de la patrie), je résolus d’aller chez M. le ministre de l’économie.

Celui-ci, un petit homme malingre d’âge plutôt avancé, grisonnant, des lunettes sur le nez, m’accueillit plus gentiment que je n’aurais pu m’y attendre. Il prit place à son bureau après m’avoir fait asseoir. La table était ensevelie sous de vieux livres aux feuilles jaunies, à la couverture usée jusqu’à la corde.

— Je ne suis pas peu fier, autant vous le dire tout de suite. Vous ne pouvez pas savoir comme je suis content! À votre avis, qu’est-ce que j’ai bien pu découvrir?

— Un moyen qui vous permettra d’améliorer l’économie du pays.

— Vous n’y êtes pas du tout! L’économie? C’est par de bonnes lois qu’on l’améliore. Ce n’est même plus la peine d’y penser.

Je ne sus que répondre. L’air bienveillant, le sourire béat, le ministre me montra un gros volume tout écorné:

— À votre avis, de quelle œuvre s’agit-il?

Je fis comme si c’était en train de me revenir à l’esprit mais il reprit, avec le même sourire béat, en savourant chaque mot:

— L’Iliade d’Homère!… Et dans une édition très, très rare!

Il guettait sur mon visage les signes de l’étonnement.

Pour être étonné, je l’étais, mais pas vraiment pour les mêmes raisons; je fis pourtant semblant d’être émerveillé par la rareté de l’édition.

— Magnifique! déclarai-je.

— Et je ne vous ai pas encore signalé que cette édition est épuisée!…

— Grandiose! m’écriai-je transporté.

Et je me mis aussitôt à examiner le livre en prenant un air bouleversé, passionné par ladite rareté.

C’est à grand peine que je réussis, en harcelant le ministre de questions de toutes sortes, à détourner la conversation de cet Homère, dont je n’avais jamais entendu parler.

— Je prends la liberté, monsieur le ministre, de vous interroger sur ces bonnes lois qui régissent l’économie! dis-je.

— À vrai dire, ce sont des lois classiques. Croyez-moi, aucun pays ne dépense autant que nous pour l’édification de son économie.

— Il le faut bien, dis-je, c’est la base fondamentale du progrès, dans n’importe quel pays.

— C’est exactement ce que j’avais en tête, moi aussi quand j’ai fait élaborer les meilleures lois possible et fait voter le budget le plus élevé possible pour l’édification de l’économie et de l’industrie du pays.

— À combien s’élève le budget, si je peux me permettre, monsieur le ministre?

— L’an passé, sous le ministère précédent, il était inférieur, mais j’ai obtenu, en me démenant beaucoup, qu’on y consacre cinq millions de dinars.

— Pour votre pays, cela devrait suffire!

— Ça peut aller… Et figurez-vous que la loi prévoit aussi la clause suivante: «Le blé et toutes les autres céréales doivent donner lieu aux moissons les plus opulentes.»

— C’est une loi opportune, dis-je.

Le ministre eut un sourire de satisfaction et poursuivit:

— J’ai réorganisé mon administration de sorte qu’il y ait, dans chaque village, un bureau économique de cinq fonctionnaires, dont le plus expérimenté est directeur de l’économie pour ce village. Ensuite, dans chaque chef-lieu d’arrondissement, un agent de l’État, secondé par un grand nombre de fonctionnaires, est chargé de l’économie pour tout l’arrondissement. Au niveau supérieur, il y a les délégués régionaux à l’économie; il y en a vingt en tout, conformément au découpage territorial de notre pays. Chacun de ces délégués régionaux, secondé par ses subordonnés, a toute latitude pour contrôler que tous les autres fonctionnaires remplissent les devoirs de leur charge et œuvrer au renforcement de l’économie dans toute la région. C’est par leur entremise que le ministère (qui a vingt services, chacun dirigé par un chef de service chapeautant de nombreux fonctionnaires) correspond avec l’ensemble de la région. Chaque chef de service correspond avec l’un des délégués régionaux à l’économie, après quoi, par l’intermédiaire de son secrétaire particulier, il rend compte au ministre.

