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Mer morte (5/5)

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Le léger incident qu’avaient eu à subir ces braves gens ne resta pas isolé. Quelque temps plus tard, un jeune homme publia ses travaux scientifiques.

— De la science! Et puis quoi encore? On aura tout vu!

Naturellement, cette fois encore, personne ne voulut lire les écrits du jeune savant mais tout le monde s’acharna à démontrer avec la plus totale et la plus sincère conviction que Bekić (tel était, traduit en serbe, le nom du savant) n’était qu’un ignorant.

Il suffisait de lancer «Bekić et ses travaux scientifiques!» pour que toute la compagnie éclatât de rire. Les gens disaient: «Pas de ça chez nous! De la science, ça? Et écrite par un Bekić?» De l’avis unanime, cette science et tout ce qui va avec ne pouvait exister que chez les étrangers.

Inutile de dire que le jeune savant n’eut aucun succès. Plus encore, tout un chacun considéra instinctivement de son devoir de se récrier contre l’ouvrage et son auteur.

Voyant là une maladie contagieuse, la société tout entière se dressa pour combattre le péril avec la dernière énergie.

J’allai m’enquérir auprès d’un citoyen de ce que le savant lui avait fait.

— Rien, dit-il.

— Alors pourquoi cries-tu si fort contre lui?

— Comme ça; je ne peux pas supporter que le dernier des nuls se donne des airs.

— Des airs de quoi? C’est un scientifique qui ne fait de mal à personne.

— D’abord, je ne sais pas qui c’est. Et comment ça, de la science, je te prie? Non, non, pas de ça chez nous.

— Pourquoi?

— Comme ça. Je connais tout le monde, moi. Il se prend pour qui, celui-là ?

— Tu as lu ses travaux?

— Dieu m’en garde, je ne suis pas tombé sur la tête. Ha ha, science et Bekić! répliqua-t-il plein d’ironie avant d’éclater de rire.

Signe de croix, haussement d’épaules, geste des mains, tout chez lui sembla dire: «On ne souhaite à personne pareille infamie!» Pour finir il ajouta:

— Des gens plus intelligents que lui, ce n’est pas ça qui manque, ils ne jouent pas les savants pour autant! Il faut justement que ce soit lui qui vienne faire le malin! Tu parles d’une chance!

Et tout se répéta comme avec le poète. Plus encore: la rumeur se propagea que le jeune savant avait volé des poires au marchand de quatre-saisons à des fins de recherche scientifique.

On s’amusa ainsi pendant quelques jours, en riant à gorge déployée. Puis un nouveau scandale éclata.

— Tu es au courant?

— On a un savant!

— Ça, c’est de l’histoire ancienne. La nouveauté, c’est que notre savant a trouvé son critique!

— Il ne manquait plus que ça! Et c’est qui, cet imbécile?

— Pardi, un critique avisé, autant que Bekić dans sa branche!

— C’est qui?

— Madame Bekić!

— Sa femme?

— Rien de moins. Elle l’a magistralement critiqué. Il a la tête couverte de pansements. Ça va peut-être le ramener à la raison. On ne pouvait pas rêver meilleure critique.

Son comparse se préparait déjà avec impatience à faire connaître la nouvelle. Plein de curiosité, il demanda:

— Qu’est-ce qui s’est passé?

— Rien, elle lui a juste cassé sur la tête quelques tubes de Toricelli.

Là, naturellement, les deux compères s’esclaffèrent. Ils se séparèrent sans attendre pour aller répandre la bonne nouvelle.

L’affaire devint la nourriture spirituelle de la brave société.

Un quidam demanda pour rire à l’un de ses amis:

— Il paraît que tu t’adonnes à la science?

— C’est comme il voudra, intervint la femme de l’intéressé, mais qu’il prenne seulement bien garde que je ne m’adonne, moi aussi, à la critique.

Là encore, la compagnie éclata de rire.

Il n’était pas rare qu’on s’amusât toute la soirée à se répéter les bonnes blagues qui circulaient sur le jeune savant.

Naturellement, à lui aussi on fit les pires ennuis. Où qu’il se présentât, on se faisait une obligation de le recevoir plus aigrement que jamais. Ah ah, cet hurluberlu qui s’entêtait à ne rien faire comme tout le monde! Aucun risque en effet que, parmi ces braves gens pleins de bon sens, quiconque allât jamais commettre pareille sottise, car chez eux, quoi qu’on tentât d’entreprendre, l’étemelle règle d’or s’appliquait: «Laisse tomber, je t’en prie! Pas de ça chez nous!…»

Notre savant batailla tant qu’il finit par se lasser. La société avait vaincu l’impertinent et défendu sa propre réputation. Le savant disparut du paysage. Personne n’entendit plus parler de lui.

