Tag Archive | politique

Servilie (8/12)

(page précédente)

Bien que ma première intention fût d’aller voir le ministre de l’instruction publique, les derniers et regrettables événements me donnèrent l’envie de savoir ce qu’en pensait le ministre de la guerre; je me rendis donc chez lui le jour même.

Le ministre, un homme chétif et minuscule à la poitrine creuse, aux petites mains étroites, venait juste de terminer sa prière quand il me reçut.

Dans son bureau flottait comme une odeur d’église, myrrhe et encens mélangés, et sur sa table s’amoncelaient de vieux livres pieux aux pages déjà jaunies.

Je crus d’abord m’être adressé par erreur à quelqu’un d’autre, mais l’uniforme d’officier de haut rang que portait le ministre était la preuve que je ne m’étais pas trompé.

— Excusez-moi, monsieur, dit-il doucement d’une voix grêle et délicate, je viens juste de terminer ma prière. J’ai l’habitude d’en faire une à chaque fois que je me mets au travail; c’est d’autant plus justifié par les temps qui courent, à cause des derniers et regrettables événements au sud de notre cher pays.

— S’ils continuent leurs incursions, cela peut bien aller jusqu’à la guerre? demandai-je.

— Non, non, il n’y a aucun danger.

— Mais je suppose, monsieur le ministre, que le danger est déjà bien présent, s’ils tuent et pillent quotidiennement dans toute une partie de votre pays?

— Ils tuent, c’est exact; mais nous ne saurions être aussi peu civilisés, aussi rustres que…

Le discours de M. le ministre prit subitement une tournure inattendue:

— Il fait froid ici, comme s’il y avait un courant d’air. J’ai beau dire et répéter au factotum que la température de mon bureau doit toujours être de seize degrés et demi, rien n’y fait…

Il sonna le préposé.

Celui-ci entra et s’inclina; ses décorations lui tintèrent sur la poitrine.

— Ne vous ai-je pas dit, au nom du ciel, qu’il devait y avoir une température constante de seize degrés et demi dans mon cabinet? Or il fait froid ici; il doit y avoir un courant d’air; c’est tout juste si on ne gèle pas!

— Monsieur le ministre, le thermomètre indique dix-huit degrés! dit le factotum poliment avant de s’incliner.

— Bon, alors ça va, répondit le ministre satisfait de cette réponse. Vous pouvez disposer, si vous le souhaitez.

Le préposé s’inclina de nouveau profondément et sortit.

— Cette maudite température me donne bien du souci, je vous assure; or c’est un point capital pour l’armée. Si la température n’est pas comme il faut, l’armée ne vaut rien… J’ai passé ma matinée à préparer une circulaire à toutes les autorités militaires… Tenez, je vais vous la lire:

«Ces derniers temps, les incursions des Anoutes dans le sud de notre pays se sont multipliées; j’ordonne donc par la présente ce qui suit: chaque jour, ensemble et sous les ordres de leur commandement, les soldats prieront le Très-Haut pour le salut de notre chère et bien-aimée patrie, dont le sol est imbibé du sang de nos illustres ancêtres. C’est l’aumônier du régiment qui choisira la prière la plus appropriée, mais il faudra ajouter à la fin: “Que le Seigneur miséricordieux accorde le paradis éternel à nos compatriotes, ces hommes braves, paisibles et justes, qui sont tombés victimes des violences bestiales de ces brutes d’Anoutes! Que Dieu pardonne à ces justes épris de la patrie! Qu’ils reposent en paix dans la terre de Servilie, qu’ils ont aimée avec ardeur et dévouement! Gloire à eux!” Ces phrases devront être prononcées en même temps par tous les soldats et tous leurs supérieurs, mais sur un ton plein de dévotion et de piété. Ensuite, tous devront se redresser, relever la tête avec orgueil et fierté, comme il sied aux courageux fils de notre pays, et s’exclamer trois fois d’une voix de tonnerre, au son de tambours et trompettes: “Vive la Servilie, à bas les Anoutes!” Il faudra veiller à respecter soigneusement ces consignes, car le bien de notre patrie en dépend. Une fois tout cela accompli sans accroc, quelques détachements portant drapeau défileront triomphalement à travers les rues, où la fanfare fera retentir des airs martiaux; les soldats devront marteler le pavé au point que le cerveau leur cogne dans le crâne à chaque pas. L’affaire étant urgente, la présente requiert de votre part exécution sans délai et avec exactitude, après quoi vous soumettrez un rapport circonstancié… En même temps, je donne l’ordre le plus strict d’accorder une attention particulière à la température des casernes, afin de satisfaire cette condition des plus essentielle au développement harmonieux de nos forces armées.»

— L’initiative ne manquera pas d’être couronnée de succès si la circulaire arrive à temps? dis-je.

— Il me fallait agir vite, aussi l’ai-je fait télégraphier; Dieu merci, elle a été transmise à temps, une bonne heure avant votre arrivée. Si je ne m’étais pas dépêché de l’expédier par ce moyen rationnel, un tas d’événements tout à fait fâcheux auraient pu se produire.

— Vous avez raison! opinai-je pour dire quelque chose, bien que je n’eusse pas la moindre idée de ce qui aurait bien pu se produire de si fâcheux.

