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Mer morte (3/5)

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J’ai énormément voyagé de par le monde. À quelques exceptions près, les gens n’en croient pas un mot et disent que je raconte des histoires. Quelle drôle d’idée! Après tout ils peuvent bien croire ce qu’ils veulent. L’essentiel, c’est ce que je dis: j’ai énormément voyagé.

En parcourant le monde, on voit vraiment toutes sortes de choses, qu’on n’imaginerait même pas en rêve, et encore moins à l’état de veille. Tenez, la presse britannique est tombée à bras raccourcis (je l’ai lu dans l’un de leurs quotidiens) sur un malheureux Anglais qui avait écrit une sorte de journal de son voyage en Serbie. J’ai lu ce journal de voyage et je le trouve assez fidèle. Pourtant, personne en Angleterre n’a voulu croire qu’un pays comme la Serbie pouvait exister, et encore moins accorder du crédit à ce qu’écrit ce voyageur à son sujet. On l’a traité d’exalté et même de fou. Ces esprits critiques seraient bien avisés de reconnaître que tout est possible dans le vaste monde et de cesser de crier tous en chœur: «Ce n’est pas crédible! Pas conforme à la nature! On dirait des personnages tombés de la Lune!» (Ce faisant ils ne remarquent pas qu’ils sont cernés, nous aussi d’ailleurs, par une foule d’individus bien pires que s’ils étaient tombés de la Lune.) Qu’ils arrêtent de nous seriner avec ce fil rouge qui, à les entendre, devrait traverser l’œuvre tout entière; ce n’est qu’un stéréotype, cela ne mène nulle part.

Il m’est arrivé une aventure similaire. J’ai découvert au cours de mes voyages une communauté extraordinaire, ou plutôt une contrée, un État miniature, je ne saurais comment dire.

Dans ce minuscule pays (adoptons simplement cette dénomination), la première chose sur laquelle je tombai fut un meeting politique.

«Bon sang! C’est bien ma chance!» me dis-je en mon for intérieur. Je n’étais guère à mon aise car en Serbie j’avais perdu l’habitude d’assister aux réunions politiques et de me mêler des affaires publiques. Là, l’heure était au rassemblement et à la réconciliation, plus moyen de trouver quelqu’un avec qui se disputer honnêtement.

Je n’en revenais pas. Le meeting était dirigé par le représentant local des autorités de ce minuscule pays, je crois qu’ils disaient «préfet de district», et c’était lui qui avait convoqué la réunion.

Dans l’assistance, beaucoup étaient assoupis ou bouffis de sommeil, il y en avait qui somnolaient debout, la bouche à demi ouverte, les yeux fermés, la tête dodelinant de droite à gauche et de haut en bas. De loin en loin, deux braves citoyens branlaient du chef un peu plus fort, leurs crânes se cognaient, ils sursautaient, se considéraient d’un regard éteint, sans s’étonner de rien, leurs yeux se fermaient à nouveau, ils se remettaient à dodeliner de la tête avec application. On ne comptait pas ceux qui s’étaient couchés par terre et dormaient, c’était un bonheur d’entendre leurs ronflements. Du reste, beaucoup étaient parfaitement réveillés, qui roulaient les yeux et bâillaient bruyamment à s’en décrocher la mâchoire, ajoutant une note harmonieuse au chœur des ronfleurs. Tout d’un coup la milice déboula, qui apportait d’autres braves citoyens. Chaque milicien en avait chargé un sur son dos, qu’il venait déposer au meeting. Certains de ces braves citoyens restaient calmes, ne pipaient mot et regardaient avec indifférence autour d’eux; d’autres s’étaient endormis; quelques-uns se débattaient comme de beaux diables; on avait ligoté les plus coriaces.

– Qu’est-ce que c’est que ce meeting? demandai-je à l’un des quidams de l’assistance.

– Va savoir! lâcha-t-il, flegmatique.

– Ce n’est pas l’opposition, quand même?

– L’opposition! fit-il, toujours sans un regard pour son interlocuteur.

– Ne me dis pas que les autorités convoquent l’opposition au meeting qu’elles ont elles-mêmes organisé qt qu’en plus, elles y font traîner les gens par la force! insistai-je.

– Les autorités!

– Mais contre elles-mêmes?

– Sûrement! me répondit-il avec contrariété, ne sachant pas très bien sur quel pied danser.

– C’est peut-être un meeting contre le peuple? demandai-je.

– Peut-être! reprit-il sur le même ton.

– Et qu’est-ce que tu en penses? demandai-je.

Il me gratifia d’un regard morne et vide, haussa les épaules, écarta les bras comme pour dire: «Est-ce que ça me regarde!»

Je me détournai et m’apprêtai à aborder un deuxième quidam, mais son visage sans l’ombre d’une expression m’en dissuada. C’eût été une initiative inconsidérée, vouée à l’échec!

Soudain j’entendis une voix gonflée d’indignation:

– Qu’est-ce que ça veut dire? Il n’y en a pas un seul qui veuille aller dans l’opposition! C’est intolérable. Tout le monde est partisan du gouvernement, tout le mond veut être du côté du pouvoir, tout le monde est bien discipliné et se tient bien tranquille, et c’est pareil jour après jour. Une docilité à vous donner la nausée!

«Quel peuple merveilleux! Quelle bonne éducation!» pensai-je en mon for intérieur, et je me pris à jalouser ce petit pays idéal. Ici au moins, feue ma tante n’aurait pas eu motif à se lamenter ni à voir sans cesse péril en la demeure. Les gens étaient bien élevés, faisaient preuve de discipline, se tenaient tranquilles, beaucoup plus en tout cas que ne l’exigeait de nous notre bon vieil instituteur lorsque nous étions enfants. Leur conduite était si irréprochable, ils étaient si paisibles que même la pacifique police s’ennuyait ferme.