— Il me fait pitié, le pauvre diable!

— Ce n’était pas un mauvais bougre!

— Bah, il l’a bien cherché!

Quelque temps plus tard, un jeune peintre se manifesta. Il exposa ses toiles et attendit la sentence de l’opinion. Les tableaux n’étaient pas mauvais. Je fus le seul à aller les voir, moi l’étranger, car chez eux personne ne voulut se déplacer. Après le poète et le savant, la même histoire se répéta. À nouveau, bien que personne n’eût vu les toiles, on affirmait obstinément:

— Un peintre! Quelles inepties! Ne me parle pas de ces foutaises, je t’en prie!… Pas de ça chez nous!

L’opinion l’accabla d’injures; on se mit en ordre de bataille contre le nouveau fléau. La fièvre dura jusqu’à ce que le jeune peintre disparût du paysage. Épuisée par l’âpre lutte qu’elle avait dû mener pour échapper à cette calamité, la société se replongea dans sa somnolence.

À peine dormait-elle enfin à poings fermés qu’un jeune compositeur la réveilla en jouant ses nouvelles œuvres. Outragée, roulant des yeux, la société glapit:

— Ah ça, c’est vraiment trop fort! Quel culot!

— C’est quoi encore, ce fléau? D’où ça sort?

Mais cette fois, tout alla beaucoup plus vite. Les autorités (qui se réveillaient elles aussi d’un bon petit somme) firent une trouvaille: ces compositions encourageaient le peuple à la sédition. Naturellement, le jeune musicien qui avait osé jouer ses œuvres fut jeté au cachot comme révolutionnaire. L’opinion publique ne cacha pas sa satisfaction:

— Bien fait pour lui! Comme si on avait besoin de son charivari de tous les diables!

Après quoi elle bâilla à s’en décrocher la mâchoire, se retourna de l’autre côté et sombra comme une masse dans un profond sommeil.

Les gens sensés disaient: «De la musique? Quelle foutaise! Pas de ça chez nous!»

Il y eut encore deux ou trois événements de cette nature et ce fut tout.

Tel était le sort que réservait cette société à tous ceux qui se lançaient dans la moindre entreprise. Politique, économie, industrie, dans quelque secteur que ce fut, tous étaient condamnés à la déconfiture.

Cela me rappelle un Serbe de ma connaissance – chez nous, il y en a quantité du même genre.

C’était un nanti qui vivait de ses rentes; mangeant et buvant son content, il ne pouvait souffrir les gens qui travaillaient; lui-même ne faisait strictement rien.

D’un pas lourd, il promenait dans les rues son gros ventre et sa mine grincheuse. Il s’emportait contre tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un quelconque labeur, à une quelconque activité.

Qu’il passât devant une épicerie, il s’arrêtait pour lâcher avec hargne, en secouant la tête avec mépris:

— Épicier!… Foutaise! Lui, épicier! Il se prend pour qui? Ça aligne trois ou quatre pauvres bocaux et ça se prétend marchand! C’est à vomir!

Qu’il passât devant une quincaillerie, il s’arrêtait pour commenter d’un ton plein de fiel, avec le même regard dédaigneux:

— Lui, quincailler! Ça accroche au mur trois ou quatre pauvres articles de ferblanterie et ça se prétend marchand… On aura tout vu!… J’en ai plein le dos de tous ces crétins!

Et ainsi de suite dans toute la place: devant chaque échoppe, quelle qu’elle fût, à qui qu’elle appartînt, il s’arrêtait pour grommeler, teigneux:

— Et puis quoi encore, celui-là aussi il travaille, non mais il se prend pour qui!…

Qu’on lui parlât de n’importe quoi, de n’importe quel individu tant soit peu actif et entreprenant, aussitôt il le couvrait d’injures et le traînait dans la boue.

— Tu connais Mika?

— Tu parles si je le connais! lâchait-il avec aigreur, déjà contrarié.

— Il monte une fabrique!

— Cet abruti! Lui, une fabrique!… J’imagine d’ici la fabrique! On ne me la fait pas!

— Marko a lancé un journal.

— Marko? Un journal?… Ce crétin! Il se prend pour qui?… Marko, un journal! Tu m’en diras tant! Ah, tous ces timbrés, ce qu’ils peuvent me taper sur les nerfs.

