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Au fer rouge

J’ai fait un rêve affreux. Ce qui s’y passait ne m’étonne guère. Par contre, je me demande comment j’ai pu avoir la témérité de rêver des choses horribles, moi qui suis un paisible et honnête citoyen, digne rejeton de notre malheureuse et bien-aimée Serbie, comme le sont d’ailleurs tous les autres fils de notre chère patrie. Si encore je faisais exception et me distinguais des autres, mais non, grand Dieu, je me comporte exactement comme tout le monde. Et pas un détail ne m’échappe. Tenez, un jour, dans la rue, je remarquai par terre un bouton qui brillait, tombé de l’uniforme d’un sergent de ville. Son éclat enchanteur me mit aussitôt dans d’aimables dispositions. J’allais passer mon chemin quand ma main fit d’elle-même le salut militaire; ma tête s’inclina avec révérence et sur mes lèvres s’épanouit ce sourire courtois que nous avons habituellement pour nos aînés.

«Le sang qui coule dans nos veines est décidément bien noble!» pensai-je incontinent. À cet instant précis, un malotru qui passait par là marcha par inadvertance sur le bouton.

Ayant gratifié le susdit d’un hargneux «Espèce de rustre!», je crachai avec dégoût sur son passage avant de poursuivre tranquillement ma route. L’idée que les malotrus de cet acabit sont en très petit nombre me consolait, et j’étais fort aise d’avoir, moi, par la grâce de Dieu, un cœur sensible et le noble sang de nos valeureux ancêtres.

Vous savez maintenant la belle âme que je suis, que rien ne distingue de ses honnêtes concitoyens, et c’est à votre tour d’être intrigués: pourquoi faut-il que cela m’arrive à moi, justement à moi, d’avoir en songe des idées aussi affreuses qu’idiotes?

Ce jour-là, il ne se passa rien d’extraordinaire. Je fis un bon dîner, sirotai mon vin, me curai les dents. Après quoi, ayant si courageusement et si consciencieusement accompli tous mes devoirs de citoyen, je me mis au lit avec un peu de lecture, histoire de m’assoupir. Mes vœux furent exaucés: le livre me tomba bientôt des mains et je m’endormis comme un agneau, la conscience tranquille.

Tout d’un coup, je me retrouvai sur une route étroite et boueuse serpentant parmi les monts. Nuit froide, nuit noire. Un vent coupant hurlait dans les branches dénudées. Ciel sombre, hostile, muet. Une fine neige m’entrait dans les yeux, me cinglait la figure. Pas âme qui vive. Je me hâtais sur le chemin plein de boue, glissant à droite, à gauche, trébuchant, tombant; je finis par me perdre. Toute la nuit, et Dieu sait si elle fut longue, interminable, j’errai ainsi à l’aveuglette. Mais sans désemparer, j ’avançai sans savoir où j’allais.

Cela dura de bien nombreuses années et me mena bien loin de mon pays natal, dans une contrée inconnue, un pays étrange dont personne n’a jamais dû entendre parler et qu’on ne saurait sûrement imaginer qu’en rêve.

Sillonnant ce pays, j’arrivai dans une grande ville grouillant de monde. Une foule considérable s’était rassemblée sur la vaste place du marché d’où s’élevait un tapage effroyable, à vous crever les tympans. Je descendis dans une auberge juste en face du marché et demandai au patron la raison de pareille affluence.

— Nous sommes de paisibles et honnêtes gens, commença-t-il. Nous vouons à notre kmet fidélité et obéissance.

— Parce que chez vous, un petit magistrat communal, c’est l’autorité suprême? l’interrompis-je.

— Chez nous, c’est le kmet qui commande, et c’est l’autorité suprême; juste après vient la milice.

Je me mis à rire.

— Qu’est-ce qui te fait rire? Tu ne savais pas? Et tu viens d’où, toi?

Je lui racontai que je venais de la lointaine Serbie et que je m’étais égaré.

Murmurant par devers lui «J’ai entendu parler de ce célèbre pays!», il m’adressa un regard plein de considération avant de poursuivre tout haut:

— C’est comme ça, chez nous. Le kmet commande avec ses hommes de main.

— Et ils sont comment, eux?