— Oui, cher monsieur, j’ai raison. Si, en tant que ministre de la guerre, je n’avais pas agi de la sorte, n’importe quel commandant des régions sud aurait pu faire appel à nos divisions pour secourir nos compatriotes par la force des armes, et verser le sang des Anoutes. Tous nos officiers pensent d’ailleurs que c’est la meilleure façon de s’y prendre, mais ils refusent de réfléchir un peu plus et de considérer la situation de plusieurs points de vue. Tout d’abord, nous, le gouvernement actuel, nous voulons une politique étrangère de paix et de piété, nous ne voulons pas être inhumains vis-à-vis de nos ennemis; qu’eux-mêmes se comportent d’une manière si bestiale à notre égard, Dieu le leur fera payer par de perpétuels tourments dans le feu de l’enfer, où ils iront grincer des dents pour l’éternité. Le deuxième élément également d’importance, mon cher monsieur, est que le gouvernement actuel ne bénéficie pas du soutien populaire: l’armée nous est donc surtout nécessaire pour nos affaires de politique intérieure. Par exemple, si une commune est aux mains des gens de l’opposition, il faut avoir recours aux troupes en armes pour punir ces traîtres à la patrie et remettre le pouvoir aux mains de quelqu’un qui soit notre homme…

Le ministre toussota et j’en profitai pour dire:

— Tout cela est exact, mais… et si les incursions des bandes d’Anoutes devaient prendre de plus amples proportions?

— Eh! dans ce cas, nous aussi, nous prendrions des mesures plus sévères.

— En l’occurrence, à quoi pensez-vous, monsieur le ministre, si je peux me permettre de vous le demander?

— À des mesures plus sévères, mais prises avec tact, après mûre réflexion. L’ordre serait donné sans attendre que de fermes résolutions soient adoptées une fois encore dans tout le pays; si, par extraordinaire, cela devait ne pas suffire, alors nous serions bien obligés de lancer rapidement, sans perdre une minute, un nouveau journal patriotique, d’orientation exclusivement patriotique, qui serait truffé d’articles incisifs, voire mordants, contre les Anoutes. Enfin, Dieu nous garde de devoir en arriver là!

Le ministre baissa humblement la tête et se mit à faire des signes de croix; ses lèvres pâles et décharnées marmonnaient de ferventes prières.

Pour ma part, je ne fus aucunement envahi par cette pieuse béatitude, mais n’en commençai pas moins à me signer moi aussi, par pure sociabilité; des idées bizarres m’assaillirent: «Drôle de pays! Là-bas les gens meurent, ici le ministre de la guerre concocte des prières et cogite à une publication patriotique! Leur armée est disciplinée et courageuse, d’innombrables guerres en attestent: pourquoi ne pas déployer un bataillon sur la frontière pour faire barrage au danger que représentent ces bandes d’Anoutes?»

Le ministre interrompit le cours de mes pensées:

— Vous êtes peut-être surpris par la teneur de mon plan, monsieur?

— C’est le cas de le dire! dis-je mécaniquement.

Je me repentis aussitôt de cette remarque irréfléchie.

— Vous n’êtes pas assez éclairé sur cette affaire, mon cher. L’essentiel ici n’est pas de garantir l’intégrité du pays, mais de garantir la longévité du cabinet. L’équipe précédente a tenu un mois, nous n’allons quand même pas essuyer la honte de tomber quand nous n’en sommes qu’à deux ou trois semaines! Notre position est sans cesse ébranlée, nous devons donc user de tous les moyens pour nous maintenir le plus longtemps possible.

— Et comment vous y prenez-vous?

— Comme les autres avant nous! Nous faisons chaque jour des surprises, nous organisons des célébrations, et maintenant que nous sommes en fort mauvaise posture, nous allons devoir inventer un complot. Ça, au moins, ce n’est pas difficile chez nous. Et les gens ont pris le pli, c’est l’essentiel: pour peu qu’on s’abstienne pendant quelques jours d’utiliser ce redoutable instrument de répression contre l’opposition, aussitôt tout le monde s’enquiert (bien qu’en principe l’obéissance servile soit de règle): «Alors, alors, toujours pas de complot?» Ainsi donc, du fait de ces surprises, de ces célébrations, de ces complots, nous avons constamment besoin de l’armée pour nos affaires intérieures. Que là-bas les gens meurent, c’est secondaire, cher monsieur; j’ai d’autres priorités. Se battre avec les Anoutes serait à l’évidence une imbécillité et j’ai de meilleurs services à rendre au pays. Tout bien considéré, il me semble que votre avis sur la situation n’est pas très original; hélas, nos officiers et l’ensemble de nos soldats pensent comme vous; mais nous, les membres de l’actuel cabinet, nous regardons les choses avec plus de clairvoyance et de pondération!

— À quoi donc l’armée peut-elle mieux servir qu’à défendre le pays, à défendre ces familles là-bas dans le Sud, qui pâtissent des exactions étrangères? Car cette même région, monsieur le ministre, fait enrôler ses fils, et le fait volontiers, parce qu’elle en attend, de ses fils et de son armée, un soutien, dis-je sur un ton plutôt virulent.

Je n’aurais pas dû tenir ces propos mais on se met parfois à marcher sur la tête, jusqu’à dire et faire n’importe quoi.

— Vous croyez que nos troupes n’ont rien de mieux à faire, monsieur? me tança le ministre sans élever la voix.

Hochant la tête d’un air de reproche, navré et vaguement indigné, il me toisait de la tête aux pieds. Il répéta, dans un soupir affligé:

— Vous croyez?

— Mais, je vous prie… commençai-je.

Qui sait ce que j’aurais dit — je ne le sais pas moi-même s’il ne m’avait interrompu en haussant le ton, énonçant avec importance une question grave et qui se voulait définitive:

— Et les parades, alors?

— Quelles parades?