Personne ne valait rien à ses yeux. Si quelqu’un avait ne serait-ce que l’idée d’entreprendre quelque chose, il décrétait aussitôt que c’était le dernier des imbéciles.

C’est bien dommage qu’il n’y ait pas chez nous davantage de gens de cette trempe; mais nous faisons des progrès et nous avons toutes les chances de pouvoir rejoindre avant longtemps ce petit pays idéal dans lequel j’ai passé quelque temps.

À la surface immobile des eaux stagnantes, nauséabondes, tapissées d’herbes glauques, on avait bien vu s’élever quelques vaguelettes, essayant de se dépêtrer pour prendre de la hauteur. Mais elles étaient vite retombées, la chape des herbes glauques s’était reformée et rien n’avait plus fait frémir la surface immobile. Pas la moindre vague ne s’était plus soulevée.

Ah! la puanteur de ces eaux croupissantes et inertes! Etouffante, suffocante. Du vent! du vent pour ébranler ce marécage infect où rien ne bouge!

Nulle part le moindre souffle d’air…

 

Source: Domanović, Radoje, Au fer rouge, Non lieu, Paris, 2008 (traduit par Ch. Chalhoub).

Mer morte (4/5)

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Le lendemain, le préfet envoya au gouvernement un rapport chiffré sur le meeting politique de la veille:

«Un courant politique puissant, opposé au gouvernement actuel, s’est fait jour dans mon district. Ce mouvement gagnant du terrain d’heure en heure, je nourris de sérieuses craintes quant au maintien de la dynastie actuelle. J’ai pris toutes les mesures possibles et utilisé tous les moyens à ma disposition pour enrayer cette calamité; mais comme ce mouvement d’opposition, ou pour mieux dire ce mouvement révolutionnaire, s’est répandu comme une traînée de poudre, toutes mes tentatives sont restées vaines et les révolutionnaires, par la force, se sont massivement rassemblés hier après-midi. J’ai pu constater, à écouter leurs discours agressifs et arrogants, qu’ils ont des principes anarchistes; en secret, ils fomentent certainement une sédition et un coup d’État dans le pays. Finalement, après des efforts acharnés, j’ai quand même réussi à disperser le rassemblement; nous courrions de grands risques: ils sont allés jusqu’à menacer de renverser la monarchie et de mettre en place un système de gouvernement républicain.

«Je me permets de transmettre en pièce jointe, à l’attention de M. le ministre, la liste des personnes les plus dangereuses (l’excentrique amateur de café au lait, de “Zuckerwasser” disait-il je crois, y était désigné comme meneur; figuraient également dans la liste les trois qui avaient voté pour le café). J’attends vos instructions quant aux suites à donner dans ces circonstances si graves et si déterminantes pour l’avenir de notre pays.»

Comme il avait rendu d’aussi considérables services à la patrie et à la direction du pays, le préfet de district fut immédiatement décoré et promu. Tous les opposants vinrent le féliciter et l’affaire en resta là.

Quand le meeting s’était terminé, j’avais demandé à l’un des participants:

— Chez vous, il n’y a personne qui fasse sérieusement de la politique?

— Il y en a eu.

— Et alors?

— Alors, rien… Des âneries!

— Comment ça, des âneries?

— Ah! ne m’en parle pas! Qui veux-tu qui s’occupe de politique!… J’en connais un qui a déjà essayé!

— Et qu’est-ce qu’il a fait?

— Un vrai cinglé! Qu’est-ce que tu voulais qu’il fasse!… On le connaît tous, on sait qui c’est, d’où il est, de qui il est le fils, ce qu’il mange à la maison. Son père avait bien un petit métier, mais c’était le dernier des derniers; lui, le fils, il est allé à l’école, il a vagabondé à droite à gauche dans le vaste monde, et quand il est revenu, il a commencé à me dire «il faut ci, il faut là», il parlait, je ne sais pas moi, de mettre de l’ordre, il parlait de lois, de constitution, de droits civiques, de liberté de réunion, d’élections… Ah! ne m’en parle pas, il radotait complètement celui-là!

— Et qu’est-ce que tu lui as dit?

— Rien! Qu’est-ce que tu voulais que je lui dise? J’ai ri, c’est tout. Je sais qui c’est, il n’a même pas de quoi manger, je connais son père, je connais toute sa famille. Ce n’est pas lui qui va venir m’expliquer ce que c’est qu’une constitution ce que c’est que la liberté!

— Mais peut-être qu’il savait ce que c’est? avais-je risqué.