– Si vous continuez comme ça, vitupérait le préfet avec aigreur, nous n’hésiterons pas à passer à la vitesse supérieure: c’est par décret que le gouvernement nommera les membres de l’opposition. Au cas où vous ne seriez pas au courant, sachez que ça se fait à l’étranger. Ce sera réglé en un tourne-main: Untel est nommé chef de l’opposition au régime actuel, qui sera radicale et sans pitié; ses émoluments seront de quinze mille dinars par an. Untel, Untel et Untel sont nommés membres du conseil national du parti d’opposition, allez hop. Ensuite, dans tel district, l’opposition sera répresentée par Untel et Untel, on aura enfin la paix. Ça ne peux plus durer. Le gouvernement a déjà trouvé le moyen de lancer un journal qui lui sera entièrement défavorable. Les négociations à cet effet sont en cours et des gens braves, fiables et fidèles ont été identifiés.

Les citoyens, c’est-à-dire les membres de l’opposition, regardaient à moitié endormis le préfet de district. Leurs traits ne laissaient apparaître aucune réaction d’aucune sorte. Ni étonnement, ni révolte, ni satisfaction – absolument rien, comme si le représentant des autorités n’avait pas ouvert la bouche.

– Donc, vous êtes désormais l’opposition! déclara-t-il.

Les gens le regardèrent sans un mot, sans ciller, sans réagir.

Prenant en main la liste des présents, c’est-à-dire de ceux qu’on avait forcés à venir au meeting, le préfet entreprit de faire l’appel.

— Tout le monde est là! dit-il avec contentement quand il eut fini.

Renversé sur le dossier de sa chaise, satisfait, il se frotta les mains.

— Paaarfait! dit-il, le sourire aux lèvres. Nous pouvons enfin nous y mettre!… En tant qu’opposants au gouvernement, vous avez pour mission d’attaquer le gouvernement avec la plus grande virulence, de réprouver sa conduite des affaires et de condamner les orientations de sa politique tant intérieure qu’extérieure.

Pendant que l’assistance reprenait peu à peu ses esprits, quelqu’un se hissa sur la pointe des pieds, leva la main et dit d’une petite voix geignarde:

— Monsieur, monsieur! Je peux vous raconter l’histoire d’un opposant.

— Vas-y, on t’écoute.

Celui qui avait demandé la parole s’éclaircit la voix, bomba le torse puis se mit à débiter son histoire sur un ton qui rappelait le nôtre, à l’école primaire, lorsque nous répondions aux questions du maître en lui récitant les leçons de morale:

— Il était une fois deux citoyens, l’un s’appelait Milan et l’autre Ilija. Milan était un gentil citoyen, sage et discipliné, Ilija un vilain citoyen, un propre à rien. Milan obéissait en tout à son gentil gouvernement, et Ilija était un propre à rien qui n’obéissait pas à son gentil gouvernement et votait contre les candidats du gouvernement. Alors le gentil gouvernement convoqua Milan et Ilija et déclara: «Milan, tu es un citoyen sage et discipliné, voici pour toi beaucoup d’argent; en plus de ton emploi actuel, tu te verras confier une autre charge avec une meilleure paie.» Après quoi on tendit au gentil Milan un plein sac de monnaie. Milan baisa la main du gentil gouvernement et s’en fut allègrement chez lui. Le gouvernement se tourna alors vers Ilija et lui dit: «Ilija, tu es un vilain citoyen, un propre à rien, je vais donc t’arrêter et te prendre ton salaire pour le donner aux gentils et aux braves.» La police arrêta sur-le-champ le vilain Ilija, qui souffrit beaucoup et plongea sa famille dans l’affliction. Tel est le sort de tous ceux qui n’obéissent pas à leurs aînés et à leur gouvernement.

— Très bien! dit le préfet de district.

— Monsieur, monsieur! Je sais ce que nous enseigne cette histoire! lança quelqu’un d’autre.

— Bien, on t’écoute!

— Cette histoire nous enseigne qu’il faut toujours être fidèle au gouvernement et toujours lui obéir si on veut pouvoir vivre en famille. Les citoyens sages et disciplinés ne se comportent pas comme Ilija et comme ça tous les gouvernements les aiment! dit l’opposant.

— Bien, et quel est le devoir d’un citoyen sage et discipliné?

— Le devoir d’un citoyen sage et patriote est de se lever chaque matin de son lit.

— Très bien, c’est son premier devoir. En a-t-il d’autres?

— Oui, il en a d’autres.

— Qui sont?

— De s’habiller, de se débarbouiller et de petit-déjeuner!

— Et ensuite?

— Ensuite il sort tranquillement de sa maison et va tout droit à son travail, et s’il n’a rien à faire alors il va au bistrot où il attend qu’il soit l’heure de déjeuner. À midi pile, il retourne tranquillement chez lui pour déjeuner. Après, il boit un café, se lave les dents et se couche pour faire un somme. Quand il a bien dormi, il se débarbouille et va faire une promenade, après quoi il se rend au bistrot et, quand vient l’heure du dîner, il rentre tout droit chez lui pour dîner. Après, il se couche dans son lit pour dormir.

De nombreux membres de l’opposition racontèrent à tour de rôle une petite histoire en soulignant bien sa morale édifiante. Puis ils exposèrent leurs convictions et leurs principes.

L’un d’eux proposa qu’on mît fin au meeting pour aller de concert au bistrot boire un verre de vin.

