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Au fer rouge

J’ai fait un rêve affreux. Ce qui s’y passait ne m’étonne guère. Par contre, je me demande comment j’ai pu avoir la témérité de rêver des choses horribles, moi qui suis un paisible et honnête citoyen, digne rejeton de notre malheureuse et bien-aimée Serbie, comme le sont d’ailleurs tous les autres fils de notre chère patrie. Si encore je faisais exception et me distinguais des autres, mais non, grand Dieu, je me comporte exactement comme tout le monde. Et pas un détail ne m’échappe. Tenez, un jour, dans la rue, je remarquai par terre un bouton qui brillait, tombé de l’uniforme d’un sergent de ville. Son éclat enchanteur me mit aussitôt dans d’aimables dispositions. J’allais passer mon chemin quand ma main fit d’elle-même le salut militaire; ma tête s’inclina avec révérence et sur mes lèvres s’épanouit ce sourire courtois que nous avons habituellement pour nos aînés.

«Le sang qui coule dans nos veines est décidément bien noble!» pensai-je incontinent. À cet instant précis, un malotru qui passait par là marcha par inadvertance sur le bouton.

Ayant gratifié le susdit d’un hargneux «Espèce de rustre!», je crachai avec dégoût sur son passage avant de poursuivre tranquillement ma route. L’idée que les malotrus de cet acabit sont en très petit nombre me consolait, et j’étais fort aise d’avoir, moi, par la grâce de Dieu, un cœur sensible et le noble sang de nos valeureux ancêtres.

Vous savez maintenant la belle âme que je suis, que rien ne distingue de ses honnêtes concitoyens, et c’est à votre tour d’être intrigués: pourquoi faut-il que cela m’arrive à moi, justement à moi, d’avoir en songe des idées aussi affreuses qu’idiotes?

Ce jour-là, il ne se passa rien d’extraordinaire. Je fis un bon dîner, sirotai mon vin, me curai les dents. Après quoi, ayant si courageusement et si consciencieusement accompli tous mes devoirs de citoyen, je me mis au lit avec un peu de lecture, histoire de m’assoupir. Mes vœux furent exaucés: le livre me tomba bientôt des mains et je m’endormis comme un agneau, la conscience tranquille.

Tout d’un coup, je me retrouvai sur une route étroite et boueuse serpentant parmi les monts. Nuit froide, nuit noire. Un vent coupant hurlait dans les branches dénudées. Ciel sombre, hostile, muet. Une fine neige m’entrait dans les yeux, me cinglait la figure. Pas âme qui vive. Je me hâtais sur le chemin plein de boue, glissant à droite, à gauche, trébuchant, tombant; je finis par me perdre. Toute la nuit, et Dieu sait si elle fut longue, interminable, j’errai ainsi à l’aveuglette. Mais sans désemparer, j ’avançai sans savoir où j’allais.

Cela dura de bien nombreuses années et me mena bien loin de mon pays natal, dans une contrée inconnue, un pays étrange dont personne n’a jamais dû entendre parler et qu’on ne saurait sûrement imaginer qu’en rêve.

Sillonnant ce pays, j’arrivai dans une grande ville grouillant de monde. Une foule considérable s’était rassemblée sur la vaste place du marché d’où s’élevait un tapage effroyable, à vous crever les tympans. Je descendis dans une auberge juste en face du marché et demandai au patron la raison de pareille affluence.

— Nous sommes de paisibles et honnêtes gens, commença-t-il. Nous vouons à notre kmet fidélité et obéissance.

— Parce que chez vous, un petit magistrat communal, c’est l’autorité suprême? l’interrompis-je.

— Chez nous, c’est le kmet qui commande, et c’est l’autorité suprême; juste après vient la milice.

Je me mis à rire.

— Qu’est-ce qui te fait rire? Tu ne savais pas? Et tu viens d’où, toi?

Je lui racontai que je venais de la lointaine Serbie et que je m’étais égaré.

Murmurant par devers lui «J’ai entendu parler de ce célèbre pays!», il m’adressa un regard plein de considération avant de poursuivre tout haut:

— C’est comme ça, chez nous. Le kmet commande avec ses hommes de main.

— Et ils sont comment, eux?

— Eh bien tu vois, il y en a de plusieurs sortes, ils se distinguent par leur rang. Il y a les miliciens de première classe et ceux de deuxième… Nous, ici, nous sommes de paisibles et honnêtes gens, mais des alentours arrive toute une canaille qui nous déprave et nous corrompt. Pour qu’on ne nous confonde pas avec les autres, le kmet a ordonné hier à tous les citoyens de se rendre devant le tribunal communal, où ils seront marqués au fer rouge sur le front. Voilà pourquoi le peuple s’est rassemblé: il faut se mettre d’accord sur la suite des opérations.

Je tressaillis et pensai à m’enfuir au plus vite de cet effrayant pays: bien que je fasse un noble Serbe, une telle bravoure ne m’était pas coutumière et j’eus la chair de poule.

Souriant avec indulgence, l’aubergiste me tapota l’épaule. Plein d’orgueil, il déclara:

— Alors, l’étranger, tu n’en mènes pas large!… Il faut dire que notre courage est sans pareil à mille lieues à la ronde!…

— Et qu’est-ce que vous comptez faire? demandai-je timidement.

— Comment ça, qu’est-ce qu’on compte faire? Attends seulement de voir quels héros nous sommes. Notre courage est sans pareil à mille lieues à la ronde, je te l’ai déjà dit. Tu as parcouru d’innombrables pays mais je suis sûr que tu n’as jamais vu de peuple plus héroïque. Allons-y ensemble. Je dois me dépêcher.

Au moment où nous sortions, on entendit une cravache cingler devant la porte.

Passant la tête au-dehors, je ne fus pas déçu par le spectacle: un homme coiffé d’un magnifique tricorne et vêtu d’un habit bariolé[1], à califourchon sur un autre homme portant un classique mais riche costume de ville, s’arrêtait devant l’auberge et descendait de sa monture.

L’aubergiste sortit et salua jusqu’à terre. L’homme en habit bariolé entra dans la salle et s’assit à une table somptueusement dressée. L’homme en costume de ville resta dehors à attendre. Il eut également droit aux prosternations du tavemier.

— Qu’est-ce que ça veut dire? demandai-je, perplexe.

— Voilà, m’expliqua l’aubergiste à voix basse, celui qui vient d’entrer, il est milicien de première classe, et celui-là, c’est l’un des plus éminents citoyens de notre ville, un homme fort riche et un grand patriote.

— Mais enfin, pourquoi est-ce qu’il accepte de porter l’autre sur son dos?

De la tête, l’aubergiste me fit signe et nous nous éloignâmes de quelques pas. Un sourire vaguement condescendant aux lèvres, il déclara:

— Ici, chez nous, c’est considéré comme un honneur dont bien peu sont jugés dignes!…

Il me raconta encore toutes sortes d’histoires mais j’étais trop ébranlé pour comprendre ce qu’il disait. Les derniers mots, par contre, je les entendis parfaitement: «Ce n’est pas donné à n’importe quel peuple de pouvoir et de savoir apprécier un tel service rendu à la patrie!»