— Tu plaisantes ou quoi? Je le connais assez pour savoir ce qu’il vaut.

— Et qu’est-ce qu’il a fait?

— Qu’est-ce que tu voulais qu’il fasse! Il lisait des bouquins, courait d’un endroit à l’autre, faisait un peu d’agitation, avec quelques autres gars qu’il avait enrôlés, ils organisaient des meetings. Il s’est fait arrêter, condamner, bannir. Une fois je lui ai dit: «Pourquoi toujours t’exciter comme un sale garnement au lieu de t’occuper de tes oignons? Tu es vraiment cinglé!»

— Et les autres, qu’est-ce qu’ils lui ont dit?

— Ils ont éclaté de rire. Quand il est sorti de prison et qu’on l’a vu passer dans la rue, quelqu’un lui a demandé: «Alors, tu l’as trouvée, ta constitution?» Tout le monde a bien rigolé. Parbleu! ce qu’on a pu se ficher de lui! Parfois c’était à se tordre de rire. Aujourd’hui encore on le surnomme Toma la Constitution[1]!

Mon interlocuteur en pleurait de rire.

— Et qu’est-ce qu’il est devenu?

— Un moins que rien. On n’a même pas voulu de lui comme fonctionnaire… Quel imbécile! Ses copains de classe, il faut voir les bonnes places qu’ils ont tous! Il ne peut s’en prendre qu’à lui-même. Cela dit, il faut lui reconnaître une chose: c’était le plus capable et le plus intelligent de toute la bande. Mais c’était un exalté. Rien n’est pire que de se mettre martel en tête. Il se piquait de remettre les choses dans le droit chemin! Ne pouvait pas faire comme tout le monde! Jamais content! Non mais, il se prenait pour qui, celui-là! Pauvre type!

— Et qu’est-ce qu’il fait maintenant?

— Dame! il a fini par revenir à la raison, mais trop tard! On l’a bien guéri de ses idées fixes, mais c’était un dur à cuire, l’administration n’aurait rien pu en tirer. Alors on a commencé à se payer sa tête, c’est là que des esprits malins l’ont surnommé «Constitution». De fil en aiguille, il est devenu la risée générale, les gens se fichaient de lui à la première occasion. À force de batailler, il a fini par s’épuiser… Il me fait pitié! Ce n’était pas un mauvais bougre!… Maintenant c’est un homme raisonnable, un type sérieux, il ne s’emballe plus comme avant. Il s’est complètement retiré et ne fréquente pratiquement personne. Il vit dans la misère, mais beaucoup de gens lui viennent en aide. Il nous fait pitié, mais à lui la faute…

— Et comment sont les gens avec lui aujourd’hui?

— Ils sont gentils!… Désormais personne ne se moque plus de lui, les gens l’aiment bien. Le pauvre diable! On a pitié de lui!

L’idée de vivre un certain temps dans ce minuscule pays me séduisit. J’y fis de nombreuses connaissances. Des gens épatants. Paisibles, discrets, filant doux, de vraies colombes. Ils mangeaient, buvaient, somnolaient, expédiaient parfois quelque menu travail. En un mot: des gens heureux. Ils vivaient dans une profonde quiétude, que rien ne venait perturber; une parfaite harmonie, que personne ne venait gâcher; une mare d’eau stagnante, dont nul souffle d’air ne venait déranger la surface immobile, tapissée d’herbes glauques — si l’on m’autorise cette comparaison pour décrire la société de ce minuscule pays décidément gâté par le destin.

De Serbie, j’avais apporté avec moi bien peu de chose: quelques pensées et quelques idéaux éculés hérités de mes ancêtres. Mais dans ce bienheureux petit pays, même ce peu se perdit; comme hypnotisé, je me laissai gagner par une épaisse torpeur qui commença de me plaire. C’est alors que je compris: nous aussi, les Serbes, nous avions de très sérieux atouts pour devenir un jour une nation pareillement béate, et ce n’était pas notre façon de vivre qui allait nous mettre des bâtons dans les roues.

Ainsi s’écoulaient les jours, tranquillement, sans bruit, paresseusement, jusqu’au moment où l’harmonie sociale vit sa belle ordonnance vaciller.

Un jeune homme fit publier un recueil de poésies.

Les poèmes, fort jolis, regorgeaient de sentiments élevés et d’authentiques idéaux.