Là, les opinions divergèrent pour donner lieu à un débat houleux. Personne ne se sentait plus l’envie de dormir. On vota sur les principes. À l’issue du vote, le préfet annonça que la proposition était acceptée dans son principe et qu’il était acquis qu’on irait au bistrot; il ne restait plus qu’à discuter les détails: qu’allait-on boire là-bas?

Les uns se prononcèrent pour du vin à l’eau de Seltz.

— Ah non! hurlèrent les autres, il vaut mieux de la bière!

— Moi, par principe, je ne bois pas de bière! rétorqua l’un de ceux du premier groupe.

— Moi, par principe, je ne bois pas de vin.

Une foule de principes et de convictions furent ainsi convoqués, alimentant une vive polémique.

Quelques-uns (une infime minorité) mentionnèrent le café. Mais l’un d’eux, consultant sa montre, déclara:

— Trois heures cinq! Maintenant, moi non plus je ne peux plus boire de café. Par principe, je n’en bois qu’avant trois heures de l’après-midi, jamais après.

À l’issue d’innombrables discours, qui durèrent tout l’après-midi, on passa au vote.

Le préfet de district, en digne représentant des autorités, se montra objectif et équitable. Il ne voulait en rien influer sur la liberté de vote. Il permit à tout citoyen d’exprimer, par la pacifique voie parlementaire, ses intimes convictions. Ce droit était du reste garanti à chacun par la loi, à quoi bon le lui refuser?

Le scrutin se déroula dans l’ordre le plus parfait.

À l’issue du vote, le préfet se leva, le visage sérieux et grave, comme il convient au président de séance d’une assemblée politique, et d’une voix plus sérieuse encore communiqua les résultats:

— A l’écrasante majorité, le groupe pour le vin à l’eau de Seltz l’emporte; il est suivi par la fraction pour le vin non coupé, elle-même suivie par la fraction pour la bière. Trois électeurs se sont prononcés pour le café (deux avec sucre, un sans sucre) et enfin une voix s’est portée sur le café au lait.

J’ai oublié de préciser que ce dernier citoyen n’avait pu terminer son discours contre le gouvernement, le tapage de la foule ayant couvert sa diatribe puérile. Un peu plus tard, il avait repris la parole pour dire qu’il était contre ce type de réunion, que ce n’était d’ailleurs pas du tout un meeting de l’opposition, que c’était une plaisanterie machinée par les autorités, mais là encore les cris et le tapage des autres l’avaient empêché de finir.

Le préfet se tut un bref instant avant d’ajouter:

— En ce qui me concerne, je prendrai une bière, car M. le ministre ne boit jamais de vin à l’eau de Seltz.

Le doute s’empara aussitôt de l’opposition, qui déclara comme un seul homme qu’elle était pour la bière (à l’exception de celui qui avait voté pour le café au lait).

— Je ne tiens pas à influer sur votre libre choix, dit le préfet, je vous prie donc de vous en tenir à vos convictions.

Rien n’y fit! Personne ne voulut entendre parler de convictions et tout le monde argua que, si le vote avait donné ces résultats, c’était par pur hasard. Chacun d’ailleurs se demandait comment cela avait bien pu se produire vu que personne, en réalité, ne partageait l’avis qui avait recueilli la majorité des voix.

Mais enfin tout se finit bien et, après ce long et pénible labeur politique, on s’achemina vers le bistrot.

On but, on chanta, on porta des toasts au gouvernement et à la nation tout entière; tard dans la nuit, on finit par se séparer pour rentrer tranquillement chez soi.

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Au fer rouge

J’ai fait un rêve affreux. Ce qui s’y passait ne m’étonne guère. Par contre, je me demande comment j’ai pu avoir la témérité de rêver des choses horribles, moi qui suis un paisible et honnête citoyen, digne rejeton de notre malheureuse et bien-aimée Serbie, comme le sont d’ailleurs tous les autres fils de notre chère patrie. Si encore je faisais exception et me distinguais des autres, mais non, grand Dieu, je me comporte exactement comme tout le monde. Et pas un détail ne m’échappe. Tenez, un jour, dans la rue, je remarquai par terre un bouton qui brillait, tombé de l’uniforme d’un sergent de ville. Son éclat enchanteur me mit aussitôt dans d’aimables dispositions. J’allais passer mon chemin quand ma main fit d’elle-même le salut militaire; ma tête s’inclina avec révérence et sur mes lèvres s’épanouit ce sourire courtois que nous avons habituellement pour nos aînés.

«Le sang qui coule dans nos veines est décidément bien noble!» pensai-je incontinent. À cet instant précis, un malotru qui passait par là marcha par inadvertance sur le bouton.

Ayant gratifié le susdit d’un hargneux «Espèce de rustre!», je crachai avec dégoût sur son passage avant de poursuivre tranquillement ma route. L’idée que les malotrus de cet acabit sont en très petit nombre me consolait, et j’étais fort aise d’avoir, moi, par la grâce de Dieu, un cœur sensible et le noble sang de nos valeureux ancêtres.

Vous savez maintenant la belle âme que je suis, que rien ne distingue de ses honnêtes concitoyens, et c’est à votre tour d’être intrigués: pourquoi faut-il que cela m’arrive à moi, justement à moi, d’avoir en songe des idées aussi affreuses qu’idiotes?

Ce jour-là, il ne se passa rien d’extraordinaire. Je fis un bon dîner, sirotai mon vin, me curai les dents. Après quoi, ayant si courageusement et si consciencieusement accompli tous mes devoirs de citoyen, je me mis au lit avec un peu de lecture, histoire de m’assoupir. Mes vœux furent exaucés: le livre me tomba bientôt des mains et je m’endormis comme un agneau, la conscience tranquille.