Nous arrivâmes au lieu du rassemblement; l’élection du bureau avait déjà commencé.

Comme candidat à la présidence, les uns avaient désigné un certain Kolb, si je me souviens bien du nom; les autres, un certain Talb; un troisième groupe, à son tour, avait son propre candidat.

Dans un branle-bas indescriptible, chaque clan cherchait à imposer son homme.

— Pour présider une assemblée aussi importante que la nôtre, je suis d’avis qu’il n’y a pas de meilleur candidat que Kolb, dit quelqu’un du premier clan. Ses vertus de bon citoyen et sa bravoure nous sont en effet bien connues. Personne parmi nous ne peut se vanter d’avoir été chevauché par les notables plus souvent que lui.

— De quoi tu causes, glapit quelqu’un du deuxième clan, personne ne t’est jamais monté dessus, même pas un stagiaire!

— On les connaît, vos vertus, cria quelqu’un du troisième clan, le moindre coup de cravache et ça se met à pleurnicher!

— Frères, mettons-nous d’accord! commença Kolb. C’est vrai que les hauts dignitaires me montaient déjà souvent sur le dos il y a dix ans, c’est vrai que j’ai reçu leurs coups de cravache sans me lamenter, mais il n’empêche qu’il peut quand même y avoir des gens plus méritants. Il y en a peut-être de plus jeunes et de meilleurs que moi.

— Il n’y en a pas! Il n’y en a pas! entonnèrent ses partisans.

— On ne veut plus entendre parler de ces vieux titres de gloire! Ça fait déjà dix ans que Kolb leur sert de monture! hurlèrent ceux du deuxième clan.

— Place à la jeunesse, les anciens, on les a assez vus! clamèrent ceux du troisième.

Tout à coup, le vacarme se tut; les gens s’écartèrent pour laisser passer un homme d’une trentaine d’années. Dès qu’il apparut, toutes les têtes s’inclinèrent profondément.

— C’est qui? murmurai-je au tavemier.

— Le champion de notre bonne ville. C’est un gars très prometteur. Il a beau être jeune, le kmet en personne lui a déjà grimpé trois fois sur le dos. Sa popularité est sans égale jusqu’à présent.

— C’est peut-être lui qui va être élu? demandai-je.

— Il n’y a pas l’ombre d’un doute, parce que les candidats qu’on a vus jusqu’à maintenant sont tous trop vieux, ils ont fait leur temps, alors que celui-là, pas plus tard qu’hier il portait le kmet sur son dos.

— Il s’appelle comment ?

— Kleard.

On lui accorda la place d’honneur. Kolb prit la parole:

— Je suis d’avis que ce n’est pas la peine de chercher un meilleur candidat que Kleard. Oui bien sûr il est jeune, mais nous les vieux, on ne lui arrive pas à la cheville.

— Exactement! Exactement!… Vive Kleard!… s’exclamèrent toutes les gorges à la fois.

Kolb et Talb l’escortèrent jusqu’au fauteuil de président.

Tout le monde s’inclina de nouveau profondément puis le silence se fit.

— Merci à vous, mes frères, merci de m’avoir aujourd’hui, à l’unanimité, témoigné de si grands égards et rendu un si grand honneur. Je suis plus que flatté d’avoir désormais entre les mains vos espérances. En ces jours décisifs, présider aux volontés du peuple n’est pas une tâche aisée, mais je mettrai toutes mes forces dans la bataille pour justifier votre confiance, défendre partout vos intérêts avec dévouement et maintenir ma réputation au niveau qu’elle mérite. Merci de m’avoir élu.

— Vivat! Vivat! Vivat! entendit-on de tous côtés.

— Et maintenant, chers frères, permettez-moi de dire quelques mots sur cet événement capital. Il ne sera pas facile d’endurer les souffrances qui nous attendent; il ne sera pas facile de tenir bon pendant qu’on nous marque au fer rouge. Non, supporter de telles souffrances n’est pas à la portée de n’importe qui. Que les poltrons tremblent de peur! Qu’ils blêmissent! Quant à nous, n’oublions pas une seule minute que nous sommes les descendants de vaillants ancêtres, que dans nos veines coule le sang noble et héroïque de nos aïeux, ces preux chevaliers qui n’ont pas même grincé des dents à l’heure où ils mouraient pour notre liberté et notre bien à tous. Les souffrances qui nous attendent ne sont rien à côté des leurs, et ce n’est pas maintenant que nous vivons dans le bien-être et l’opulence que nous allons flancher et nous montrer lâches! Le vrai patriote, celui qui ne veut pas que son peuple se couvre de honte à la face du monde, celui-là supportera stoïquement la douleur.

— Bien dit! Vivat! Vivat!

Quelques autres orateurs pleins d’ardeur vinrent encourager la foule apeurée, en usant à peu de chose près des mêmes termes que Kleard.

Un vieillard livide, à bout de forces, demanda alors la parole. Il avait le visage sillonné de rides, les cheveux et la barbe blancs comme neige. Ses jambes ployaient sous le poids des années, son dos était voûté, ses mains tremblaient. Sa voix chevrotait, ses yeux larmoyaient.

— Mes enfants, commença-t-il, et les grosses larmes qui roulaient sur ses joues pâles et ridées tombaient sur sa blanche barbe, je me porte mal et vais bientôt trépasser, mais il me semble qu’il vaut mieux ne pas tolérer pareille infamie. J’ai vécu pendant cent ans et je m’en suis bien passé… ce n’est pas pour qu’on vienne maintenant frapper du sceau de l’esclavage ma tête chenue et exténuée…

— À bas ce vieux misérable! aboya le président.

— À bas! criaient les uns.

— Vieux lâche! criaient les autres.

— Il devrait encourager les jeunes, au lieu de quoi il vient effrayer le peuple! criaient les troisièmes.

— Honte à ses cheveux blancs! Malgré sa longue vie, il faut encore qu’il ait peur de quelque chose! Nous, les jeunes, nous sommes intrépides! criaient les quatrièmes.

— Sus au couard!

— Qu’on le jette dehors!

— Sus! Sus!

La foule des jeunes intrépides, au comble de l’excitation, se rua sur le cacochyme vieillard et, fulminant, se mit à lui taper dessus et à le traîner dehors.

C’est tout juste s’ils finirent par le laisser partir, à cause de son grand âge; sans cela, ils l’auraient lapidé.

Tous firent le serment et donnèrent leur parole que, le lendemain, ils couvriraient de gloire le nom de leur peuple et se conduiraient en braves.

L’assemblée se dispersa dans l’ordre le plus parfait. On pouvait entendre dire:

— Demain, tout le monde saura de quel bois on se chauffe!

— Demain, on les verra, les fiers-à-bras!

— Il est temps de montrer qui vaut quelque chose et qui ne vaut rien! Il y en a assez que n’importe quel minable se vante d’être un héros!