L’ouvrage fut accueilli par les protestations de la société tout entière. Personne ne l’avait lu ni n’avait l’intention de le faire. Mais qu’il tombât entre les mains d’un quidam, celui-ci prenait aussitôt un air pincé, feuilletait le recueil, en palpait les pages à deux ou trois endroits, comme pour vérifier la qualité du papier, et finalement repoussait le livre loin de lui comme s’il s’agissait de la chose la plus ignoble au monde et, détournant la tête avec dédain, lâchait d’un ton hargneux: «Des poèmes?… Manquait plus que ça!…»

Une fois, pourtant, un deuxième quidam s’en mêla:

— Qui sait?… Peut-être ce recueil contient-il de jolies choses?

Le premier se signa et remua sur son siège. Puis, hochant la itéte et considérant son vis-à-vis avec commisération, il lui dit:

— Tu es encore plus maboul que l’auteur de ces balivernes!

Attrapant le livre du bout des doigts, grimaçant comme s’il lavait touché des immondices, il le lança encore plus loin, près quoi il ajouta:

— Tu l’as lu, ce bouquin, pour parler comme tu le fais?

— Non.

— Alors!

— Je n’affirme pas que c’est un bon livre, simplement je n’exclus pas qu’il le soit!… Et toi, tu l’as lu?

— Moi?… fit le premier d’un ton agressif, outragé par la question.

— Oui, toi!

— Moi?… répéta l’autre, encore plus agressif.

— Oui, toi, évidemment; c’est à toi que je parle!

Le premier fit le signe de croix, haussa les épaules, écarta les bras comme pour dire: «Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre!» mais ne dit mot. L’air ahuri, il fixait son comparse.

— Pourquoi faire le signe de croix? Je t’ai posé une question: tu as lu ce livre de poèmes, oui ou non? Je ne vois pas ce qu’il y a là de bizarre!

Le premier se signa de nouveau avant de répondre:

— Maintenant c’est moi qui te pose la question: tu es maboul, oui ou non?

— Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre! Je ne te compris pas.

— Moi non plus.

— Il n’y a rien à comprendre et il n’y a pas de quoi faire l’étonné… Je te demande si tu as lu ce livre.

— Et moi je te demande si tu as deux sous de jugeote.

Après cette repartie, notre premier comparse jeta violemment le livre sur la table en s’exclamant:

— Et il faudrait que je lise ces fadaises? Je n’ai pas encore perdu l’esprit! Et tant que j’ai toute ma tête, je ne lis pas ces choses-là…

Puis il ajouta un peu moins fort:

— Tu le connais, celui qui a écrit ces poèmes?

— Non.

— J’en étais sûr!… Sinon tu ne parlerais pas comme ça!

L’air encore plus pincé qu’il prit et le geste qu’il eut de la main en disaient long sur tout le mal qu’il pensait du poète.

— Et toi, tu le connais? demanda l’autre.

— Hélas oui! lâcha-t-il avec hauteur.

À l’expression de son visage, on voyait qu’il aurait préféré ne pas avoir cet honneur. Et pourtant, jusqu’à la veille encore, avant la publication de ses poèmes, il avait été bon ami avec l’auteur, dont il n’avait jamais dit de mal en société.

D’autres quidams, qui bien sûr n’avaient aucunement l’intention de lire le livre, échangeaient leurs impressions en ces termes:

— Quel scandale!… Des poèmes? Lu ?… Il se prend pour qui!

— Comment n’a-t-il pas honte!

— Le bon dieu lui a déjà enlevé la raison mais il en rajoute et se fait du tort tout seul… Non mais, tu parles de poèmes!… Pas plus tard que demain, j’en écrirais de bien meilleurs, mais je ne commettrai pas pareille ignominie, car j’ai le sens de l’honneur, moi, ce qui n’est pas son cas.

La société changea de comportement à l’égard du jeune poète.

Quand il passait dans la rue, les gens se poussaient du coude et se faisaient des clins d’œil.

En réponse à son «Bonjour!», les uns lâchaient sur un ton persifleur un «Bonjour poète!» agrémenté de regards en coin, les autres un «Salut, salut!» plein de sarcasmes. D’autres encore, l’air contrarié, concédaient un «Bonjour!» revêche et dédaigneux.

Mais, malheureusement, cela n’en resta pas à ces bavardages, auxquels du reste absolument tout le monde se livrait.

L’opinion publique fit front contre le jeune poète. Et ce qu’on mettait auparavant au compte de ses qualités, désormais on l’en blâmait; des défauts minimes, qu’auparavant on lui pardonnait, comme à tout un chacun, désormais n’étaient qu’épouvantables vices. On découvrit subitement que c’était une canaille, un ivrogne, un joueur, un homme sans caractère, un mouchard et, en plus de tout cela, un toqué.