Le placide et componctueux ministre s’énerva quelque peu:

— Comment peut-on encore poser la question? Et dire qu’il s’agit de quelque chose de capital dans le pays!

— Excusez-moi, je ne savais pas, dis-je.

— Vous ne saviez pas?… Vous plaisantez! Et moi qui ne cesse de vous le répéter: il faut des célébrations, il faut des parades, les importantes surprises que nous organisons l’exigent! Comment pourrait-on faire tout cela sans armée? Pour l’instant au moins, c’est sa tâche principale. Les bandes ennemies peuvent bien continuer leurs raids, ce n’est pas si grave; en revanche, il est essentiel que nous paradions dans les rues au son du clairon; et si les menaces de l’étranger devaient prendre des proportions démesurées, le ministre des relations extérieures finirait bien par s’en inquiéter, à supposer qu’il ne soit pas, incidemment, pris par ses tâches domestiques. Le pauvre homme a en effet une assez nombreuse progéniture, et pourtant l’État prend soin de ses serviteurs méritants. Les fils de mon collègue des relations extérieures sont très mauvais élèves, vous savez; que pouvait-on faire d’autre que leur accorder une bourse d’études? C’est une décision juste; d’ailleurs ses filles aussi bénéficieront du soutien de l’État: elles se verront attribuer une dot constituée sur les deniers publics, ou alors on donnera à leur époux un bon poste, qu’il ne pourrait jamais obtenir autrement, bien entendu.

— Je vois que vous savez apprécier les mérites! dis-je.

— C’est une qualité incomparable de notre pays. En cela nous sommes hors pair. La puissance publique, généreuse, prend toujours soin de la famille d’un ministre, qu’il soit bon ou mauvais. Je n’ai pas d’enfants, mais l’État va envoyer la sœur de ma femme étudier la peinture.

— Mademoiselle la sœur de votre épouse est douée?

— Jusqu’à présent, elle n’a jamais rien peint; mais, qui sait, on peut espérer quelque succès. Son mari, mon beau-frère, ira avec elle; lui aussi a bénéficié d’une bourse. C’est un garçon très sérieux et très travailleur, sur qui l’on peut fonder de grandes espérances.

— Il s’agit d’un jeune couple?

— Encore jeune, oui, ils sont bien conservés; mon beau-frère a soixante ans, et ma belle-sœur autour de cinquante-quatre.

— Monsieur votre beau-frère est certainement versé dans la science?

— Oh, et comment! Il est marchand de quatre-saisons mais lit volontiers des romans; et il dévore les journaux, comme on dit. Il les lit tous sans exception et a déjà lu plus de vingt feuilletons et romans. Nous l’avons envoyé étudier la géologie.

Le ministre se tut, réfléchit un moment et se mit à tortiller un chapelet pendu à son épée.

Son beau-frère et sa belle-sœur ne m’intéressaient guère, aussi lui rappelai-je le fil de notre discussion:

— Vous parliez de surprises, monsieur le ministre?

— Ah oui, c’est vrai, j’ai un peu dévié la conversation vers des sujets accessoires. Vous avez raison. Nous avons préparé une grosse surprise, qui devrait avoir un impact politique considérable.

— Ce sera sûrement quelque chose de très marquant. Et on ne peut rien en savoir à l’avance? demandai-je avec curiosité.

— Mais voyons, pourquoi est-ce qu’on ne pourrait pas? Toute la population est déjà prévenue, elle prépare les réjouissances et s’attend à tout instant à cet événement capital.

— Ce sera en quelque sorte un heureux concours de circonstances pour le pays?

— Exceptionnellement heureux. Le peuple entier se réjouit, il rend un vibrant hommage au gouvernement pour sa direction avisée et patriotique. Plus rien ne compte aujourd’hui chez nous, on ne parle plus que de la chance qui va bientôt nous sourire.

— Et bien entendu tout a été fait pour que, à coup sûr, la chance sourie?

— Nous n’avons pas encore d’idée bien arrêtée sur la question, mais nous n’excluons pas la possibilité que, effectivement, le hasard fasse bien les choses. Vous connaissez certainement cette vieille, très vieille histoire: au peuple qui grondait, les autorités d’un pays annoncèrent l’arrivée imminente d’un grand Génie, autant dire le Messie, qui allait sauver la patrie des dettes, de la gestion déplorable des affaires publiques, des maux et misères de l’existence, pour la mettre sur la bonne voie et la conduire vers un avenir meilleur. Et effectivement, les citoyens, mécontents de leur gouvernement et exaspérés par son administration calamiteuse, retrouvèrent leur calme et la liesse s’empara de tout le pays… Vous n’avez jamais entendu cette vieille histoire?

— Non, jamais, mais elle est fort intéressante. Et alors, que s’est-il passé?

— Comme je vous le disais, la joie, la liesse déferla sur le pays tout entier. Le peuple, réuni en grande assemblée plénière, décida qu’on achèterait, grâce à de riches subsides, de vastes domaines pour y édifier de nombreux palais, sur lesquels on ferait inscrire: «Le peuple, à son bon Génie et sauveur». Aussitôt dit, aussitôt fait, en un rien de temps tout fut arrangé, on n’attendait plus que le Messie. Ils avaient même choisi, par un vote à main levée et au suffrage universel, le nom de leur sauveur.

Le ministre s’arrêta pour reprendre son chapelet qu’il se mit à égrener tranquillement.

— Et le Messie s’est manifesté? demandai-je.

— Non.

— D’aucune façon?

— Non, d’aucune façon, j’imagine! dit le ministre avec indifférence.