— Quelle terrifiante bureaucratie! fis-je observer.

— Assez imposante en effet. De tous les ministères, c’est le nôtre qui a le plus de dossiers à traiter. Nos fonctionnaires n’ont pas un instant dans la journée pour lever le nez de leurs papiers.

Après une courte pause, le ministre poursuivit:

— J’ai également fait en sorte que chaque village dispose d’une bibliothèque bien organisée, qui doit être fournie en ouvrages de qualité sur l’agriculture, l’entretien des forêts, l’élevage du bétail, l’apiculture et les autres branches de l’économie.

— Les paysans sont certainement enclins à la lecture?

— C’est impératif, tout comme les obligations militaires. Chaque travailleur des campagnes doit passer deux heures le matin et deux l’après-midi à la bibliothèque, où il doit lire (s’il est illettré, on lui fait la lecture); en outre, les fonctionnaires donnent aux paysans des conférences sur la manière contemporaine et rationnelle d’exploiter la terre.

— Mais alors, quand donc travaillent-ils aux champs? demandai-je.

— Je vais vous expliquer. C’est l’impression qu’on a au début. Le processus est lent, à première vue il n’a pas l’air des plus approprié mais plus tard, on verra bien l’effet salutaire de cette vaste réforme. Je suis profondément convaincu que le plus important est de consolider d’abord la théorie, après cela ira tout seul, et alors on verra bien que tout ce temps passé à l’étude théorique de l’économie va nous être rendu au centuple. Il faut, mon cher monsieur, une base solide et un fondement sain avant de construire la maison!

Enfiévré par son discours, le ministre s’épongea le front.

— J’adhère entièrement à ces vues géniales sur l’économie! dis-je avec enthousiasme.

— Et le compte des cinq millions de dinars, tels que je les ai répartis, tombe juste: deux millions pour les salaires des fonctionnaires, un pour les honoraires des auteurs de manuels d’économie, un pour la fondation des bibliothèques et un pour les indemnités journalières des fonctionnaires. Cela fait cinq millions tout rond.

— Quel arrangement magnifique!… Vos dépenses pour les bibliothèques ne sont pas négligeables…

— C’est que, voyez-vous, je viens d’émettre une circulaire ordonnant qu’on les approvisionne aussi en manuels de grec et de latin, en plus de ceux d’économie, de sorte que les paysans, après le travail des champs, puissent s’élever en apprenant les langues classiques. Chaque salle de lecture dispose d’Homère, de Tacite, de Patrocle et de quantité d’autres grandes œuvres de la littérature classique.

— Splendide! m’exclamai-je, les bras au ciel.

Je me levai aussitôt et pris congé de M. le ministre; j’avais la tête farcie de cette vaste réforme, que je ne pouvais pas comprendre.

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Servilie (3/12)

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Je n’eus pas le temps de fermer la porte derrière moi et de retirer tout mon attirail de médailles que j’entendis frapper à la porte. Brisé de fatigue, je comptais m’accorder un peu de répit mais je n’eus guère d’autre choix que de lancer:

— Entrez!

Un homme bourgeoisement vêtu, des lunettes sur le nez, entra dans la pièce. (Il faut garder à l’esprit — je ne voudrais pas avoir à le rappeler constamment — que tout un chacun croulait plus ou moins sous les décorations. Je dois aussi signaler que, sur le chemin de l’hôtel, en compagnie du milicien, j’avais vu se faire traîner en prison un gars qui avait volé des chaussures dans une boutique, et qui lui aussi portait une médaille autour du cou. «Il a la médaille de quoi?» avais-je demandé au sbire. «Du mérite dans le domaine éducatif et culturel!» m’avait-il répondu sérieusement, imperturbable. «Quel genre de mérite?» avais-je insisté. «Voyez-vous, il était cocher de l’ancien ministre de l’instruction publique. Un cocher très doué!» m’avait-il répondu.) Donc, l’homme aux lunettes entra dans la pièce, s’inclina profondément (ce que je fis également, cela va de soi) et se présenta comme un haut fonctionnaire du ministère des relations extérieures.