— Eh bien tu vois, il y en a de plusieurs sortes, ils se distinguent par leur rang. Il y a les miliciens de première classe et ceux de deuxième… Nous, ici, nous sommes de paisibles et honnêtes gens, mais des alentours arrive toute une canaille qui nous déprave et nous corrompt. Pour qu’on ne nous confonde pas avec les autres, le kmet a ordonné hier à tous les citoyens de se rendre devant le tribunal communal, où ils seront marqués au fer rouge sur le front. Voilà pourquoi le peuple s’est rassemblé: il faut se mettre d’accord sur la suite des opérations.

Je tressaillis et pensai à m’enfuir au plus vite de cet effrayant pays: bien que je fasse un noble Serbe, une telle bravoure ne m’était pas coutumière et j’eus la chair de poule.

Souriant avec indulgence, l’aubergiste me tapota l’épaule. Plein d’orgueil, il déclara:

— Alors, l’étranger, tu n’en mènes pas large!… Il faut dire que notre courage est sans pareil à mille lieues à la ronde!…

— Et qu’est-ce que vous comptez faire? demandai-je timidement.

— Comment ça, qu’est-ce qu’on compte faire? Attends seulement de voir quels héros nous sommes. Notre courage est sans pareil à mille lieues à la ronde, je te l’ai déjà dit. Tu as parcouru d’innombrables pays mais je suis sûr que tu n’as jamais vu de peuple plus héroïque. Allons-y ensemble. Je dois me dépêcher.

Au moment où nous sortions, on entendit une cravache cingler devant la porte.

Passant la tête au-dehors, je ne fus pas déçu par le spectacle: un homme coiffé d’un magnifique tricorne et vêtu d’un habit bariolé[1], à califourchon sur un autre homme portant un classique mais riche costume de ville, s’arrêtait devant l’auberge et descendait de sa monture.

L’aubergiste sortit et salua jusqu’à terre. L’homme en habit bariolé entra dans la salle et s’assit à une table somptueusement dressée. L’homme en costume de ville resta dehors à attendre. Il eut également droit aux prosternations du tavemier.

— Qu’est-ce que ça veut dire? demandai-je, perplexe.

— Voilà, m’expliqua l’aubergiste à voix basse, celui qui vient d’entrer, il est milicien de première classe, et celui-là, c’est l’un des plus éminents citoyens de notre ville, un homme fort riche et un grand patriote.

— Mais enfin, pourquoi est-ce qu’il accepte de porter l’autre sur son dos?

De la tête, l’aubergiste me fit signe et nous nous éloignâmes de quelques pas. Un sourire vaguement condescendant aux lèvres, il déclara:

— Ici, chez nous, c’est considéré comme un honneur dont bien peu sont jugés dignes!…

Il me raconta encore toutes sortes d’histoires mais j’étais trop ébranlé pour comprendre ce qu’il disait. Les derniers mots, par contre, je les entendis parfaitement: «Ce n’est pas donné à n’importe quel peuple de pouvoir et de savoir apprécier un tel service rendu à la patrie!»

Nous arrivâmes au lieu du rassemblement; l’élection du bureau avait déjà commencé.

Comme candidat à la présidence, les uns avaient désigné un certain Kolb, si je me souviens bien du nom; les autres, un certain Talb; un troisième groupe, à son tour, avait son propre candidat.

Dans un branle-bas indescriptible, chaque clan cherchait à imposer son homme.

— Pour présider une assemblée aussi importante que la nôtre, je suis d’avis qu’il n’y a pas de meilleur candidat que Kolb, dit quelqu’un du premier clan. Ses vertus de bon citoyen et sa bravoure nous sont en effet bien connues. Personne parmi nous ne peut se vanter d’avoir été chevauché par les notables plus souvent que lui.

— De quoi tu causes, glapit quelqu’un du deuxième clan, personne ne t’est jamais monté dessus, même pas un stagiaire!

— On les connaît, vos vertus, cria quelqu’un du troisième clan, le moindre coup de cravache et ça se met à pleurnicher!

— Frères, mettons-nous d’accord! commença Kolb. C’est vrai que les hauts dignitaires me montaient déjà souvent sur le dos il y a dix ans, c’est vrai que j’ai reçu leurs coups de cravache sans me lamenter, mais il n’empêche qu’il peut quand même y avoir des gens plus méritants. Il y en a peut-être de plus jeunes et de meilleurs que moi.