Il avait l’air de raconter cette histoire contre son gré.

— Pourquoi?

— Allez savoir!

— Il ne s’est rien passé, rien de spécial?

— Non, rien.

— C’est bizarre! dis-je.

—Au lieu du Messie, ils ont eu cette année-là une tempete de grêle et toutes les récoltes ont été dévastées! dit le ministre imperturbable, les yeux fixés sur son chapelet d’ambre.

— Et le peuple? demandai-je.

— Quel peuple?

— Mais celui du pays dont parle cette histoire passionnante!

— Rien! dit le ministre.

— Absolument rien?

— Qu’y pouvait-il!… Le peuple reste le peuple!

— C’est stupéfiant! dis-je.

— Bah! à vrai dire, le peuple en a quand même bien profité.

— Bien profité?

— C’est évident!

— Je ne vois pas!

— C’est pourtant simple… Le peuple a vécu, ne serait-ce que quelques mois, dans la joie et le bonheur.

— C’est exact! dis-je, un peu honteux de n’avoir pas su saisir immédiatement une telle évidence.

La conversation roula encore sur un certain nombre de sujets; entre autres choses, M. le ministre me signala qu’on allait justement promouvoir, à cette même date, à l’occasion de l’heureux hasard dont nous avions parlé, quatre-vingts généraux.

— Et combien y en a-t-il, aujourd’hui? demandai-je.

— Un certain nombre, Dieu merci, mais nous sommes obligés de procéder à ces nominations, il y va de la réputation du pays. Ecoutez seulement comment cela sonne: quatre-vingts généraux en un seul jour.

— Cela en impose, dis-je.

— Absolument. Le principal, c’est de déployer toute la pompe possible et de faire le plus de bruit possible!

(page suivante)

Servilie (4/12)

(page précédente)

Le lendemain, je rendis visite au ministre de la police.

Devant le ministère se tenait une troupe de gardes armés à la mine patibulaire, de fort méchante humeur: cela faisait déjà deux ou trois jours qu’ils n’avaient pas rossé de citoyens, comme l’aurait voulu la coutume de ce pays au régime strictement constitutionnel.

Les couloirs et la salle d’attente étaient bondés de gens qui demandaient à être reçus par le ministre.

Il y avait décidément de tout! Des gens vêtus avec élégance, un haut de forme sur le crâne d’autres couverts de hardes en loques; d’autres encore en uniformes bariolés, le sabre au côté.

Histoire de bavarder un peu avec cette foule hétéroclite, je décidai de ne pas me faire annoncer tout de suite au ministre.

J’engageai d’abord la conversation avec un jeune monsieur distingué qui me confia chercher un emploi dans la police.

— Vous êtes une personne instruite, apparemment; on va certainement vous prendre tout de suite dans l’administration? lui demandai-je.

Ma question le fit sursauter; il se retourna effrayé pour vérifier si quelqu’un d’autre m’avait entendu. Voyant que les gens étaient tous occupés à épiloguer sur leurs propres malheurs, il poussa un soupir de soulagement; de la tête, il me fit signe de parler moins fort et m’entraîna prudemment à l’écart en me tirant par la manche.

— Vous aussi, vous êtes venu chercher un poste? me demanda-t-il.

— Non. Je suis un étranger de passage. J’aimerais m’entretenir avec le ministre.

— Voilà pourquoi vous dites tout haut qu’on va tout de suite me prendre dans l’administration, grâce à mon éducation! murmura-t-il.

— N’est-il pas permis de le dire?

— Si, mais ça me ferait du tort.

— Comment ça, du tort? Pourquoi?

— Parce que dans notre profession, ici chez nous, on ne tolère pas les gens instruits. Je suis docteur en droit, mais je le cache et n’ose le dire à personne: si le ministre l’apprenait, je n’obtiendrais pas de poste. L’un de mes camarades, qui lui aussi a fait des études, a dû présenter un certificat attestant qu’il n’avait jamais rien appris et ne songeait nullement à apprendre quoi que ce soit. On lui a trouvé une place, et une bonne, d’emblée.

Je bavardai encore avec quelques autres personnes, notamment avec un fonctionnaire en uniforme qui se plaignit de n’avoir toujours pas été promu, bien qu’il eût, disait-il, établi la culpabilité pour haute trahison de cinq hommes de l’opposition.

Je le consolai de la si terrible injustice dont il était victime.

Ensuite, je discutai avec un riche négociant qui me parla longuement de son passé. De tout ce qu’il me dit, je n’ai retenu qu’une chose: quelques années plus tôt, alors qu’il tenait le meilleur hôtel d’un bourg de province, la politique avait causé sa ruine – il avait en effet perdu quelques centaines de dinars; mais à peine un mois plus tard, quand son camp était venu au pouvoir, il avait bénéficié de marchés juteux qui lui avaient rapporté gros.

— Là-dessus, fit-il, le gouvernement est tombé.

— Et vous avez de nouveau payé le prix fort?

— Non, je me suis retiré de la politique. Au début, effectivement, je soutenais financièrement le journal de notre parti, mais je n’allais pas voter et je ne cherchais pas spécialement à percer en politique. J’en ai fait bien assez. Les autres ne peuvent pas en dire autant… Et puis je me suis lassé de la politique. À quoi bon passer sa vie à se mettre en quatre? Aujourd’hui, je suis venu prier M. le ministre qu’on m’élise député aux prochaines élections.

— N’est-ce pas plutôt le peuple qui décide?