— Enchanté! dis-je, étonné par cette visite d’importance à laquelle je ne m’attendais pas.

— C’est la première fois que vous venez dans notre pays, monsieur? me demanda-t-il.

— La première, en effet.

— Vous êtes étranger?

— Étranger, en effet.

— Vous tombez à pic, croyez-moi! s’exclama le haut fonctionnaire enthousiasmé.

J’en fus passablement déconcerté.

— L’un de nos postes de consul est vacant. En l’acceptant vous auriez, et c’est l’essentiel, un bon salaire et de bonnes indemnités de représentation, qu’évidemment vous utiliseriez pour vos dépenses personnelles. Vous êtes un homme d’âge mûr et d’expérience, la charge vous serait facile — propagation de notre idéal national dans les régions où notre peuple vit sous administration étrangère… Vous arrivez à point nommé, comme sur commande; cela fait plus d’un mois que nous nous démenons pour trouver la personnalité qui convient à cette tâche importante. Aux autres postes, grâce à Dieu, nous avons des étrangers: des Juifs, des Grecs, des Tsintsares (d’où sortent-ils, je vous le demande)… Et de quelle nationalité êtes-vous, si je peux me permettre?

— C’est-à-dire, moi, à la vérité, comment vous expliquer, je ne le sais toujours pas!… répondis-je, honteux.

J’avais à peine commencé de lui raconter la triste histoire de ma famille qu’il m’interrompit, applaudissant à tout rompre, et se mit à danser dans toute la pièce. Transporté d’allégresse, il déclara:

— Magnifique, magnifique!… Impossible de trouver mieux!… Vous ne pourrez que vous acquitter consciencieusement de cette mission sacrée. Je vais immédiatement chez M. le ministre et vous pourrez vous mettre en route d’ici quelques jours!…

Sur ce, le haut fonctionnaire partit précipitamment prévenir son ministre de son importante découverte.

Dès qu’il eut tourné les talons, je m’assis et me pris la tête entre les mains. Tout ce que j’avais vu jusque là dans ce pays, était-ce vraiment vrai? Je n’arrivais absolument pas à le croire. Là-dessus, on frappa de nouveau à la porte.

— Entrez!

Un autre monsieur, lui aussi élégamment vêtu, entra dans ma chambre; lui aussi se présenta comme haut fonctionnaire d’un ministère. Il me dit qu’une importante affaire l’amenait, et ce sur ordre de M. le ministre; en réponse, je lui exprimai l’immense plaisir et la chance exceptionnelle que j’avais d’être ainsi honoré.

— Vous êtes étranger?

— Étranger, en effet.

Plein de considération à mon égard, il s’inclina humblement jusqu’à terre. Il allait reprendre la parole quand je l’arrêtai en ces termes:

— Dites-moi monsieur, je vous prie: comment s’appelle votre pays?

— Vous ne savez pas? s’exclama-t-il, les yeux pleins d’une considération et d’une humilité plus grandes encore.

Reculant d’un pas, il ajouta:

— La Servilie!

«Quel curieux hasard, le sublime et noble pays de mes ancêtres portait le même nom!» pensai-je, mais je ne dis rien et lui demandai plutôt:

— En quoi puis-je vous être utile, cher monsieur?

— On vient de créer le nouveau poste de directeur des domaines, et j’ai l’entière liberté de vous prier, au nom de M. le ministre, d’accepter cette haute et patriotique responsabilité… Je suppose que vous avez déjà occupé plusieurs fois des fonctions gouvernementales?

— Jamais.