Tout d’un coup, je me retrouvai sur une route étroite et boueuse serpentant parmi les monts. Nuit froide, nuit noire. Un vent coupant hurlait dans les branches dénudées. Ciel sombre, hostile, muet. Une fine neige m’entrait dans les yeux, me cinglait la figure. Pas âme qui vive. Je me hâtais sur le chemin plein de boue, glissant à droite, à gauche, trébuchant, tombant; je finis par me perdre. Toute la nuit, et Dieu sait si elle fut longue, interminable, j’errai ainsi à l’aveuglette. Mais sans désemparer, j ’avançai sans savoir où j’allais.

Cela dura de bien nombreuses années et me mena bien loin de mon pays natal, dans une contrée inconnue, un pays étrange dont personne n’a jamais dû entendre parler et qu’on ne saurait sûrement imaginer qu’en rêve.

Sillonnant ce pays, j’arrivai dans une grande ville grouillant de monde. Une foule considérable s’était rassemblée sur la vaste place du marché d’où s’élevait un tapage effroyable, à vous crever les tympans. Je descendis dans une auberge juste en face du marché et demandai au patron la raison de pareille affluence.

— Nous sommes de paisibles et honnêtes gens, commença-t-il. Nous vouons à notre kmet fidélité et obéissance.

— Parce que chez vous, un petit magistrat communal, c’est l’autorité suprême? l’interrompis-je.

— Chez nous, c’est le kmet qui commande, et c’est l’autorité suprême; juste après vient la milice.

Je me mis à rire.

— Qu’est-ce qui te fait rire? Tu ne savais pas? Et tu viens d’où, toi?

Je lui racontai que je venais de la lointaine Serbie et que je m’étais égaré.

Murmurant par devers lui «J’ai entendu parler de ce célèbre pays!», il m’adressa un regard plein de considération avant de poursuivre tout haut:

— C’est comme ça, chez nous. Le kmet commande avec ses hommes de main.

— Et ils sont comment, eux?

— Eh bien tu vois, il y en a de plusieurs sortes, ils se distinguent par leur rang. Il y a les miliciens de première classe et ceux de deuxième… Nous, ici, nous sommes de paisibles et honnêtes gens, mais des alentours arrive toute une canaille qui nous déprave et nous corrompt. Pour qu’on ne nous confonde pas avec les autres, le kmet a ordonné hier à tous les citoyens de se rendre devant le tribunal communal, où ils seront marqués au fer rouge sur le front. Voilà pourquoi le peuple s’est rassemblé: il faut se mettre d’accord sur la suite des opérations.

Je tressaillis et pensai à m’enfuir au plus vite de cet effrayant pays: bien que je fasse un noble Serbe, une telle bravoure ne m’était pas coutumière et j’eus la chair de poule.

Souriant avec indulgence, l’aubergiste me tapota l’épaule. Plein d’orgueil, il déclara:

— Alors, l’étranger, tu n’en mènes pas large!… Il faut dire que notre courage est sans pareil à mille lieues à la ronde!…

— Et qu’est-ce que vous comptez faire? demandai-je timidement.

— Comment ça, qu’est-ce qu’on compte faire? Attends seulement de voir quels héros nous sommes. Notre courage est sans pareil à mille lieues à la ronde, je te l’ai déjà dit. Tu as parcouru d’innombrables pays mais je suis sûr que tu n’as jamais vu de peuple plus héroïque. Allons-y ensemble. Je dois me dépêcher.

Au moment où nous sortions, on entendit une cravache cingler devant la porte.

Passant la tête au-dehors, je ne fus pas déçu par le spectacle: un homme coiffé d’un magnifique tricorne et vêtu d’un habit bariolé[1], à califourchon sur un autre homme portant un classique mais riche costume de ville, s’arrêtait devant l’auberge et descendait de sa monture.

L’aubergiste sortit et salua jusqu’à terre. L’homme en habit bariolé entra dans la salle et s’assit à une table somptueusement dressée. L’homme en costume de ville resta dehors à attendre. Il eut également droit aux prosternations du tavemier.

— Qu’est-ce que ça veut dire? demandai-je, perplexe.

— Voilà, m’expliqua l’aubergiste à voix basse, celui qui vient d’entrer, il est milicien de première classe, et celui-là, c’est l’un des plus éminents citoyens de notre ville, un homme fort riche et un grand patriote.

— Mais enfin, pourquoi est-ce qu’il accepte de porter l’autre sur son dos?

De la tête, l’aubergiste me fit signe et nous nous éloignâmes de quelques pas. Un sourire vaguement condescendant aux lèvres, il déclara:

— Ici, chez nous, c’est considéré comme un honneur dont bien peu sont jugés dignes!…

Il me raconta encore toutes sortes d’histoires mais j’étais trop ébranlé pour comprendre ce qu’il disait. Les derniers mots, par contre, je les entendis parfaitement: «Ce n’est pas donné à n’importe quel peuple de pouvoir et de savoir apprécier un tel service rendu à la patrie!»

Nous arrivâmes au lieu du rassemblement; l’élection du bureau avait déjà commencé.

Comme candidat à la présidence, les uns avaient désigné un certain Kolb, si je me souviens bien du nom; les autres, un certain Talb; un troisième groupe, à son tour, avait son propre candidat.

Dans un branle-bas indescriptible, chaque clan cherchait à imposer son homme.

— Pour présider une assemblée aussi importante que la nôtre, je suis d’avis qu’il n’y a pas de meilleur candidat que Kolb, dit quelqu’un du premier clan. Ses vertus de bon citoyen et sa bravoure nous sont en effet bien connues. Personne parmi nous ne peut se vanter d’avoir été chevauché par les notables plus souvent que lui.

— De quoi tu causes, glapit quelqu’un du deuxième clan, personne ne t’est jamais monté dessus, même pas un stagiaire!