—Bah, c’est-à-dire… Oui, en principe, c’est le peuple qui décide, c’est ce que dit la Constitution; mais dans la pratique, c’est le bon vouloir de la police qui compte pour être élu.

Après m’être ainsi entretenu à loisir avec le public, je m’approchai de l’huissier et lui dis:

— Je sollicite une audience de M. le ministre.

L’air peu avenant, le préposé me regarda avec suffisance et une pointe de mépris, puis lâcha:

— Attends! Tu ne vois pas combien il y a de gens qui attendent?

— Je suis étranger et ne suis que de passage: je ne puis surseoir! dis-je avec civilité, en m’inclinant devant lui.

Le mot étranger produisit son effet et l’huissier, tout confus, se précipita sur-le-champ dans le bureau du ministre.

Celui-ci m’accueillit aussitôt avec gentillesse et m’invita à m’asseoir. Il va sans dire que j’avais auparavant décliné mon identité.

Sec comme un échalas, le ministre avait un visage dur et revêche, presque rebutant, bien qu’il fît effort pour être aussi aimable que possible.

—Alors, comment vous plaisez-vous chez nous, monsieur? me demanda-t-il en souriant froidement, à contrecœur.

Je couvris son pays et son peuple des éloges les plus flatteurs, puis j’ajoutai:

— Cette grande nation mérite particulièrement d’être félicitée pour sa direction pleine de sagesse et de bon sens. Tout ici est admirable, on n’a que l’embarras du choix!

Ravi de mon compliment, il répondit fièrement:

— Oh, ça pourrait être mieux, mais on fait ce qu’on peut!

— Non, non, monsieur le ministre, sans flagornerie, on ne saurait rêver mieux. Le peuple est très content, très heureux, je le vois bien. En seulement quelques jours, il y a eu tant de célébrations, tant de parades!

— C’est exact, mais de cette bonne disposition des masses il me revient quelque mérite pour avoir réussi à introduire dans la Constitution, en plus de toutes les libertés octroyées au peuple et qui sont totalement garanties, ce qui suit: «Tout citoyen de Servilie doit être d’humeur accorte et gaie; il doit saluer avec joie, en délégations nombreuses et avec force télégrammes, chaque événement d’importance et chaque initiative du gouvernement.»

— Je sais, monsieur le ministre, mais comment ces consignes peuvent-elles être mises en œuvre? demandai-je.

— Très facilement: nul n’est censé ignorer la loi! répondit-il en se donnant un air auguste.

—Fort bien, fis-je, mais s’il devait s’agir d’une chose défavorable au peuple, nuisant à ses intérêts et à ceux du pays? Par exemple, j’ai appris hier de monsieur le président du Conseil qu’on avait fermé la frontière nord à l’exportation des porcs, ce qui, à ce qu’il semble, sera infiniment dommageable au pays.

— C’est exact, mais on ne pouvait pas faire autrement! Il n’empêche que, aujourd’hui ou demain, d’innombrables délégations arriveront de tous les coins de Servilie pour complimenter le président du Conseil de la politique, si éclairée et si subtile, qu’il mène vis-à-vis de nos voisins du nord et amis! dit le ministre avec exaltation.

— Magnifique! On ne peut qu’envier un dispositif si judicieux et je prends moi aussi, en tant qu’étranger, la liberté de vous féliciter sincèrement pour cette loi géniale que l’on doit à vos talents et qui a apporté le bonheur au pays, balayé tous ses soucis et repoussé l’adversité.

— Pour le cas extrême où nos concitoyens oublieraient tant soit peu les obligations que la loi leur impose, j’ai déjà pris des dispositions: à toutes fins utiles, j’ai fait parvenir il y a trois jours à toutes les autorités de police du pays une circulaire confidentielle, par laquelle je leur recommande vivement que, pour l’occasion, les masses viennent aussi nombreuses que possible féliciter le président du Conseil.

— Et si d’ici quelques jours la frontière est réouverte à l’exportation des porcs, que pensez-vous faire? m’intéressai-je poliment.

— Rien de plus simple: j’envoie une deuxième circulaire confidentielle, dans laquelle j’ordonne pareillement à la police de faire en sorte que les masses viennent de nouveau, aussi nombreuses que possible, présenter leurs félicitations. C’est toujours un peu difficile au début, mais les gens s’habitueront petit à petit et finiront par venir d’eux-mêmes.

— Absolument, vous avez raison! répliquai-je à la surprenante réponse du ministre.

— On peut tout faire, monsieur, il suffit de vouloir et d’agir de concert. Nous autres au gouvernement, nous nous entraidons pour que les ordres de chacun des membres du cabinet soient exécutés avec la plus grande rigueur. Voyez-vous, aujourd’hui le ministre de l’instruction publique m’a transmis l’une de ses circulaires, afin que moi aussi je lui prête main forte et que j’ordonne à tous les organes de police, du ressort de mon administration, de se conformer strictement à cette circulaire émise par mon collègue de l’instruction publique.

— Le cas doit être d’importance, je suppose.

— D’extrême importance. Et il doit être traité toutes affaires cessantes. J’ai engagé les démarches nécessaires. Tenez, voyez vous-même.