Je m’en retournai à l’hôtel.

—  Tu as vu de quel bois on se chauffe? demanda fièrement l’aubergiste.

—  J’ai vu, répondis-je d’un ton absent.

Je n’avais plus de force et des impressions étranges bourdonnaient dans ma tête.

Ce même jour, je lus dans leurs journaux un éditorial rédigé en ces termes:

«Citoyens, l’heure a sonné! Les temps des vains éloges, des forfanteries des uns ou des autres, des paroles creuses dont nous usons à satiété pour exalter nos prétendues vertus et nos prétendus mérites sont révolus! L’heure a sonné de faire nos preuves une fois pour toutes! De montrer qui vaut vraiment quelque chose et qui ne vaut rien! Et nous comptons bien qu’il n’y aura pas, parmi nous, de ces infâmes poltrons que les autorités devraient traîner de force à l’endroit où le marquage au fer rouge aura lieu. Celui qui sent couler dans ses veines ne serait-ce qu’une goutte du sang valeureux de nos ancêtres, celui-là aura à cœur de venir au plus tôt s’exposer aux souffrances, il aura à cœur de supporter la douleur avec calme et sans fléchir, car cette sainte douleur est le sacrifice qu’exigent la patrie et le bien commun. En avant, citoyens, la grande épreuve est pour demain!…»

Ce jour-là, mon tavernier se coucha tout de suite après la réunion; il devait se lever tôt le lendemain pour arriver aux premières heures devant le tribunal. De leur côté, nombre de ses concitoyens s’y rendirent sans attendre afin d’y prendre la meilleure place possible.

Au petit matin, je pris à mon tour le chemin du tribunal. Toute la ville s’y pressait, petits et grands, hommes et femmes, et jusqu’aux petits enfants que leurs mères portaient dans leurs bras. Eux aussi, on allait les marquer du sceau de l’esclavage, haute distinction qui leur donnerait, plus tard, un droit prioritaire aux meilleurs emplois dans les services de l’État.

On se poussait, on jurait (à cet égard, ils nous ressemblent un peu, à nous les Serbes, cela me fit chaud au cœur), c’était à qui parviendrait le premier devant la porte. Il y en eut même quelques-uns pour en venir aux mains.

Vêtu d’un habit de cérémonie immaculé, le fonctionnaire chargé de procéder au marquage chapitrait gentiment son monde:

— Doucement, que diable, chacun aura son tour, vous n’êtes quand même pas du bétail pour vous disputer comme ça!

Le fer était rouge, l’opération commença. Certains hurlèrent, d’autres ne firent que gémir, en tout cas personne, tant que je fus présent, ne réussit à tenir bon sans broncher.

Je ne pus longtemps regarder ce calvaire et m’en retournai à l’auberge. Un petit groupe s’y était déjà attablé, qui buvait et cassait une petite croûte.

— Ouf, le plus dur est fait! dit l’un.

— Pardi! nous, on n’a pas tellement pleurniché, mais Talb, il a braillé comme un âne!… dit un autre.

— Ah, le voilà bien, ton Talb, et dire qu’hier vous vouliez qu’il préside l’assemblée!

— On ne pouvait pas savoir, personne ne le connaissait!

Tout en discutant, ils geignaient et se tortillaient de douleur, mais ils le dissimulaient tant bien que mal: chacun d’eux aurait eu honte d’apparaître comme un lâche.

Kleard se couvrit d’indignité pour avoir gémi tandis qu’un certain Lear[2] se distingua par son héroïsme: il exigea qu’on lui fît deux marques au fer rouge et ne laissa pas échapper le moindre son. La ville entière ne parlait que de lui, avec le plus grand respect.

Il y en eut quelques-uns pour prendre la fuite; ceux-là furent couverts d’opprobre.

Quelques jours plus tard, celui qui portait deux sceaux sur le front se promenait, la tête haute, drapé dans sa dignité et son orgueil, auréolé de gloire, respirant la fierté; où qu’il passât, absolument tout le monde s’inclinait et mettait chapeau bas devant le héros du jour.

Hommes, femmes, enfants, tous couraient après lui dans les mes pour voir le très illustre citoyen. Partout, un murmure de vénération se répandait sur son passage: «Lear, Lear!… C’est lui! C’est le héros qui s’est laissé marquer par deux fois, sans une plainte, sans un soupir!» Les journaux l’encensaient, le glorifiaient passionnément.

Il avait bien mérité l’amour du peuple tout entier.

Ces louanges résonnaient de tous côtés, tant et si bien que l’héroïque sang serbe se mit à bouillonner dans mes veines. Nous aussi, nous avions pour ancêtres des héros qui, eux aussi, étaient morts pour la liberté, suppliciés sur le pal; nous aussi, nous avions un héroïque passé et notre héroïque Kosovo. Ivre de fierté nationale, exalté à l’idée de couvrir mon peuple de gloire, je me précipitai devant le tribunal où je m’écriai:

— Quels sont donc les mérites de votre Lear?… De vrais héros, vous n’en avez encore jamais rencontrés! Attendez seulement de voir la noblesse du sang serbe! Marquez-moi au fer dix fois, pas seulement deux!

Le fonctionnaire en habit immaculé approcha de mon front le fer chauffé au rouge. Je tressaillis… et me réveillai.

Inquiet, j’ai tâté mon front; grâce au ciel, je n’avais rien. Quelles histoires saugrenues ne va-t-on pas rêver!

«Il s’en est fallu de peu que je ne ternisse la gloire de leur Lear!» Sur cette pensée, je me suis retourné avec contentement dans mon lit, mais j’avais comme un vague regret que le rêve ne fut pas allé jusqu’à son terme.

 

Source: Domanović, Radoje, Au fer rouge, Non lieu, Paris, 2008 (traduit par Ch. Chalhoub).

 

[1] Référence à l’uniforme de la milice qui dépendait du kmet: tricorne, veste et pantalon de couleurs différentes. (N.d.T.)

[2] Ce nom imaginé par Domanović (et qui se prononce Lé-ar) ne doit pas évoquer le roi Lear de Shakespeare. (N.d.T.)

Méditations d’un bœuf ordinaire

Ce ne sont pas les merveilles qui manquent de par le vaste monde. Mais dans notre pays, comme chacun sait, il y en a tellement qu’elles n’ont plus rien de merveilleux. On trouve chez nous, à de très hautes fonctions, des gens qui ne pensent strictement rien; pour compenser, à moins que ce ne soit pour d’autres raisons, un simple bœuf des campagnes, que rien ne distingue des autres bœufs serbes, s’est mis à réfléchir. Dieu seul sait ce qui a bien pu se passer pour que ce génial bestiau se lance dans une entreprise aussi téméraire que l’exercice de la pensée! Car il est avéré qu’en Serbie, pratiquer cet art infortuné ne peut que vous créer des ennuis. Sans doute, dans sa naïveté, le pauvre diable ignore-t-il que cette activité, dans sa patrie, ne rapporte rien; sa lubie ne saurait donc être mise au compte d’un courage civique particulier. Il n’empêche que l’énigme reste entière: qu’a-t-il donc à raisonner, lui, un bœuf qui n’est ni électeur, ni conseiller communal, ni kmet, et que personne n’a élu député (ou, s’il a un certain âge, sénateur) d’une assemblée bovine? Et si le malheureux rêvait devenir ministre d’un pays de bœufs, alors il aurait dû, bien au contraire, s’exercer à penser le moins possible, en prenant exemple sur les éminents gouvernements de nations mieux loties que la nôtre qui, décidément, n’a pas de chance.