— On les connaît, vos vertus, cria quelqu’un du troisième clan, le moindre coup de cravache et ça se met à pleurnicher!

— Frères, mettons-nous d’accord! commença Kolb. C’est vrai que les hauts dignitaires me montaient déjà souvent sur le dos il y a dix ans, c’est vrai que j’ai reçu leurs coups de cravache sans me lamenter, mais il n’empêche qu’il peut quand même y avoir des gens plus méritants. Il y en a peut-être de plus jeunes et de meilleurs que moi.

— Il n’y en a pas! Il n’y en a pas! entonnèrent ses partisans.

— On ne veut plus entendre parler de ces vieux titres de gloire! Ça fait déjà dix ans que Kolb leur sert de monture! hurlèrent ceux du deuxième clan.

— Place à la jeunesse, les anciens, on les a assez vus! clamèrent ceux du troisième.

Tout à coup, le vacarme se tut; les gens s’écartèrent pour laisser passer un homme d’une trentaine d’années. Dès qu’il apparut, toutes les têtes s’inclinèrent profondément.

— C’est qui? murmurai-je au tavemier.

— Le champion de notre bonne ville. C’est un gars très prometteur. Il a beau être jeune, le kmet en personne lui a déjà grimpé trois fois sur le dos. Sa popularité est sans égale jusqu’à présent.

— C’est peut-être lui qui va être élu? demandai-je.

— Il n’y a pas l’ombre d’un doute, parce que les candidats qu’on a vus jusqu’à maintenant sont tous trop vieux, ils ont fait leur temps, alors que celui-là, pas plus tard qu’hier il portait le kmet sur son dos.

— Il s’appelle comment ?

— Kleard.

On lui accorda la place d’honneur. Kolb prit la parole:

— Je suis d’avis que ce n’est pas la peine de chercher un meilleur candidat que Kleard. Oui bien sûr il est jeune, mais nous les vieux, on ne lui arrive pas à la cheville.

— Exactement! Exactement!… Vive Kleard!… s’exclamèrent toutes les gorges à la fois.

Kolb et Talb l’escortèrent jusqu’au fauteuil de président.

Tout le monde s’inclina de nouveau profondément puis le silence se fit.

— Merci à vous, mes frères, merci de m’avoir aujourd’hui, à l’unanimité, témoigné de si grands égards et rendu un si grand honneur. Je suis plus que flatté d’avoir désormais entre les mains vos espérances. En ces jours décisifs, présider aux volontés du peuple n’est pas une tâche aisée, mais je mettrai toutes mes forces dans la bataille pour justifier votre confiance, défendre partout vos intérêts avec dévouement et maintenir ma réputation au niveau qu’elle mérite. Merci de m’avoir élu.

— Vivat! Vivat! Vivat! entendit-on de tous côtés.

— Et maintenant, chers frères, permettez-moi de dire quelques mots sur cet événement capital. Il ne sera pas facile d’endurer les souffrances qui nous attendent; il ne sera pas facile de tenir bon pendant qu’on nous marque au fer rouge. Non, supporter de telles souffrances n’est pas à la portée de n’importe qui. Que les poltrons tremblent de peur! Qu’ils blêmissent! Quant à nous, n’oublions pas une seule minute que nous sommes les descendants de vaillants ancêtres, que dans nos veines coule le sang noble et héroïque de nos aïeux, ces preux chevaliers qui n’ont pas même grincé des dents à l’heure où ils mouraient pour notre liberté et notre bien à tous. Les souffrances qui nous attendent ne sont rien à côté des leurs, et ce n’est pas maintenant que nous vivons dans le bien-être et l’opulence que nous allons flancher et nous montrer lâches! Le vrai patriote, celui qui ne veut pas que son peuple se couvre de honte à la face du monde, celui-là supportera stoïquement la douleur.

— Bien dit! Vivat! Vivat!

Quelques autres orateurs pleins d’ardeur vinrent encourager la foule apeurée, en usant à peu de chose près des mêmes termes que Kleard.

Un vieillard livide, à bout de forces, demanda alors la parole. Il avait le visage sillonné de rides, les cheveux et la barbe blancs comme neige. Ses jambes ployaient sous le poids des années, son dos était voûté, ses mains tremblaient. Sa voix chevrotait, ses yeux larmoyaient.

— Mes enfants, commença-t-il, et les grosses larmes qui roulaient sur ses joues pâles et ridées tombaient sur sa blanche barbe, je me porte mal et vais bientôt trépasser, mais il me semble qu’il vaut mieux ne pas tolérer pareille infamie. J’ai vécu pendant cent ans et je m’en suis bien passé… ce n’est pas pour qu’on vienne maintenant frapper du sceau de l’esclavage ma tête chenue et exténuée…

— À bas ce vieux misérable! aboya le président.

— À bas! criaient les uns.

— Vieux lâche! criaient les autres.

— Il devrait encourager les jeunes, au lieu de quoi il vient effrayer le peuple! criaient les troisièmes.

— Honte à ses cheveux blancs! Malgré sa longue vie, il faut encore qu’il ait peur de quelque chose! Nous, les jeunes, nous sommes intrépides! criaient les quatrièmes.

— Sus au couard!

— Qu’on le jette dehors!

— Sus! Sus!

La foule des jeunes intrépides, au comble de l’excitation, se rua sur le cacochyme vieillard et, fulminant, se mit à lui taper dessus et à le traîner dehors.

C’est tout juste s’ils finirent par le laisser partir, à cause de son grand âge; sans cela, ils l’auraient lapidé.

Tous firent le serment et donnèrent leur parole que, le lendemain, ils couvriraient de gloire le nom de leur peuple et se conduiraient en braves.