Il me tendit une feuille de papier que j’entrepris de lire:

«Il s’avère que notre langue est, chaque jour davantage, dénaturée par nos concitoyens, certains allant même jusqu’à oublier la disposition légale selon laquelle “nul ne peut pervertir la langue nationale, ni intervertir l’ordre des mots dans la phrase ou faire usage de certaines formes à l’encontre des règles prescrites et établies, lesquelles sont édictées par une commission spéciale de grammairiens”; le mot rétiveté par exemple, ces concitoyens n’hésitent pas à le prononcer, insolemment et sans vergogne aucune, rétivité. Afin d’éviter que ne se reproduisent de tels phénomènes indésirables, dont les conséquences néfastes pour notre chère patrie peuvent être incalculables, j’ordonne par la présente que le mot rétiveté, qui a été à ce point défiguré, soit placé sous la protection de la force publique et que soit sévèrement punie, conformément à la loi, toute personne qui, de son propre chef, changerait un mot ou un autre, ou encore sa forme grammaticale, sans tenir compte des dispositions légales tout à fait explicites.»

— On peut donc être condamné pour ça? demandai-je complètement stupéfait.

— Naturellement, c’est un délit gravissime. Dans un cas comme celui-là, si la faute est attestée par des témoins, le coupable est passible de dix à quinze jours de prison!

Le ministre se tut un instant, puis il poursuivit:

— Vous devriez y réfléchir, monsieur! Cette loi, qui nous autorise à infliger une peine à tout individu qui ferait un usage non réglementaire des mots ou commettrait des fautes de grammaire, est d’une valeur inestimable, y compris sur le plan financier et politique. Réfléchissez-y, et vous en viendrez au point de vue qui s’impose!

J’eus beau m’absorber dans mes pensées, aucune idée sensée ne me vint à l’esprit. Plus je cogitais, moins je comprenais la signification des propos ministériels et, à vrai dire, moins je savais quel était l’objet de mes cogitations. Tandis que je me creusais vainement les méninges à propos de la curieuse loi en vigueur dans cet encore plus curieux pays, le ministre me regardait avec un sourire satisfait: les étrangers étaient loin d’avoir la rationalité et l’ingéniosité des habitants de Servilie, lesquels avaient su inventer ce qui, n’importe où ailleurs, passerait pour une authentique merveille d’intelligence.

— Alors, vous ne voyez pas? demanda-t-il, souriant, en m’examinant du coin de l’œil.

— Désolé, je ne vois vraiment pas.

— Eh bien, figurez-vous, cette loi fait preuve de la plus grande nouveauté et présente des avantages substantiels pour le pays. En tout premier lieu, les coupables règlent leur amende en espèces, ce qui rapporte à l’État des revenus fort appréciables, qu’il utilise pour combler le déficit des comptes de ses sectateurs, ou pour alimenter les fonds secrets grâce auxquels on récompense les partisans de la politique gouvernementale. Deuxièmement, sous son air innocent, cette loi, en plus des autres moyens à disposition, peut utilement aider le cabinet à trouver sa majorité au parlement, lors des élections législatives.

— Vous dites pourtant, monsieur le ministre, que votre Constitution accorde au peuple toutes les libertés.

— C’est exact. Le peuple a droit à toutes les libertés, ce qui ne veut pas dire qu’il les utilise! C’est-à-dire, en vérité, vous savez, nos nouvelles lois libérales, nous devrions les appliquer; mais disons que, par habitude, nous préférons néanmoins appliquer les anciennes.

Je me risquai à demander:

— À quoi bon, dans ce cas, en avoir promulgué de nouvelles?

— Chez nous, c’est la coutume de changer les lois le plus souvent possible et d’en avoir le plus grand nombre possible. Nous devançons en cela le monde entier. Rien qu’au cours des dix dernières années, quinze constitutions ont été promulguées; chacune a été successivement en vigueur, puis abolie, puis adoptée de nouveau, de sorte que personne ne peut s’y retrouver, nos concitoyens pas plus que nous-mêmes, personne ne peut savoir quels sont les textes applicables et ceux qui ne le sont plus…

Le ministre termina par ces mots :

— Et je prétends, monsieur, qu’en cela réside le génie et la culture d’un peuple!

— Vous avez raison, monsieur le ministre; il ne reste plus aux étrangers qu’à vous envier une si ingénieuse ordonnance.

Je lui fis bientôt mes salutations et sortis dans la rue.

(page suivante)

Servilie (3/12)

(page précédente)

Je n’eus pas le temps de fermer la porte derrière moi et de retirer tout mon attirail de médailles que j’entendis frapper à la porte. Brisé de fatigue, je comptais m’accorder un peu de répit mais je n’eus guère d’autre choix que de lancer:

— Entrez!

Un homme bourgeoisement vêtu, des lunettes sur le nez, entra dans la pièce. (Il faut garder à l’esprit — je ne voudrais pas avoir à le rappeler constamment — que tout un chacun croulait plus ou moins sous les décorations. Je dois aussi signaler que, sur le chemin de l’hôtel, en compagnie du milicien, j’avais vu se faire traîner en prison un gars qui avait volé des chaussures dans une boutique, et qui lui aussi portait une médaille autour du cou. «Il a la médaille de quoi?» avais-je demandé au sbire. «Du mérite dans le domaine éducatif et culturel!» m’avait-il répondu sérieusement, imperturbable. «Quel genre de mérite?» avais-je insisté. «Voyez-vous, il était cocher de l’ancien ministre de l’instruction publique. Un cocher très doué!» m’avait-il répondu.) Donc, l’homme aux lunettes entra dans la pièce, s’inclina profondément (ce que je fis également, cela va de soi) et se présenta comme un haut fonctionnaire du ministère des relations extérieures.

— Enchanté! dis-je, étonné par cette visite d’importance à laquelle je ne m’attendais pas.

— C’est la première fois que vous venez dans notre pays, monsieur? me demanda-t-il.

— La première, en effet.