À la fin des fins, est-ce que cela nous regarde qu’un bœuf, quelque part en Serbie, ait repris à son compte un art abandonné des hommes? Après tout, penser est peut-être chez lui une disposition naturelle.

Mais de quel genre de bœuf s’agit-il donc? Un bœuf des plus ordinaire, avec — comme diraient les zoologues — une tête, un corps et des pattes, exactement comme ses congénères; il tire une charrette, broute de l’herbe, lèche du sel, rumine et beugle. Il s’appelle Sivonja.

Voilà donc comment il se mit à penser. Un jour, son maître l’attela au joug avec son comparse Galonja, entassa sur la charrette un lot de piquets — qu’il avait volés — et se rendit a la ville pour les vendre. Aux premiers faubourgs, le chargement était déjà écoulé. Le maître prit son argent, détela ses bêtes, les attacha, délia des fanes de maïs qu’il leur jeta et entra joyeusement dans une petite auberge pour s’y revigorer de quelques verres de gnôle bien mérités. Il y avait en ville quelque célébration: hommes, femmes, enfants couraient de tous côtés. Galonja, qui passait pour un sot parmi ses congénères, n’y prêtait pas la moindre attention; avec son sérieux habituel, il s’attaqua à son déjeuner, se sustenta copieusement, poussa quelques mugissements de satisfaction puis se coucha. Somnolant doucement, il entama ses ruminations. La foule bigarrée qui grouillait tout autour de lui le laissait complètement indifférent. Tranquillement, il somnolait, il ruminait. (Dommage qu’avec pareilles dispositions pour une brillante carrière, il n’ait pas été un homme.) Sivonja, lui, ne toucha pas à sa pitance. À son regard songeur et à sa triste mine, on savait du premier coup d’œil qu’on avait affaire à un penseur doté d’une âme tendre et sensible. Des gens, des Serbes, passaient à côté de lui, fiers de leur glorieux passé, de leur nom, de leur nation, et cette fierté se voyait à la droiture de leur maintien, à la raideur de leur démarche. À la vue d’un tel spectacle, Sivonja ressentit une incroyable injustice; le chagrin l’envahit, la douleur l’accabla. Il ne put supporter un sentiment si fort, si soudain, si violent: il laissa échapper un beuglement déchirant, ses yeux se remplirent de larmes. En proie à un indicible tourment, Sivonja se mit à penser:

«De quoi mon maître et ses compatriotes, les Serbes, sont-ils donc fiers? Pourquoi lèvent-ils la tête si haut et regardent-ils mon espèce avec tant de condescendance et de dédain?… Ils sont fiers de leur patrie, ils sont fiers que la clémence du destin les ait fait naître ici en Serbie. Mais moi aussi, ma mère m’a mis bas en Serbie. Non seulement c’est ma patrie et celle de mon père, mais mes aïeux et ceux de mon maître s’y sont établis ensemble après avoir quitté l’ancestrale terre slave. Pourtant, aucun de nous, les bœufs, ne s’en est jamais glorifié; en revanche, nous sommes toujours fiers de celui qui tire dans les montées les charges les plus lourdes. Jusqu’à aujourd’hui, aucun d’entre nous n’a jamais dit à un bœuf allemand: “Pour qui tu te prends, moi je suis un bœuf serbe, ma patrie c’est la fière Serbie, c’est ici que tous mes aïeux ont été mis bas, c’est ici, dans cette terre, que se trouvent les tombes de mes ancêtres.” Jamais nous ne nous en sommes vantés, Dieu nous en garde, ça ne nous a même pas effleuré l’esprit, tandis qu’eux, ils s’en font une gloire. Drôles de gens!»

À ces pensées, Sivonja secoua la tête, la clochette autour de son cou tinta, on entendit le joug craquer.

Ouvrant les yeux, Galonja meugla à son comparse:

— Tu recommences tes bêtises! Mange, espèce d’imbécile, et engraisse un peu, on te voit les côtes; si penser était une bonne chose, les hommes ne nous l’auraient pas laissée, à nous les bœufs. On n’aurait pas eu cette chance!

Sivonja lui jeta un regard de commisération, détourna la tête et se replongea dans ses méditations:

«Ils se glorifient de leur brillant passé. Ils ont Kosovo Polje[1], ils ont la bataille de Kosovo. Ah! la belle affaire, car là-bas, est-ce que ce n’étaient pas déjà mes aïeux qui tiraient pour leur armée la cantine et le matériel de guerre? Sans nous, les hommes auraient été bien obligés de s’acquitter tout seuls de cette tâche. Ils ont l’insurrection contre les Turcs. Grande et noble cause, mais qui a fait partie des insurgés? Ces crétins vaniteux, incapables de rien, qui se pavanent à côté de moi en fanfaronnant, ce sont eux, peut-être, qui ont déclenché le soulèvement! Il suffit de prendre l’exemple de mon maître. Lui aussi, il se glorifie de l’insurrection, il se vante bruyamment que son arrière-grand-père ait péri en héros dans la guerre de libération. Est-ce que le mérite lui en revient, à lui? Son arrière-grand-père avait le droit d’être fier, mais lui non; son arrière-grand-père est mort pour que son descendant, mon maître, puisse être libre. Et il l’est, mais il en fait quoi, de sa liberté? Il vole des piquets, grimpe sur sa charrette et c’est à moi de tirer tout le chargement, pendant que lui, il dort dans la carriole. Maintenant qu’il a vendu ses piquets, il boit de la gnôle, se tourne les pouces et s’attribue la gloire d’un brillant passé. Combien de mes aïeux a-t-on massacrés lors de l’insurrection, pour que les combattants aient de quoi manger? Est-ce que ce n’étaient pas encore mes aïeux qui, à l’époque, traînaient le matériel de guerre, les canons, la cantine, les munitions? Et pourtant, nous n’aurions jamais l’idée de nous parer des mérites qui sont les leurs, car nous n’avons pas changé, nous faisons aujourd’hui encore notre devoir, comme nos aïeux ont toujours fait le leur, consciencieusement, patiemment.