— Il n’y en a pas! Il n’y en a pas! entonnèrent ses partisans.

— On ne veut plus entendre parler de ces vieux titres de gloire! Ça fait déjà dix ans que Kolb leur sert de monture! hurlèrent ceux du deuxième clan.

— Place à la jeunesse, les anciens, on les a assez vus! clamèrent ceux du troisième.

Tout à coup, le vacarme se tut; les gens s’écartèrent pour laisser passer un homme d’une trentaine d’années. Dès qu’il apparut, toutes les têtes s’inclinèrent profondément.

— C’est qui? murmurai-je au tavemier.

— Le champion de notre bonne ville. C’est un gars très prometteur. Il a beau être jeune, le kmet en personne lui a déjà grimpé trois fois sur le dos. Sa popularité est sans égale jusqu’à présent.

— C’est peut-être lui qui va être élu? demandai-je.

— Il n’y a pas l’ombre d’un doute, parce que les candidats qu’on a vus jusqu’à maintenant sont tous trop vieux, ils ont fait leur temps, alors que celui-là, pas plus tard qu’hier il portait le kmet sur son dos.

— Il s’appelle comment ?

— Kleard.

On lui accorda la place d’honneur. Kolb prit la parole:

— Je suis d’avis que ce n’est pas la peine de chercher un meilleur candidat que Kleard. Oui bien sûr il est jeune, mais nous les vieux, on ne lui arrive pas à la cheville.

— Exactement! Exactement!… Vive Kleard!… s’exclamèrent toutes les gorges à la fois.

Kolb et Talb l’escortèrent jusqu’au fauteuil de président.

Tout le monde s’inclina de nouveau profondément puis le silence se fit.

— Merci à vous, mes frères, merci de m’avoir aujourd’hui, à l’unanimité, témoigné de si grands égards et rendu un si grand honneur. Je suis plus que flatté d’avoir désormais entre les mains vos espérances. En ces jours décisifs, présider aux volontés du peuple n’est pas une tâche aisée, mais je mettrai toutes mes forces dans la bataille pour justifier votre confiance, défendre partout vos intérêts avec dévouement et maintenir ma réputation au niveau qu’elle mérite. Merci de m’avoir élu.

— Vivat! Vivat! Vivat! entendit-on de tous côtés.

— Et maintenant, chers frères, permettez-moi de dire quelques mots sur cet événement capital. Il ne sera pas facile d’endurer les souffrances qui nous attendent; il ne sera pas facile de tenir bon pendant qu’on nous marque au fer rouge. Non, supporter de telles souffrances n’est pas à la portée de n’importe qui. Que les poltrons tremblent de peur! Qu’ils blêmissent! Quant à nous, n’oublions pas une seule minute que nous sommes les descendants de vaillants ancêtres, que dans nos veines coule le sang noble et héroïque de nos aïeux, ces preux chevaliers qui n’ont pas même grincé des dents à l’heure où ils mouraient pour notre liberté et notre bien à tous. Les souffrances qui nous attendent ne sont rien à côté des leurs, et ce n’est pas maintenant que nous vivons dans le bien-être et l’opulence que nous allons flancher et nous montrer lâches! Le vrai patriote, celui qui ne veut pas que son peuple se couvre de honte à la face du monde, celui-là supportera stoïquement la douleur.

— Bien dit! Vivat! Vivat!

Quelques autres orateurs pleins d’ardeur vinrent encourager la foule apeurée, en usant à peu de chose près des mêmes termes que Kleard.

Un vieillard livide, à bout de forces, demanda alors la parole. Il avait le visage sillonné de rides, les cheveux et la barbe blancs comme neige. Ses jambes ployaient sous le poids des années, son dos était voûté, ses mains tremblaient. Sa voix chevrotait, ses yeux larmoyaient.

— Mes enfants, commença-t-il, et les grosses larmes qui roulaient sur ses joues pâles et ridées tombaient sur sa blanche barbe, je me porte mal et vais bientôt trépasser, mais il me semble qu’il vaut mieux ne pas tolérer pareille infamie. J’ai vécu pendant cent ans et je m’en suis bien passé… ce n’est pas pour qu’on vienne maintenant frapper du sceau de l’esclavage ma tête chenue et exténuée…

— À bas ce vieux misérable! aboya le président.