— Vous êtes étranger?

— Étranger, en effet.

— Vous tombez à pic, croyez-moi! s’exclama le haut fonctionnaire enthousiasmé.

J’en fus passablement déconcerté.

— L’un de nos postes de consul est vacant. En l’acceptant vous auriez, et c’est l’essentiel, un bon salaire et de bonnes indemnités de représentation, qu’évidemment vous utiliseriez pour vos dépenses personnelles. Vous êtes un homme d’âge mûr et d’expérience, la charge vous serait facile — propagation de notre idéal national dans les régions où notre peuple vit sous administration étrangère… Vous arrivez à point nommé, comme sur commande; cela fait plus d’un mois que nous nous démenons pour trouver la personnalité qui convient à cette tâche importante. Aux autres postes, grâce à Dieu, nous avons des étrangers: des Juifs, des Grecs, des Tsintsares (d’où sortent-ils, je vous le demande)… Et de quelle nationalité êtes-vous, si je peux me permettre?

— C’est-à-dire, moi, à la vérité, comment vous expliquer, je ne le sais toujours pas!… répondis-je, honteux.

J’avais à peine commencé de lui raconter la triste histoire de ma famille qu’il m’interrompit, applaudissant à tout rompre, et se mit à danser dans toute la pièce. Transporté d’allégresse, il déclara:

— Magnifique, magnifique!… Impossible de trouver mieux!… Vous ne pourrez que vous acquitter consciencieusement de cette mission sacrée. Je vais immédiatement chez M. le ministre et vous pourrez vous mettre en route d’ici quelques jours!…

Sur ce, le haut fonctionnaire partit précipitamment prévenir son ministre de son importante découverte.

Dès qu’il eut tourné les talons, je m’assis et me pris la tête entre les mains. Tout ce que j’avais vu jusque là dans ce pays, était-ce vraiment vrai? Je n’arrivais absolument pas à le croire. Là-dessus, on frappa de nouveau à la porte.

— Entrez!

Un autre monsieur, lui aussi élégamment vêtu, entra dans ma chambre; lui aussi se présenta comme haut fonctionnaire d’un ministère. Il me dit qu’une importante affaire l’amenait, et ce sur ordre de M. le ministre; en réponse, je lui exprimai l’immense plaisir et la chance exceptionnelle que j’avais d’être ainsi honoré.

— Vous êtes étranger?

— Étranger, en effet.

Plein de considération à mon égard, il s’inclina humblement jusqu’à terre. Il allait reprendre la parole quand je l’arrêtai en ces termes:

— Dites-moi monsieur, je vous prie: comment s’appelle votre pays?

— Vous ne savez pas? s’exclama-t-il, les yeux pleins d’une considération et d’une humilité plus grandes encore.

Reculant d’un pas, il ajouta:

— La Servilie!

«Quel curieux hasard, le sublime et noble pays de mes ancêtres portait le même nom!» pensai-je, mais je ne dis rien et lui demandai plutôt:

— En quoi puis-je vous être utile, cher monsieur?

— On vient de créer le nouveau poste de directeur des domaines, et j’ai l’entière liberté de vous prier, au nom de M. le ministre, d’accepter cette haute et patriotique responsabilité… Je suppose que vous avez déjà occupé plusieurs fois des fonctions gouvernementales?

— Jamais.

— Jamais! s’exclama-t-il interloqué. Alors une autre position de haut rang, donnant droit à plusieurs salaires?

— Jamais.

Le haut fonctionnaire en resta bouche bée. Ne sachant que faire face à ce cas unique, il s’excusa de m’avoir dérangé, dit qu’il allait informer M. le ministre de notre conversation et s’en fut.

Dès le lendemain, on parlait de moi dans tous les journaux. L’un d’entre eux publiait la dépêche suivante:

«Un homme prodige. Depuis hier, séjourne en notre bonne ville un étranger qui, bien qu’âgé maintenant de soixante ans, n’a jamais de toute sa vie été ministre, ni obtenu une seule décoration, ni occupé la moindre fonction dans l’administration, ni touché les plus petits émoluments. C’est vraiment un cas unique au monde. D’après nos informations, cet homme prodige s’est installé à l’hôtel Notre chère patrie qui a tant souffert. Selon les nombreuses personnalités qui lui ont rendu visite hier, il ne se distingue en rien du commun des mortels. Nos chers lecteurs ne manqueront pas d’être vivement intéressés par la vie de ce personnage énigmatique, sur lequel nous nous efforçons d’en apprendre le maximum. Nous tâcherons aussi, dans la mesure du possible, de publier sa photographie dans nos pages.»

Un autre journal rapportait à peu près la même chose, et ajoutait:

«Par ailleurs, nous savons de source sûre que cet homme étrange est également chargé d’une importante mission de nature politique.»

La gazette du gouvernement, quant à elle, démentait poliment ces nouvelles:

«Les stupides journaux d’opposition, en pleine divagation, inventent diverses contre-vérités et répandent partout des rumeurs alarmantes: un étranger d’une soixantaine d’années serait arrivé dans notre pays qui, toujours selon ces abrutis, n’aurait jamais été ni ministre ni fonctionnaire de l’État, et n’aurait jamais non plus reçu la moindre décoration. Seuls les cerveaux bornés, indigents et ramollis des collaborateurs de la presse d’opposition peuvent concevoir pareilles élucubrations, complètement invraisemblables, et les propager dans l’intention de nuire. Mais leur manœuvre fera long feu car, heureusement, ce cabinet est aux affaires depuis une semaine déjà sans que sa position n’ait été ébranlée une seule fois, contrairement à ce que voudraient ces idiots de l’opposition.»