«Ils se flattent des souffrances de leurs ancêtres, de cinq cents ans de servitude. Mes semblables et moi, nous peinons depuis que l’espèce existe, et aujourd’hui, nous peinons toujours, nous sommes toujours asservis, ce n’est pas pour autant que nous avons jamais sonné le tocsin. Ils disent que les Turcs les ont torturés, massacrés, empalés. Mes aïeux aussi, ils ont été massacrés, par les Serbes autant que par les Turcs d’ailleurs… rôtis sur la broche… et qu’est-ce qu’on ne leur a pas encore fait subir…

«Ils sont fiers de leur religion mais ils ne croient à rien. Est-ce que c’est ma faute à moi, et à tous mes congénères si on ne nous admet pas dans la communauté des chrétiens? Leur foi leur prescrit “Tu ne voleras point” et que fait mon maître? Il vole et va boire l’argent qu’il a retiré de son forfait. Leur foi leur commande “Tu aimeras ton prochain” et que se font-ils les uns aux autres? Du mal, exclusivement. Chez eux, il suffit de ne pas causer de mal pour être le meilleur des hommes et devenir un exemple de vertu; évidemment, ça ne leur viendrait pas à l’esprit d’exiger que, en plus, ce meilleur des hommes fasse aussi quelque chose de bien. Voilà à quoi ils sont réduits: leurs parangons de vertu ne sont que de pacotille, qui se bornent à ne faire de mal à personne.»

Sivonja poussa un soupir si profond qu’un nuage de poussière s’éleva du chemin.

I reprit le cours de ses sombres méditations:

«Est-ce que nous ne sommes pas meilleurs qu’eux tous, moi et mes semblables? Je n’ai tué personne, n’ai médit de personne, n’ai rien volé à personne, je n’ai révoqué aucun fonctionnaire par pur arbitraire, n’ai pas créé de déficit dans les caisses de l’État, ne suis pas coupable de banqueroute frauduleuse, je n’ai jamais arrêté ni mis aux fers des innocents, je n’ai pas calomnié mes camarades, ni trahi mes principes de bœuf, ni porté de faux témoignage, je n’ai jamais, en bon ministre, causé de mal à mon pays, et outre que je n’ai jamais rien fait de mal, je fais même le bien à ceux qui me font du mal. A peine ma mère m’avait-elle mis bas qu’aussi-tôt ces gens méchants me prenaient jusqu’au lait maternel. Et l’herbe des prés, ce doit bien être pour nous, les bœufs, que Dieu l’a créée, pas pour les hommes, il n’empêche que même ça, ils nous l’enlèvent. Et nous, malgré tout ce qu’ils nous font subir, nous continuons de tirer les charrettes des hommes, nous continuons de labourer leurs champs et c’est grâce à nous s’ils ont du pain. Personne ne reconnaît pour autant les services que nous rendons à la patrie…

«Quant à manger maigre, leur religion leur ordonne, à eux les hommes, de respecter les jours de jeûne; or, même ce peu d’abstinence, ils ne le supportent pas, alors que moi et toute mon espèce nous faisons carême toute notre vie, depuis l’instant où ils nous arrachent au sein maternel.»

Sivonja baissa la tête, la releva l’air soucieux, renifla furieusement; on aurait dit que quelque chose d’important le tracassait. Tout à coup, il poussa un meuglement joyeux:

«Ça y est! J’ai trouvé! Ce doit être ça!»

Il poursuivit son raisonnement:

«Oui, c’est ça: ils sont fiers de leur liberté et de leurs droits civiques. Il faut que j’y réfléchisse sérieusement.» Mais il avait beau penser tant et plus, quelque chose clochait.

«En quoi consistent-ils, leurs droits? Que la police leur ordonne de voter, ils votent; nous aussi, nous pourrions en faire autant et meugler “Pour! Pour! Pour!” Mais s’ils n’en reçoivent pas l’ordre, ils n’ont pas le droit de voter ni de se mêler de politique, exactement comme nous. Ils supportent sans broncher le cachot et les coups, sans qu’ils aient rien fait de mal. Nous au moins, nous beuglons et nous remuons la queue; eux, ils n’ont même pas ce courage civique.»

Sur ces entrefaites, le maître sortit de l’auberge. Ivre, titubant, les yeux troubles, il balbutiait des mots incompréhensibles. Il zigzagua vers la charrette.

«Voilà comment ce fier descendant use de la liberté que ses ancêtres ont conquise en versant leur sang. Bon, d’accord, mon maître est un ivrogne et un voleur, mais les autres, à quoi leur a-t-elle servi, leur liberté? À ne surtout rien faire, à se vanter du passé de leurs ancêtres et à s’attribuer leurs mérites, auxquels j’ai une petite part quand ils n’en ont aucune.

«Nous les bœufs, nous sommes restés bons travailleurs, assidus, utiles, autant que l’étaient nos aïeux. Nous sommes des bœufs, c’est un fait, mais nous pouvons être fiers de notre dur labeur et des mérites qui nous reviennent.»

Poussant un gros soupir, Sivonja tendit le cou pour recevoir le joug.

 

Source: Domanović, Radoje, Au fer rouge, Non lieu, Paris, 2008 (traduit par Ch. Chalhoub).

 

[1] Lieu de la bataille de Kosovo contre les Turcs en 1389. (N.d.T.)

Servilie (2/12)

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Sur la gauche, au bord de l’eau, non loin de l’endroit où j’avais débarqué, je remarquai une formidable pyramide de marbre, sur laquelle étaient gravées des lettres d’or. Je m’approchai, avide d’en savoir plus, m’attendant à y lire les noms des vaillants héros dont m’avait parlé mon père. Mais là quelle ne fut pas ma surprise! L’inscription gravée dans le marbre disait:

«D’ici vers le nord s’étend le territoire d’un peuple glorieux et comblé auquel Dieu tout-puissant a fait don d’une chance inouïe: dans sa langue, à la fierté du pays et de la nation, k devant i se transforme toujours en c, et ce en totale conformité avec les règles de grammaire.»[1]

J’eus beau lire et relire, j’en restai stupéfait: qu’est-ce que tout cela pouvait bien vouloir dire? Et le plus incroyable, c’est que les mots étaient écrits dans ma langue maternelle.

«Oui, c’est bien la langue de mon père, celle de ses aïeux, la mienne aussi, mais ce pays n’est pas le bon; il n’a rien à voir avec celui dont me parlait mon père.» J’étais intrigué que ce fut la même langue, mais je me dis qu’il s’agissait peut-être de deux peuples éloignés ayant une origine commune, de deux peuples frères parlant le même idiome sans pour autant se connaître l’un l’autre. Peu à peu, mon étonnement céda devant la fierté que ma langue maternelle possédât elle aussi, par pur hasard, cette même admirable caractéristique.

Je passai la forteresse et enfilai la rue menant en ville pour aller me reposer de ma longue marche dans quelque hôtel. Je chercherais ensuite du travail et, grâce à l’argent gagné, pourrais poursuivre ma route en quête de ma patrie.

A peine avais-je fait trois pas qu’une foule commença subitement de s’attrouper autour de moi comme si j’étais une bête de foire. Vieux et jeunes, hommes et femmes, on se pressait, se poussait, se bousculait, se hissait sur la pointe des pieds pour me voir du mieux possible. Pour finir, il y eut tant de monde que la rue fut barrée et la circulation interdite.