— À bas! criaient les uns.

— Vieux lâche! criaient les autres.

— Il devrait encourager les jeunes, au lieu de quoi il vient effrayer le peuple! criaient les troisièmes.

— Honte à ses cheveux blancs! Malgré sa longue vie, il faut encore qu’il ait peur de quelque chose! Nous, les jeunes, nous sommes intrépides! criaient les quatrièmes.

— Sus au couard!

— Qu’on le jette dehors!

— Sus! Sus!

La foule des jeunes intrépides, au comble de l’excitation, se rua sur le cacochyme vieillard et, fulminant, se mit à lui taper dessus et à le traîner dehors.

C’est tout juste s’ils finirent par le laisser partir, à cause de son grand âge; sans cela, ils l’auraient lapidé.

Tous firent le serment et donnèrent leur parole que, le lendemain, ils couvriraient de gloire le nom de leur peuple et se conduiraient en braves.

L’assemblée se dispersa dans l’ordre le plus parfait. On pouvait entendre dire:

— Demain, tout le monde saura de quel bois on se chauffe!

— Demain, on les verra, les fiers-à-bras!

— Il est temps de montrer qui vaut quelque chose et qui ne vaut rien! Il y en a assez que n’importe quel minable se vante d’être un héros!

Je m’en retournai à l’hôtel.

—  Tu as vu de quel bois on se chauffe? demanda fièrement l’aubergiste.

—  J’ai vu, répondis-je d’un ton absent.

Je n’avais plus de force et des impressions étranges bourdonnaient dans ma tête.

Ce même jour, je lus dans leurs journaux un éditorial rédigé en ces termes:

«Citoyens, l’heure a sonné! Les temps des vains éloges, des forfanteries des uns ou des autres, des paroles creuses dont nous usons à satiété pour exalter nos prétendues vertus et nos prétendus mérites sont révolus! L’heure a sonné de faire nos preuves une fois pour toutes! De montrer qui vaut vraiment quelque chose et qui ne vaut rien! Et nous comptons bien qu’il n’y aura pas, parmi nous, de ces infâmes poltrons que les autorités devraient traîner de force à l’endroit où le marquage au fer rouge aura lieu. Celui qui sent couler dans ses veines ne serait-ce qu’une goutte du sang valeureux de nos ancêtres, celui-là aura à cœur de venir au plus tôt s’exposer aux souffrances, il aura à cœur de supporter la douleur avec calme et sans fléchir, car cette sainte douleur est le sacrifice qu’exigent la patrie et le bien commun. En avant, citoyens, la grande épreuve est pour demain!…»

Ce jour-là, mon tavernier se coucha tout de suite après la réunion; il devait se lever tôt le lendemain pour arriver aux premières heures devant le tribunal. De leur côté, nombre de ses concitoyens s’y rendirent sans attendre afin d’y prendre la meilleure place possible.

Au petit matin, je pris à mon tour le chemin du tribunal. Toute la ville s’y pressait, petits et grands, hommes et femmes, et jusqu’aux petits enfants que leurs mères portaient dans leurs bras. Eux aussi, on allait les marquer du sceau de l’esclavage, haute distinction qui leur donnerait, plus tard, un droit prioritaire aux meilleurs emplois dans les services de l’État.

On se poussait, on jurait (à cet égard, ils nous ressemblent un peu, à nous les Serbes, cela me fit chaud au cœur), c’était à qui parviendrait le premier devant la porte. Il y en eut même quelques-uns pour en venir aux mains.

Vêtu d’un habit de cérémonie immaculé, le fonctionnaire chargé de procéder au marquage chapitrait gentiment son monde:

— Doucement, que diable, chacun aura son tour, vous n’êtes quand même pas du bétail pour vous disputer comme ça!

Le fer était rouge, l’opération commença. Certains hurlèrent, d’autres ne firent que gémir, en tout cas personne, tant que je fus présent, ne réussit à tenir bon sans broncher.

Je ne pus longtemps regarder ce calvaire et m’en retournai à l’auberge. Un petit groupe s’y était déjà attablé, qui buvait et cassait une petite croûte.