— Jamais! s’exclama-t-il interloqué. Alors une autre position de haut rang, donnant droit à plusieurs salaires?

— Jamais.

Le haut fonctionnaire en resta bouche bée. Ne sachant que faire face à ce cas unique, il s’excusa de m’avoir dérangé, dit qu’il allait informer M. le ministre de notre conversation et s’en fut.

Dès le lendemain, on parlait de moi dans tous les journaux. L’un d’entre eux publiait la dépêche suivante:

«Un homme prodige. Depuis hier, séjourne en notre bonne ville un étranger qui, bien qu’âgé maintenant de soixante ans, n’a jamais de toute sa vie été ministre, ni obtenu une seule décoration, ni occupé la moindre fonction dans l’administration, ni touché les plus petits émoluments. C’est vraiment un cas unique au monde. D’après nos informations, cet homme prodige s’est installé à l’hôtel Notre chère patrie qui a tant souffert. Selon les nombreuses personnalités qui lui ont rendu visite hier, il ne se distingue en rien du commun des mortels. Nos chers lecteurs ne manqueront pas d’être vivement intéressés par la vie de ce personnage énigmatique, sur lequel nous nous efforçons d’en apprendre le maximum. Nous tâcherons aussi, dans la mesure du possible, de publier sa photographie dans nos pages.»

Un autre journal rapportait à peu près la même chose, et ajoutait:

«Par ailleurs, nous savons de source sûre que cet homme étrange est également chargé d’une importante mission de nature politique.»

La gazette du gouvernement, quant à elle, démentait poliment ces nouvelles:

«Les stupides journaux d’opposition, en pleine divagation, inventent diverses contre-vérités et répandent partout des rumeurs alarmantes: un étranger d’une soixantaine d’années serait arrivé dans notre pays qui, toujours selon ces abrutis, n’aurait jamais été ni ministre ni fonctionnaire de l’État, et n’aurait jamais non plus reçu la moindre décoration. Seuls les cerveaux bornés, indigents et ramollis des collaborateurs de la presse d’opposition peuvent concevoir pareilles élucubrations, complètement invraisemblables, et les propager dans l’intention de nuire. Mais leur manœuvre fera long feu car, heureusement, ce cabinet est aux affaires depuis une semaine déjà sans que sa position n’ait été ébranlée une seule fois, contrairement à ce que voudraient ces idiots de l’opposition.»

Suite à ces billets publiés dans la presse, les gens commencèrent à se rassembler autour de mon hôtel. Ils restaient plantés là à regarder, ahuris, si les uns s’en allaient d’autres arrivaient, de sorte que l’auberge était constamment cernée par toute une meute de badauds. Les vendeurs de journaux et cahiers y tournicotaient en criant à tue-tête:

— Demandez notre nouveau roman Un drôle de type, premier épisode!

— Demandez notre nouveau livre Les Aventures d’un vieux sans médailles!

Il y avait pléthore de cahiers du même acabit.

Une gargote alla même jusqu’à se rebaptiser avec ostentation L’homme prodige et fit peindre sur un grand panneau un homme ne portant aucune décoration. La foule commença à s’attrouper autour du monstre; la police, naturellement, ne savait plus où donner de la tête: dans l’intérêt de la morale publique, elle frappa d’interdiction l’indécent portrait.

Le jour suivant, je dus changer d’hôtel. Il me fallait avoir digne allure pour marcher dans la rue, aussi m’affublai-je de quelques-unes de mes décorations, et aucun passant ne me prêta attention.

En tant qu’étranger, j’eus la possibilité de faire immédiatement la connaissance des ministres et des personnalités en vue et j’eus tôt fait d’en savoir long sur tous les secrets d’État.

Bientôt, j’eus également l’honneur de rencontrer, dans leur bureau, tous les membres du gouvernement.