Je fus émerveillé par ces inconnus qui me dévisageaient avec curiosité. Chacun jusqu’au dernier arborait décorations et écharpes. Il y avait bien quelques pauvres qui n’en possédaient qu’une ou deux mais, ceux-là mis à part, ils en étaient tellement bardés qu’on ne voyait même plus leur habit. Certains en avaient trop pour les porter toutes: ils traînaient derrière eux une carriole pleine de récompenses pour leurs états de service, de médailles en forme d’étoile, de rubans, de marques de distinction en tout genre.

C’est tout juste si je pouvais avancer à travers cette foule d’individus couverts de gloire qui m’entouraient et se bousculaient pour s’approcher de moi. Il y eut même des disputes, on fit des reproches à ceux qui restaient trop longtemps près de moi:

— Bon, ça va maintenant, vous avez assez regardé, laissez-nous passer qu’on puisse voir un peu, nous aussi.

Le premier qui s’était suffisamment rapproché se dépêchait d’engager aussitôt la conversation, histoire de ne pas être refoulé par un autre quidam.

Ébahis, ils posaient encore et toujours les mêmes questions, c’en était assommant:

— Tu viens d’où?… T’as pas de décorations?…

— Je n’en ai pas.

— T’as quel âge?

— Soixante ans.

— Et t’as pas encore une seule médaille?

— Pas une seule.

Des voix s’élevèrent dans la foule, pareilles à celles des montreurs de foire exhibant leurs créatures:

— Écoutez-moi ça, bonnes gens: un type de soixante ans, et pas la plus petite décoration!

Bousculade, tapage, vacarme, cohue ne firent que grandir. Affluant de toutes parts, les gens tentaient des percées à travers la foule pour me voir. Ils en vinrent finalement à se battre; la police dut intervenir pour ramener l’ordre.

Avant que la bagarre n’éclate, j’avais moi aussi interrogé les uns et les autres pour savoir quels étaient les mérites auxquels ils devaient leurs décorations.

L’un me déclara que son ministre l’avait distingué car il avait rendu à la Patrie des services exceptionnels et s’était sacrifié pour elle: il avait administré de fortes sommes d’argent appartenant à l’État pendant toute une année, et il n’y avait dans la caisse, au moment de l’inspection des comptes, que deux mille dinars de moins que ce qui aurait dû s’y trouver. On disait qu’il n’avait pas volé sa médaille, car il aurait pu tout dilapider si sa noblesse d’âme et son patriotisme ne l’en avaient empêché.

Un autre avait été décoré pour avoir surveillé pendant un mois entier des entrepôts d’Etat dont aucun n’avait brûlé.

Un troisième l’avait été pour avoir remarqué et constaté le premier que, chose intéressante, le mot livre se termine par e et commence par l.

Une cuisinière avait été récompensée pour n’avoir dérobé, en cinq ans de service dans une riche maison, que quelques objets en argent ou en or.

Un autre encore avait reçu une décoration parce que, après avoir causé un lourd déficit, il ne s’était pas suicidé comme l’exigeait le stupide modèle de l’époque mais, au contraire, s’était exclamé avec morgue devant le tribunal:

— J’ai mis en pratique mes propres vues, mes propres idées, tel est mon regard sur le monde, et vous, vous me jugez. Me voici! (À ce moment précis, il s’était frappé la poitrine et avait avancé d’un pas.)

Celui-là, je crois, avait eu la médaille du courage civique. (Et il ne l’avait pas volée!)

Un grand-père devait sa décoration au fait qu’il avait atteint son grand âge sans mourir pour autant.

Un autre encore avait été distingué pour s’être enrichi en moins de six mois, en fournissant à l’État du blé de mauvaise qualité et toutes sortes d’autres marchandises.

Un riche héritier avait été récompensé pour n’avoir pas dilapidé le patrimoine familial et avoir fait don de cinq dinars aux œuvres de bienfaisance.

Comment tout retenir! Je ne me rappelle, pour chacun, qu’un seul de ses titres de dignité, les énumérer tous serait impossible.

Quand, donc, ils en vinrent à se disputer et à se battre, la police entreprit de disperser la foule, tandis qu’un individu, qui avait tout l’air d’un kmet, ordonnait de faire avancer un fiacre. On m’y fit monter; un cordon de sbires armés se tenait tout autour pour repousser les gens. L’individu susdit s’installa à côté de moi et nous nous mîmes en route; arrivant de toutes parts, une marée humaine courait derrière nous.

La voiture s’arrêta devant une vaste maison basse, à moitié délabrée.

— Mais on est où maintenant? demandai-je à ce kmet (du moins est-ce ainsi que je l’appelle), qui avait procuré la voiture et y avait pris place avec moi.

— C’est notre hôtel de police.

En descendant du fiacre, je vis deux types qui se battaient juste devant la porte du bâtiment. Tout autour, des sbires en armes restaient là à observer la rixe; le chef de la police et tous les autres fonctionnaires profitaient aussi du spectacle.

— Pourquoi se battent-ils? demandai-je.

— Tels sont les ordres: tout esclandre doit se dérouler ici, sous les yeux des forces de l’ordre. Vous savez ce que c’est, hein! M. le chef et ses subordonnés ne vont quand même pas se fatiguer à cavaler dans tous les coins! Pour nous, c’est plus simple comme ça, et plus facile à contrôler. Si deux gars veulent régler un différend à coups de poing, ils viennent ici. Ceux qui font un esclandre sur la voie publique, en un lieu non prévu à cet effet, nous sommes obligés de les sanctionner.

Le chef, un gros bonhomme aux moustaches grisonnantes, sans barbe, pourvu d’un triple menton, faillit s’évanouir d’ahurissement en me voyant. Ayant recouvré ses esprits, il articula:

— Mais d’où tu sors, toi, bon Dieu?…

Puis, les bras ballants, il se mit à m’observer sous toutes les coutures.

Celui qui m’avait accompagné échangea quelques mots à voix basse avec lui; sans doute venait-il au rapport pour l’informer de tout ce qui s’était passé. Le chef se rembrunit et me demanda d’un ton aigre:

— D’où tu sors? Réponds!

J’entrepris de tout lui conter par le menu, qui j’étais, d’où j’étais, où j’allais, ce qui l’énerva passablement; il cria:

— Ça va, ça va, épargne-moi ton baratin, venons-en au fait: comment oses-tu te promener dans cet appareil en pleine rue et en plein jour?

Je me regardai devant, derrière — ma mise n’avait-elle pas quelque chose d’anormal? — mais je ne remarquai rien. J’avais arpenté la terre entière dans cette tenue et personne nulle part ne m’avait sommé de répondre à une questi pareille.

— Je te cause! T’as perdu ta langue? vociféra-t-il avec la courtoisie, conforme au règlement, qui caractérise la police de ce pays.

Il tremblait de colère.

— Je vais t’expédier en prison pour avoir provoqué un esclandre en un lieu non prévu à cet effet et avoir, par ta bêtise, ameuté tout le quartier.