— Je ne savais pas qu’il était aussi maboul! disaient les gens.

— Pour être honnête, je lui ai toujours trouvé quelque chose de louche.

— Moi aussi, mais ce n’était pas à ce point-là.

— Eh bien maintenant, c’est pour de bon.

Dans tous les milieux, on se mit à se payer sa tête; où qu’il allât pour régler quelque affaire, on mettait un point d’honneur à lui causer des ennuis. Dès qu’il apparaissait, les esprits s’échauffaient; chacun pensait aussitôt: «Tu peux bien faire le malin!… Des poèmes, ah ah! attends un peu de voir ce qu’on sait faire, nous!»

Le plus triste, c’est qu’il avait dédié ses poèmes à sa dulcinée, pensant lui faire plaisir; mais la pauvre fille n’eut guère à s’en réjouir: elle souffrit mille tourments et versa des torrents de larmes, car elle non plus ne fut point épargnée par l’opinion publique.

Hors de lui, ulcéré de voir le nom de sa fille mêlé à cette affaire d’après lui insensée, le père de la fiancée écrivit au jeune poète la lettre suivante:

«Monsieur,

«Vos inepties, vos absolues sottises, vos insanités sont l’objet de la risée générale dans toute la ville. Au lieu d’y mêler le nom de ma fille, vous auriez mieux fait de les dédier à votre père, à qui elles iraient comme un gant, vu qu’il est connu pour être le dernier des derniers, tout comme vous d’ailleurs. Personne jusqu’à présent n’a montré du doigt ma maison, et je ne tolérerai pas que tout le monde galvaude le nom de ma fille, ni qu’il figure dans votre livre de détraqué. Voilà comment vous me remerciez de la confiance et de la bienveillance que je vous ai témoignées! En jetant l’opprobre sur mon foyer! Aussi, à partir d’aujourd’hui, ne vous avisez pas de mettre les pieds chez moi. Du reste, j’exige que vous fassiez amende honorable dans un délai de cinq jours, à défaut de quoi vous aurez droit, monsieur, à une bastonnade en pleine rue, ou en n’importe quel lieu où je vous trouverais.»

L’affaire de la dédicace eut pour dénouement toute une série de scandales; et comme le jeune poète travaillait dans l’administration, son supérieur fit rapport au ministre de tutelle en ces termes:

«(Comme j’ai oublié le prénom et le nom, il faut s’en remettre à la formule d’usage X.) Un fonctionnaire placé sous mes ordres, employé par ailleurs sérieux et consciencieux, s’est totalement déconsidéré ces derniers temps en publiant une espèce de recueil de ce qu’il appelle ses poèmes. Le prestige de l’administration exige que le susdit quitte ses fonctions. Les futilités auxquelles il s’adonne sont en effet indignes du dernier des camelots et a fortiori d’un agent de l’État. Je prie monsieur le ministre d’écarter du service public ce fonctionnaire discrédité, ou à tout le moins de l’écarter du poste qu’il occupe actuellement, jusqu’à ce qu’il s’amende.»

Le ministre le muta.

Mais, malheureusement, le pays n’était pas grand et les mauvaises réputations vont loin: l’accueil qu’on lui réserva là-bas fut encore pire. Le prestige de l’administration comme le moral de l’opinion l’exigeaient: le ministre n’eut d’autre choix que de révoquer de la fonction publique ce monstre qui écrivait des poèmes.

L’opinion publique avait obtenu gain de cause. Plus aucun poème du jeune talent ne vit jamais le jour. Il disparut du paysage et personne n’entendit plus parler de lui.

— Quel dommage! Un homme si jeune!

— Ce n’était pourtant pas un mauvais bougre.

— Certes, mais voilà ce qui arrive quand on n’en fait qu’à sa tête au lieu de faire comme tout le monde.

— J’ai pitié de lui, le pauvre!

— Bah, qu’est-ce qu’on y peut? Il l’a bien cherché!

Après cet ébranlement passager, le pays retrouva rapidement sa belle harmonie. La minuscule vague qui s’était élevée à la surface calme et immobile de l’eau stagnante retomba. La société se replongea avec satisfaction dans sa torpeur.

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[1] Allusion à Toma Vučić Perišić (1788–1859), chef militaire et politique, partisan de la constitution de 1838 qui limitait le pouvoir de Miloš Obrenović. (N.d.T.)