Le premier auquel je rendis visite fut le ministre des relations extérieures. À l’instant même où je me retrouvai dans l’antichambre, où un certain nombre de gens espéraient qu’on leur accorderait audience, l’huissier annonça en criant à pleins poumons:

— M. le ministre ne peut recevoir personne, il s’est allongé sur son divan pour faire un petit somme!

Le public se dispersa et je m’approchai de l’huissier:

— Si c’est possible, faites savoir à M. le ministre qu’un étranger le demande.

Dès qu’il entendit le mot étranger, il s’inclina poliment. Puis il entra dans le cabinet du ministre.

La porte à deux battants s’ouvrit aussitôt et y apparut un petit homme bedonnant et grassouillet, qui me salua d’un air godiche, mais avec le sourire, et m’invita à entrer.

Le ministre me fit asseoir dans un fauteuil, s’installa en face de moi, croisa les jambes, flatta avec contentement sa bedaine et entama la conversation:

— Je me réjouis fort de votre visite, monsieur, j’ai beaucoup entendu parler de vous… Voyez-vous, j’étais sur le point de m’allonger pour faire une petite sieste… Que faire d’autre?… Je n’ai pas de travail, je ne sais simplement pas quoi faire de tout mon temps.

— En quels termes êtes-vous avec les pays voisins, monsieur le ministre, si je peux me permettre de vous poser cette question?

— Heu! comment dire… En bons termes, en bons termes, en tout cas… Pour être franc, je n’ai pas vraiment eu l’occasion d’y réfléchir; mais, à tout prendre, nous sommes en très bons termes, très bons… Rien de fâcheux ne nous est arrivé, saut qu’au nord on nous a bloqué l’exportation des porcs[1] et qu’au sud les Anoutes attaquent et pillent nos villages depuis le pays voisin… Mais ce n’est rien… Ce sont des broutilles.

— C’est dommage pour l’exportation des porcs, fis-je remarquer poliment. J’ai entendu dire que vous en aviez beaucoup dans votre pays…

— Oui, oui, Dieu merci, il y en a pas mal, mais on ne va pas s’en plaindre; on les mangera ici, tous ces cochons, ils nous coûteront moins cher. Après tout, que se passerait-il si nous n’en avions pas du tout?… Il faudrait pourtant bien vivre! me répondit-il, placide.

Au cours de notre conversation, il me raconta qu’il était spécialiste des eaux et forêts mais qu’il lisait désormais volontiers des articles sur l’élevage du bétail: il pensait se procurer quelques vaches et élever des veaux, dont on pouvait tirer un bon revenu.

— Dans quelle langue lisez-vous le plus souvent? demandai-je.

— Ma foi, dans la nôtre. Je n’en aime aucune autre, je n’ai pas voulu en apprendre une seule. D’ailleurs le besoin pour moi de connaître une langue étrangère ne s’est jamais fait sentir. Ce n’est pas la peine, spécialement dans la fonction que j’occupe; et si par extraordinaire les circonstances devaient l’exiger, il serait facile de faire venir des experts de l’étranger.

Ne sachant que faire d’autre, j’approuvai ces idées si pénétrantes et si originales:

— Absolument!

— Au fait, aimez-vous les truites? me demanda-t-il après un assez long silence.

— Je n’en ai jamais mangé.

— Quel dommage, c’est un poisson délicieux. Une vraie délicatesse. Un ami m’en a donné quelques pièces hier, de qualité exceptionnelle…

Nous restâmes encore quelque temps à deviser ainsi gravement, après quoi je m’excusai de l’avoir dérangé – ma visite avait peut-être surpris M. le ministre alors qu’il traitai une importante affaire d’État – et pris congé.

Il me raccompagna gentiment jusqu’à la porte.

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[1] Allusion au long conflit douanier entre la Serbie et l’Autriche-Hongrie, qui culmina lors de la «guerre des cochons» de 1906–1911. Ce conflit manifestait notamment l’hostilité de Vienne aux tendance russophiles de la politique serbe. (N.d.T.)