— Je ne comprends rien, monsieur; en quoi ai-je bien pu faire tant de mal? fis-je effrayé.

— À ton âge, ne pas savoir ce que même les gamins des mes savent déjà… Je te le demande encore une fois: comment oses-tu déambuler en ville dans cet accoutrement et troubler l’ordre public, qui plus est en un lieu non prévu à cet effet?

— Je me tiens comme il faut.

—Tu es maboul, oui! À ton âge… Ha ha, il se tient comme il faut… Et elles sont passées où, tes décorations?

— Je n’en ai pas.

— Tu mens, vieille canaille!

— Je n’en ai pas, je le jure!

— Aucune?

— Aucune.

— Tu as quel âge?

— Soixante ans.

— Et aucune décoration en soixante ans? Mais tu l’as passée où, ta vie? Sur la Lune ou quoi?

— Je n’ai aucune décoration, je le jure sur tout ce que j’ai de plus cher en ce bas monde!

Le chef en resta sidéré. Bouche bée, les yeux écarquillés, il me dévisagea sans pouvoir articuler un mot.

Une fois à peu près remis de sa stupéfaction, il enjoignit aux nouvelles recrues d’aller chercher au plus vite une dizaine de décorations.

De la pièce attenante, on en apporta aussitôt toute une provision, médailles, écharpes, insignes en forme d’étoiles ou à porter autour du cou.

Le chef donna des ordres et, en un rien de temps, on m’accrocha deux ou trois étoiles, on me ceignit d’une écharpe on me suspendit trois ou quatre décorations autour du cou, on m’en épingla quelques-unes au manteau, à quoi on ajouta encore une vingtaine de médailles diverses et autres insignes commémoratifs.

Satisfait d’avoir trouvé le moyen d’éviter plus ample scandale, le chef s’exclama:

—Ah, ça va mieux! Voilà qui ressemble à peu près à quelqu’un de normal… Pas comme l’espèce de monstre qui a débarqué tout à l’heure et m’a semé la panique dans toute la ville…

S’adressant à moi, il termina par la question:

— Et je parie que tu ne savais pas qu’aujourd’hui, en plus, nous avons une célébration?

— Je l’ignorais.

— Bizarre! fit-il un peu vexé.

Il se tut quelques instants avant de poursuivre:

— Mon cheval, celui que je monte régulièrement, est né il y a cinq ans, jour pour jour. Ce matin, nos concitoyens les plus éminents m’ont présenté leurs félicitations; ce soir vers neuf heures, flambeau en main, on escortera mon cheval à travers la ville; après quoi un bal aura lieu dans le meilleur hôtel de la place, auquel seront admis les notables les plus influents.

Je faillis à mon tour en rester sidéré mais, afin qu’il ne remarquât rien, je me ressaisis et m’avançai pour lui adresser moi aussi mes compliments:

— Pardonnez-moi de n’avoir pas été au courant de ce jour solennel; je regrette infiniment de n’avoir pu vous congratuler en temps utile, alors voilà, je le fais maintenant.

Il me remercia de tout son cœur des sincères sentiments que je nourrissais à l’égard de son fidèle cheval, et ordonna aussitôt qu’on me servît quelque chose.

On m’offrit du vin et des gâteaux, puis je saluai le chef et m’en fus avec un milicien (qu’il avait chargé de m’accompagner à mon hôtel); paré de mes étoiles et de mes médailles, je pus marcher tranquillement dans la rue, sans provoquer ni attroupement ni tapage, ce qui n’aurait pas manqué d’arriver si je m’étais de nouveau aventuré sans décorations.

Le milicien me conduisit à l’hôtel Notre chère patrie qui a tant souffert. Le tenancier me donna une chambre où j’allai me reposer. J’avais hâte de me retrouver seul pour ta remettre des impressions étranges que ce pays m’avait d’emblée laissées.

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[1] Règle d’alternance consonantiqueen serbo-croate. (N.d.T.)

Servilie (1/12)

J’ai lu dans un vieux bouquin une bien curieuse histoire. Dieu seul sait d’où je tiens ce livre datant d’une drôle d’époque: il y avait alors quantité de lois libérales, mais pas la moindre liberté; on dissertait sur l’économie, on lui consacrait des livres, mais on laissait les terres en jachère; le pays tout entier moralisait à qui mieux mieux, mais n’avait aucune morale; chaque foyer gardait au grenier ses provisions de logique, mais n’avait pas une miette de bon sens; on parlait à tout bout de champ d’épargne et de prospérité, mais on gaspillait à tous vents; et le dernier usurier, le dernier vaurien pouvait s’acheter pour quelques sous le titre d’«ardent défenseur de la nation et de la patrie».

L’auteur de cette curieuse histoire, de ces notes de voyage – de quel genre littéraire il peut bien s’agir, strictement parlant, je l’ignore, et je ne me suis pas risqué à le demander aux experts: il ne fait aucun doute qu’ils auraient, selon notre bonne vieille habitude serbe, transmis le dossier pour avis à la chambre des requêtes de la Cour de cassation. Soit dit en passant, ce n’est pas une mauvaise habitude. Il y a des gens qui sont obligés de penser, c’est leur métier, ils n’ont rien d’autre à faire; grâce à quoi, le commun de mortels n’a plus à s’en soucier. L’auteur, donc, de cette curieuse histoire, ou de ces notes de voyage, commençait par ces mots:

«J’ai passé cinquante années de ma vie à voyager de par le monde. J’ai vu un nombre incalculable de villes, de villages, de pays, d’hommes et de peuples, mais rien ne m’a plus étonné qu’une petite tribu vivant dans une merveilleuse et paisible contrée. Je vais vous parler de cette heureuse tribu, bien que je sache par avance que personne ne voudra me croire, ni maintenant ni jamais, même après ma mort, si ces lignes devaient tomber entre les mains de quelqu’un…»

Quel vieux roublard! En commençant précisément de la sorte, il m’a forcé à lire son histoire jusqu’au bout et maintenant, naturellement, j’ai envie de la raconter à mon tour. Mais n’allez pas considérer qu’en disant cela je cherche à vous convaincre! Je préfère le déclarer tout de suite, dès le début, très franchement: cette histoire ne vaut pas la peine d’être lue, et puis cette vieille barbe (enfin, cette espèce d’écrivain) ment sur toute la ligne. Pourtant, comble de bizarrerie, je crois à ses mensonges comme à la plus haute vérité.

Voici donc comment il poursuivait son récit.