L’assemblée se dispersa dans l’ordre le plus parfait. On pouvait entendre dire:

— Demain, tout le monde saura de quel bois on se chauffe!

— Demain, on les verra, les fiers-à-bras!

— Il est temps de montrer qui vaut quelque chose et qui ne vaut rien! Il y en a assez que n’importe quel minable se vante d’être un héros!

Je m’en retournai à l’hôtel.

—  Tu as vu de quel bois on se chauffe? demanda fièrement l’aubergiste.

—  J’ai vu, répondis-je d’un ton absent.

Je n’avais plus de force et des impressions étranges bourdonnaient dans ma tête.

Ce même jour, je lus dans leurs journaux un éditorial rédigé en ces termes:

«Citoyens, l’heure a sonné! Les temps des vains éloges, des forfanteries des uns ou des autres, des paroles creuses dont nous usons à satiété pour exalter nos prétendues vertus et nos prétendus mérites sont révolus! L’heure a sonné de faire nos preuves une fois pour toutes! De montrer qui vaut vraiment quelque chose et qui ne vaut rien! Et nous comptons bien qu’il n’y aura pas, parmi nous, de ces infâmes poltrons que les autorités devraient traîner de force à l’endroit où le marquage au fer rouge aura lieu. Celui qui sent couler dans ses veines ne serait-ce qu’une goutte du sang valeureux de nos ancêtres, celui-là aura à cœur de venir au plus tôt s’exposer aux souffrances, il aura à cœur de supporter la douleur avec calme et sans fléchir, car cette sainte douleur est le sacrifice qu’exigent la patrie et le bien commun. En avant, citoyens, la grande épreuve est pour demain!…»

Ce jour-là, mon tavernier se coucha tout de suite après la réunion; il devait se lever tôt le lendemain pour arriver aux premières heures devant le tribunal. De leur côté, nombre de ses concitoyens s’y rendirent sans attendre afin d’y prendre la meilleure place possible.

Au petit matin, je pris à mon tour le chemin du tribunal. Toute la ville s’y pressait, petits et grands, hommes et femmes, et jusqu’aux petits enfants que leurs mères portaient dans leurs bras. Eux aussi, on allait les marquer du sceau de l’esclavage, haute distinction qui leur donnerait, plus tard, un droit prioritaire aux meilleurs emplois dans les services de l’État.

On se poussait, on jurait (à cet égard, ils nous ressemblent un peu, à nous les Serbes, cela me fit chaud au cœur), c’était à qui parviendrait le premier devant la porte. Il y en eut même quelques-uns pour en venir aux mains.

Vêtu d’un habit de cérémonie immaculé, le fonctionnaire chargé de procéder au marquage chapitrait gentiment son monde:

— Doucement, que diable, chacun aura son tour, vous n’êtes quand même pas du bétail pour vous disputer comme ça!

Le fer était rouge, l’opération commença. Certains hurlèrent, d’autres ne firent que gémir, en tout cas personne, tant que je fus présent, ne réussit à tenir bon sans broncher.

Je ne pus longtemps regarder ce calvaire et m’en retournai à l’auberge. Un petit groupe s’y était déjà attablé, qui buvait et cassait une petite croûte.

— Ouf, le plus dur est fait! dit l’un.

— Pardi! nous, on n’a pas tellement pleurniché, mais Talb, il a braillé comme un âne!… dit un autre.

— Ah, le voilà bien, ton Talb, et dire qu’hier vous vouliez qu’il préside l’assemblée!

— On ne pouvait pas savoir, personne ne le connaissait!

Tout en discutant, ils geignaient et se tortillaient de douleur, mais ils le dissimulaient tant bien que mal: chacun d’eux aurait eu honte d’apparaître comme un lâche.

Kleard se couvrit d’indignité pour avoir gémi tandis qu’un certain Lear[2] se distingua par son héroïsme: il exigea qu’on lui fît deux marques au fer rouge et ne laissa pas échapper le moindre son. La ville entière ne parlait que de lui, avec le plus grand respect.

Il y en eut quelques-uns pour prendre la fuite; ceux-là furent couverts d’opprobre.

Quelques jours plus tard, celui qui portait deux sceaux sur le front se promenait, la tête haute, drapé dans sa dignité et son orgueil, auréolé de gloire, respirant la fierté; où qu’il passât, absolument tout le monde s’inclinait et mettait chapeau bas devant le héros du jour.

Hommes, femmes, enfants, tous couraient après lui dans les mes pour voir le très illustre citoyen. Partout, un murmure de vénération se répandait sur son passage: «Lear, Lear!… C’est lui! C’est le héros qui s’est laissé marquer par deux fois, sans une plainte, sans un soupir!» Les journaux l’encensaient, le glorifiaient passionnément.

Il avait bien mérité l’amour du peuple tout entier.

Ces louanges résonnaient de tous côtés, tant et si bien que l’héroïque sang serbe se mit à bouillonner dans mes veines. Nous aussi, nous avions pour ancêtres des héros qui, eux aussi, étaient morts pour la liberté, suppliciés sur le pal; nous aussi, nous avions un héroïque passé et notre héroïque Kosovo. Ivre de fierté nationale, exalté à l’idée de couvrir mon peuple de gloire, je me précipitai devant le tribunal où je m’écriai:

— Quels sont donc les mérites de votre Lear?… De vrais héros, vous n’en avez encore jamais rencontrés! Attendez seulement de voir la noblesse du sang serbe! Marquez-moi au fer dix fois, pas seulement deux!

Le fonctionnaire en habit immaculé approcha de mon front le fer chauffé au rouge. Je tressaillis… et me réveillai.