Suite à ces billets publiés dans la presse, les gens commencèrent à se rassembler autour de mon hôtel. Ils restaient plantés là à regarder, ahuris, si les uns s’en allaient d’autres arrivaient, de sorte que l’auberge était constamment cernée par toute une meute de badauds. Les vendeurs de journaux et cahiers y tournicotaient en criant à tue-tête:

— Demandez notre nouveau roman Un drôle de type, premier épisode!

— Demandez notre nouveau livre Les Aventures d’un vieux sans médailles!

Il y avait pléthore de cahiers du même acabit.

Une gargote alla même jusqu’à se rebaptiser avec ostentation L’homme prodige et fit peindre sur un grand panneau un homme ne portant aucune décoration. La foule commença à s’attrouper autour du monstre; la police, naturellement, ne savait plus où donner de la tête: dans l’intérêt de la morale publique, elle frappa d’interdiction l’indécent portrait.

Le jour suivant, je dus changer d’hôtel. Il me fallait avoir digne allure pour marcher dans la rue, aussi m’affublai-je de quelques-unes de mes décorations, et aucun passant ne me prêta attention.

En tant qu’étranger, j’eus la possibilité de faire immédiatement la connaissance des ministres et des personnalités en vue et j’eus tôt fait d’en savoir long sur tous les secrets d’État.

Bientôt, j’eus également l’honneur de rencontrer, dans leur bureau, tous les membres du gouvernement.

Le premier auquel je rendis visite fut le ministre des relations extérieures. À l’instant même où je me retrouvai dans l’antichambre, où un certain nombre de gens espéraient qu’on leur accorderait audience, l’huissier annonça en criant à pleins poumons:

— M. le ministre ne peut recevoir personne, il s’est allongé sur son divan pour faire un petit somme!

Le public se dispersa et je m’approchai de l’huissier:

— Si c’est possible, faites savoir à M. le ministre qu’un étranger le demande.

Dès qu’il entendit le mot étranger, il s’inclina poliment. Puis il entra dans le cabinet du ministre.

La porte à deux battants s’ouvrit aussitôt et y apparut un petit homme bedonnant et grassouillet, qui me salua d’un air godiche, mais avec le sourire, et m’invita à entrer.

Le ministre me fit asseoir dans un fauteuil, s’installa en face de moi, croisa les jambes, flatta avec contentement sa bedaine et entama la conversation:

— Je me réjouis fort de votre visite, monsieur, j’ai beaucoup entendu parler de vous… Voyez-vous, j’étais sur le point de m’allonger pour faire une petite sieste… Que faire d’autre?… Je n’ai pas de travail, je ne sais simplement pas quoi faire de tout mon temps.

— En quels termes êtes-vous avec les pays voisins, monsieur le ministre, si je peux me permettre de vous poser cette question?

— Heu! comment dire… En bons termes, en bons termes, en tout cas… Pour être franc, je n’ai pas vraiment eu l’occasion d’y réfléchir; mais, à tout prendre, nous sommes en très bons termes, très bons… Rien de fâcheux ne nous est arrivé, saut qu’au nord on nous a bloqué l’exportation des porcs[1] et qu’au sud les Anoutes attaquent et pillent nos villages depuis le pays voisin… Mais ce n’est rien… Ce sont des broutilles.

— C’est dommage pour l’exportation des porcs, fis-je remarquer poliment. J’ai entendu dire que vous en aviez beaucoup dans votre pays…

— Oui, oui, Dieu merci, il y en a pas mal, mais on ne va pas s’en plaindre; on les mangera ici, tous ces cochons, ils nous coûteront moins cher. Après tout, que se passerait-il si nous n’en avions pas du tout?… Il faudrait pourtant bien vivre! me répondit-il, placide.

Au cours de notre conversation, il me raconta qu’il était spécialiste des eaux et forêts mais qu’il lisait désormais volontiers des articles sur l’élevage du bétail: il pensait se procurer quelques vaches et élever des veaux, dont on pouvait tirer un bon revenu.

— Dans quelle langue lisez-vous le plus souvent? demandai-je.

— Ma foi, dans la nôtre. Je n’en aime aucune autre, je n’ai pas voulu en apprendre une seule. D’ailleurs le besoin pour moi de connaître une langue étrangère ne s’est jamais fait sentir. Ce n’est pas la peine, spécialement dans la fonction que j’occupe; et si par extraordinaire les circonstances devaient l’exiger, il serait facile de faire venir des experts de l’étranger.

Ne sachant que faire d’autre, j’approuvai ces idées si pénétrantes et si originales:

— Absolument!

— Au fait, aimez-vous les truites? me demanda-t-il après un assez long silence.

— Je n’en ai jamais mangé.

— Quel dommage, c’est un poisson délicieux. Une vraie délicatesse. Un ami m’en a donné quelques pièces hier, de qualité exceptionnelle…

Nous restâmes encore quelque temps à deviser ainsi gravement, après quoi je m’excusai de l’avoir dérangé – ma visite avait peut-être surpris M. le ministre alors qu’il traitai une importante affaire d’État – et pris congé.

Il me raccompagna gentiment jusqu’à la porte.

(page suivante)

 

[1] Allusion au long conflit douanier entre la Serbie et l’Autriche-Hongrie, qui culmina lors de la «guerre des cochons» de 1906–1911. Ce conflit manifestait notamment l’hostilité de Vienne aux tendance russophiles de la politique serbe. (N.d.T.)