Il y a bien longtemps, mon père fut gravement blessé au combat. On le fit prisonnier et on l’emmena hors de sa patrie en terre étrangère, où il épousa une jeune compatriote d’une famille d’esclaves de guerre. Je naquis de cette union mais mon père mourut alors que j’avais à peine neuf ans. Il évoquait souvent devant moi sa terre natale, les héros et les sublimes figures dont elle fourmillait; leur patriotisme ardent et leurs guerres sanglantes pour la liberté; leurs vertus et leur probité; leur sens du sacrifice pour le salut du pays où tout, sans oublier sa propre vie, s’offrait sur l’autel de la patrie. Il me parlait du noble et glorieux passé de notre peuple. À sa mort, il me transmit ses dernières volontés: «Fils, la mort ne m’aura pas permis de rendre l’âme dans ma chère patrie, le sort n’aura pas voulu que ma dépouille repose dans cette terre sacrée que j’ai arrosée de mon sang pour qu’elle puisse être libre. Mon malheureux destin n’aura pas laissé la flamme de la liberté m’apporter sa chaleur sur ma terre natale tant aimée, avant que mes yeux ne se ferment. Mais mon âme est en paix, car cette flamme t’apportera sa lumière, à toi, mon fils, et à vous tous, nos enfants. Pars, fils, embrasse cette terre sacrée quand tu y poseras le pied; va et aime-la, et sache que de grandes œuvres attendent notre valeureuse nation; va et, en hommage à ton père, fais bon usage de la liberté, et n’oublie pas que mon sang, le sang de ton père, a arrosé cette terre, comme l’a fait pendant des siècles le noble sang de tes vaillants et glorieux ancêtres… »

A ces mots, il m’embrassa. Je sentis ses larmes goutter sur mon front.

— Pars, fils, que Dieu te…

Sur cette phrase inachevée, mon cher père rendit son dernier soupir.

Un mois ne s’était pas écoulé depuis sa mort que, une besace à l’épaule et un bâton à la main, je partis dans le vaste monde à la recherche de ma glorieuse patrie.

Cinquante années durant, je voyageai en terre étrangère, parcourant le globe, mais rien, nulle part, ne ressemblait au valeureux pays dont m’avait tant de fois parlé mon père.

Au cours de mon périple, pourtant, je découvris par hasard une contrée captivante, dont je vais maintenant vous parler.

C’était un jour d’été. Le soleil brûlait à vous en faire bouillir le cerveau, la canicule écrasante me faisait tourner la tête; tenaillé par la soif, les oreilles bourdonnantes, les yeux battus, c’est à peine si je voyais encore clair. La poussière du chemin couvrait mon habit, déjà en loques, et se collait à la sueur qui me dégoulinait sur tout le corps. Je marchais, fatigué, quand soudain j’aperçus devant moi, à une demi-heure de marche, la tache blanche d’une ville arrosée par deux cours d’eau. Me sentant une force nouvelle, j’oubliai mon état d’épuisement et accélérai l’allure. J’atteignis le rivage. Deux larges rivières s’écoulaient tranquillement et baignaient de leurs eaux les murailles de la cité.

Je me souvins que mon père m’avait raconté quelque chose à propos d’une ville célèbre, où les nôtres avaient abondamment versé leur sang, et ce qu’il m’en avait dit me revint comme dans un rêve: elle avait une position tout à fait similaire, au confluent de deux amples rivières.

Sous le coup de l’émotion, mon cœur bondit; j’ôtai mon couvre-chef; une brise tout droit venue des monts rafraîchit mon front en sueur. Levant les yeux au ciel, je tombai à genoux et m’exclamai à travers mes larmes:

— Dieu tout-puissant! éclaire-moi, écoute la prière de l’orphelin qui erre dans le vaste monde à la recherche de sa patrie, à la recherche de la terre où a vécu son père…

Un vent léger soufflait toujours des montagnes bleutées qu’on apercevait au loin, mais le ciel se taisait.

— Dis-moi, toi cher vent qui souffle de ces montagnes bleutées, sont-elles celles de ma patrie? Dites-moi, vous chères rivières, est-ce le sang de mes ancêtres que vous lavez des orgueilleux remparts de cette fière cité?

Tout était muet, tout se taisait, mais c’était comme si un tendre pressentiment, une voix secrète me disait:

— C’est le pays que tu as tant cherché!

Tout à coup, un murmure me fit dresser l’oreille. Sur la rive, à peu de distance, j’aperçus un pêcheur. Il avait amarré sa barque et radoubait ses filets. Dans ma douce exaltation, je ne l’avais pas remarqué. Je m’approchai et lui souhaitai le bonjour.

Il me regarda sans un mot mais détourna aussitôt les yeux pour se remettre à l’ouvrage.

— Quel est donc le pays qu’on voit là-bas, de l’autre côté du fleuve? demandai-je, tout tremblant d’impatience en attendant sa réponse.

Il eut un geste comme pour dire «Qu’est-ce que j’en sais moi!», mais finit par lâcher du bout des lèvres:

— Oui, il y a bien un pays là-bas!

— Et il s’appelle comment?

— Ça, je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est qu’il y a un pays, mais je n’ai pas demandé son nom.

— Et tu viens d’où, toi? insistai-je.

— Bah, chez moi, c’est là-bas, à une demi-heure d’ici. C’est là que je suis né.

«C’est bizarre, ce ne doit pas être le pays de mes ancêtres, ce ne doit pas être ma patrie» me dis-je en mon for intérieur, avant de lui demander tout haut:

— Alors, tu ne sais vraiment rien sur ce pays? Qu’est-ce qu’on en dit? Rien de particulier?

Le pêcheur réfléchit puis lâcha ses filets. On avait l’impression que quelque chose lui revenait en mémoire. Après un long silence, il dit:

— Il paraît qu’il y a pas mal de porcs, dans ce pays.

— Il n’est connu que pour ça? demandai-je étonné.

— Pour ses âneries aussi, mais ça ne m’intéresse pas tellement! fit-il, impassible, avant de se remettre à remmailler ses filets.

Ne trouvant pas sa réponse très limpide, je l’interrogeai de nouveau:

— Quel genre d’âneries?

— Tous les genres possibles, répondit-il blasé, en étouffant un bâillement.

— Alors comme ça, des porcs et des âneries! Tu n’as entendu parler de rien d’autre?

— À part les cochons, on dit qu’ils ont beaucoup de ministres, qui à la retraite, qui en disponibilité, mais ils ne les exportent pas à l’étranger. Ils n’exportent que leurs cochons.

Imaginant que le pêcheur se fichait de moi, je m’énervai:

— Arrête tes boniments! Tu me prends pour un imbécile?

— Si tu me paies, je t’emmène sur l’autre rive, comme ça tu pourras voir par toi-même. Ce que je te raconte, je l’ai entendu dire. Je n’ai pas été là-bas, moi, je ne sais pas tout ça de source sûre.

«Impossible que ce soit le pays de mes illustres ancêtres, si célèbre pour ses héros, ses exploits et son brillant passé» me dis-je. Cependant, le pêcheur avait éveillé ma curiosité par ses réponses étranges à mes questions, et je résolus donc d’aller voir aussi ce pays-là – n’en avais-je pas déjà vu tant d’autres au cours de mon périple! Je fis affaire avec lui et pris place dans sa barque.

Il rama jusqu’au rivage, empocha la somme dont nous étions convenus et, après que j’eus mis pied à terre, t’en retourna dans son esquif.

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