Inquiet, j’ai tâté mon front; grâce au ciel, je n’avais rien. Quelles histoires saugrenues ne va-t-on pas rêver!

«Il s’en est fallu de peu que je ne ternisse la gloire de leur Lear!» Sur cette pensée, je me suis retourné avec contentement dans mon lit, mais j’avais comme un vague regret que le rêve ne fut pas allé jusqu’à son terme.

 

Source: Domanović, Radoje, Au fer rouge, Non lieu, Paris, 2008 (traduit par Ch. Chalhoub).

 

[1] Référence à l’uniforme de la milice qui dépendait du kmet: tricorne, veste et pantalon de couleurs différentes. (N.d.T.)

[2] Ce nom imaginé par Domanović (et qui se prononce Lé-ar) ne doit pas évoquer le roi Lear de Shakespeare. (N.d.T.)

Servilie (7/12)

(page précédente)

Dans la rue, un monde fou affluait de nouveau et faisait un tapage à vous crever les tympans.

«Où vont donc tous ces gens? Que se passe-t-il encore?… Une délégation, probablement…» me dis-je en m’étonnant de cette foule innombrable, bariolée et hétéroclite. J’abordai le premier venu:

— Où se précipitent tous ces gens?

Profondément outragé par ma question idiote, il me toisa d’un air furieux, me tourna le dos et rejoignit la foule.

J’en interrogeai un deuxième, puis un troisième; les deux me jetèrent un regard méprisant sans me répondre. Je finis par tomber sur quelqu’un que j’avais déjà rencontré au lancement d’un nouveau journal patriotique (ce qui n’a rien d’extraordinaire, vu qu’il en sortait plusieurs chaque jour dans ce pays) et lui posai la même question:

— Où se précipitent tous ces gens?

Je tremblais que cela ne se passât, avec ce patriote de ma connaissance, encore plus mal qu’avec les autres.

Lui aussi me lança un regard méprisant puis lâcha, outré, en s’étranglant d’indignation:

— Quelle honte!

Je rougis et parvins juste à bredouiller:

— Pardonnez-moi, je n’avais pas l’intention de vous froisser, je voulais seulement vous demander…

— Ah ça, tu peux bien demander! Tu viens de quelle planète? Tu n’as pas honte de demander ce que le dernier des bourricots sait déjà? Notre pays souffre mille souffrances et nous, ses dignes fils, nous nous précipitons à son secours. Mais toi, tu tombes des nues, tu n’es pas au courant de ce grand événement! proféra-t-il, la voix frémissant de patriotisme offensé.

M’excusant, me justifiant longuement de la faute si grossière que mon inconséquence m’avait fait commettre, j’implorai son pardon.

Il revint à de meilleures dispositions et me raconta que les Anoutes, cette tribu belliqueuse, faisaient des incursions en Servilie depuis le sud et se livraient à de terribles exactions.

— On vient d’apprendre qu’ils ont exterminé la nuit dernière moult familles, incendié moult maisons et pris en butin moult bétail! poursuivit-il.

— C’est horrible! dis-je en tressaillant d’effroi.

L’idée me traversa l’esprit de foncer au sud du pays me colleter avec les Anoutes, tant le calvaire que leur barbarie infligeait à d’innocents et paisibles citoyens me faisait mal. Je me sentais une force de jeune homme, oubliant tout simplement que j’étais un vieux bonhomme usé et impuissant.

— Est-ce qu’on peut rester indifférent à ces massacres et à ce comportement bestial de nos voisins? reprit le patriote de ma connaissance.

— Sûrement pas! m’écriai-je, transporté par ces paroles enflammées. Plutôt être cent pieds sous terre!

— Voilà pourquoi tous les citoyens se précipitent au meeting. Il faudrait être inconscient pour ne pas y aller. Mais chaque corporation tiendra sa propre assemblée de son côté.

— Ah bon, pourquoi?

— Pourquoi?… Notre éternelle discorde, pardi! Il n’empêche que chacune des assemblées prendra sa décision à l’unanimité, une décision patriotique. D’ailleurs, plus il y en a, mieux ça vaut; l’important, quand il s’agit de notre chère patrie, c’est d’être tous unis par les sentiments et les pensées, c’est de respirer du même souffle.

Et en effet, les gens partirent par groupes dans diverses directions; chaque groupe faisait diligence vers le lieu assigné où devait se tenir son assemblée.

Comme je ne pouvais naturellement assister à toutes les réunions, je m’acheminai avec le gars de ma connaissance et son groupe. C’étaient des fonctionnaires de justice et de police.

Nous entrâmes dans un hôtel, dans une vaste salle où l’on avait déjà disposé des sièges et tendu un tapis vert sur une table à l’intention des organisateurs du meeting. Chacun prit place, les patriotes citoyens sur les chaises, les organisateurs à la table.

— Frères! commença l’un d’eux. Vous savez déjà pourquoi nous sommes ici réunis. Ce qui nous rassemble tous, c’est un noble sentiment, le désir de trouver un remède et de barrer la route aux assauts impudents des bandes d’Anoutes dans les zones sud de notre chère patrie, le désir de venir en aide aux malheureuses populations qui endurent ce fléau. Cependant, messieurs, avant toute chose et comme vous le savez, il est d’usage dans de telles circonstances d’élire un président, un vice-président et des secrétaires de séance.

Après un long brouhaha, celui qui avait ouvert le meeting fut élu président et les autres organisateurs désignés aux fonctions secondaires du bureau.

Quand l’ensemble du comité, conformément à des us et coutumes solidement établis, eut remercié l’assemblée de patriotes de l’insigne honneur qui lui était fait, le président agita sa sonnette et déclara la séance ouverte.

— Quelqu’un souhaite-t-il prendre la parole? demanda-t-il.

Un quidam se manifesta au premier rang pour dire qu’il était de rigueur que l’assemblée transmît ses salutations au gouvernement ainsi qu’au grand et sage dirigeant, lequel ferait part au souverain lui-même de leur fidélité et de leur loyauté à tous.

L’assemblée accepta cette suggestion et on prépara aussitôt un message écrit, qui tut adopté par acclamation; il y avait juste à rectifier l’ordre des mots[1] par-ci par-là, conformément aux règles de la syntaxe.

Les orateurs se succédèrent à la tribune, de plus en plus virulents. Chaque discours n’était qu’affliction, amour de la patrie, courroux à l’égard des Amautes. Chaque orateur était d’accord avec tous les précédents et proposait qu’on prît immédiatement, là en réunion, sans le moindre délai car l’affaire était par ailleurs de nature urgente, une ferme résolution par laquelle on condamnerait avec la plus grande énergie les agissements barbares des Anoutes.

On désigna sans attendre trois participants, ayant une bonne maîtrise de la langue, pour élaborer la résolution dans l’esprit convenu et la lire à l’assemblée aux fins d’approbation.

Au même instant, l’un des trois se présenta devant l’assistance avec un texte tout prêt et réclama de pouvoir en donner lecture, après quoi, si la salle était d’accord avec ce texte, il n’y aurait qu’à l’adopter.

On accéda à sa demande et il se mit à lire:

«Les fonctionnaires des corps de justice et de police, réunis ce jour en assemblée, profondément affectés par les regrettables événements qui se déroulent, hélas quotidiennement, dans les régions méridionales du pays, du fait du comportement barbare des bandes d’Anoutes, sont amenés à proclamer ce qui suit:

  1. Nous déplorons amèrement que nos compatriotes du Sud soient frappés par une telle calamité et une telle infortune.
  2. Nous condamnons de la manière la plus ferme les agissements sauvages des Anoutes et nous nous écrions: À bas! à bas les Anoutes!
  3. Nous constatons avec écœurement et dédain que les Anoutes ne sont pas un peuple civilisé et qu’ils sont indignes de l’attention de leurs éclairés voisins.»

La résolution fut, dans ses grandes lignes, adoptée à l’unanimité mais, lors du débat houleux sur le détail des clauses, on décida d’ajouter au point 2, à côté du mot sauvages, le mot dégoûtants.

On donna ensuite mandat au bureau de signer le texte au nom de l’assemblée, et celle-ci se dispersa dans la plus grande discipline.

De nouveau, le tumulte envahit les rues où se pressaient tous les gens qui revenaient des nombreux meetings patriotiques.

On pouvait voir à leurs visages qu’ils avaient l’âme en paix – la paix du juste qui vient d’accomplir son lourd mais noble et généreux devoir.

J’entendis à de multiples reprises la même discussion:

— On n’aurait pas dû être aussi durs, argumentait l’un.

— Comment ça, on n’aurait pas dû? On a bien fait. Non mais, qu’est-ce que tu t’imagines? Avec des gens d’une telle bestialité, il faut être dur et sans pitié! s’énervait l’autre.

— Je sais, je sais, mais quand même, ça manque de tact! reprenait le premier.

— Parce que tu voudrais encore du tact! Qu’on n’aille surtout pas froisser ces braves gens, hein? Ils n’ont que ce qu’ils méritent, qu’ils lisent et qu’ils tremblent! continuait l’autre, la voix frémissant d’indignation.

— Mais justement, c’est à nous, en tant que nation civilisée, d’être plus magnanimes qu’eux; après ce qui s’est passé, il faut être prudent et ne pas froisser le pays voisin, expliquait notre pacifique partisan du tact.

Dès la fin de l’après-midi, la presse publiait les nombreuses motions votées pendant la journée aux meetings patriotiques. Pour voler au secours du pays, personne n’avait manqué à l’appel. Les journaux étaient inondés de résolutions: celle des professeurs à l’occasion des regrettables événements dans le sud de la Servilie, celle de la jeunesse, celle des instituteurs, celle des officiers, celles des ouvriers, des commercants médecins, des commis aux écritures; en un mot, personne n’avait manqué à l’appel. Toutes les résolutions étaien rédigées dans le même esprit, toutes étaient fermes et déterminées toutes contenaient ces «profondément affectés», ces «nous condamnons de la manière la plus ferme» et autres formules consacrées.

Le soir, la ville se livra de nouveau aux réjouissances, aux-quelles succéda le sommeil calme, paisible et serein des patriotes, des vaillants fils de l’heureux pays de Servilie.

Les nouvelles de la province arrivèrent le lendemain. Il n’y avait pas un seul patelin qui n’eût pris une ferme résolution à l’occasion des «derniers et regrettables événements», comme disaient les habitants.

En récompense de ces grands services rendus à la patrie, il va sans dire que chacun fut, à un degré ou à un autre, couvert de décorations pour bravoure et autres vertus citoyennes.

Je fus moi-même enthousiasmé à un tel point par ce peuple exubérant, habité par la conscience civique, plein d’abnégation pour la chose publique, qu’un cri du cœur m’échappa: «Ô Servilie, jamais tu ne sombreras, quand bien même toutes les nations devraient sombrer!»

Au même instant, le mauvais génie de ce fortuné et bienheureux pays s’esclaffa de nouveau et son satanique, son sardonique «Ha, ha, ha, ha!» revint me sonner aux oreilles.

Je soupirai malgré moi.

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[1] La place de certains mots (enclitiques, proclitiques) obéit à des régles strictes dans la phrase serbo-croate, où l’ordre des mots est par ailleurs très libre. (N.d.T.)