— Ouf, le plus dur est fait! dit l’un.

— Pardi! nous, on n’a pas tellement pleurniché, mais Talb, il a braillé comme un âne!… dit un autre.

— Ah, le voilà bien, ton Talb, et dire qu’hier vous vouliez qu’il préside l’assemblée!

— On ne pouvait pas savoir, personne ne le connaissait!

Tout en discutant, ils geignaient et se tortillaient de douleur, mais ils le dissimulaient tant bien que mal: chacun d’eux aurait eu honte d’apparaître comme un lâche.

Kleard se couvrit d’indignité pour avoir gémi tandis qu’un certain Lear[2] se distingua par son héroïsme: il exigea qu’on lui fît deux marques au fer rouge et ne laissa pas échapper le moindre son. La ville entière ne parlait que de lui, avec le plus grand respect.

Il y en eut quelques-uns pour prendre la fuite; ceux-là furent couverts d’opprobre.

Quelques jours plus tard, celui qui portait deux sceaux sur le front se promenait, la tête haute, drapé dans sa dignité et son orgueil, auréolé de gloire, respirant la fierté; où qu’il passât, absolument tout le monde s’inclinait et mettait chapeau bas devant le héros du jour.

Hommes, femmes, enfants, tous couraient après lui dans les mes pour voir le très illustre citoyen. Partout, un murmure de vénération se répandait sur son passage: «Lear, Lear!… C’est lui! C’est le héros qui s’est laissé marquer par deux fois, sans une plainte, sans un soupir!» Les journaux l’encensaient, le glorifiaient passionnément.

Il avait bien mérité l’amour du peuple tout entier.

Ces louanges résonnaient de tous côtés, tant et si bien que l’héroïque sang serbe se mit à bouillonner dans mes veines. Nous aussi, nous avions pour ancêtres des héros qui, eux aussi, étaient morts pour la liberté, suppliciés sur le pal; nous aussi, nous avions un héroïque passé et notre héroïque Kosovo. Ivre de fierté nationale, exalté à l’idée de couvrir mon peuple de gloire, je me précipitai devant le tribunal où je m’écriai:

— Quels sont donc les mérites de votre Lear?… De vrais héros, vous n’en avez encore jamais rencontrés! Attendez seulement de voir la noblesse du sang serbe! Marquez-moi au fer dix fois, pas seulement deux!

Le fonctionnaire en habit immaculé approcha de mon front le fer chauffé au rouge. Je tressaillis… et me réveillai.

Inquiet, j’ai tâté mon front; grâce au ciel, je n’avais rien. Quelles histoires saugrenues ne va-t-on pas rêver!

«Il s’en est fallu de peu que je ne ternisse la gloire de leur Lear!» Sur cette pensée, je me suis retourné avec contentement dans mon lit, mais j’avais comme un vague regret que le rêve ne fut pas allé jusqu’à son terme.

 

Source: Domanović, Radoje, Au fer rouge, Non lieu, Paris, 2008 (traduit par Ch. Chalhoub).

 

[1] Référence à l’uniforme de la milice qui dépendait du kmet: tricorne, veste et pantalon de couleurs différentes. (N.d.T.)

[2] Ce nom imaginé par Domanović (et qui se prononce Lé-ar) ne doit pas évoquer le roi Lear de Shakespeare. (N.d.T.)

Servilie (8/12)

(page précédente)

Bien que ma première intention fût d’aller voir le ministre de l’instruction publique, les derniers et regrettables événements me donnèrent l’envie de savoir ce qu’en pensait le ministre de la guerre; je me rendis donc chez lui le jour même.

Le ministre, un homme chétif et minuscule à la poitrine creuse, aux petites mains étroites, venait juste de terminer sa prière quand il me reçut.

Dans son bureau flottait comme une odeur d’église, myrrhe et encens mélangés, et sur sa table s’amoncelaient de vieux livres pieux aux pages déjà jaunies.

Je crus d’abord m’être adressé par erreur à quelqu’un d’autre, mais l’uniforme d’officier de haut rang que portait le ministre était la preuve que je ne m’étais pas trompé.

— Excusez-moi, monsieur, dit-il doucement d’une voix grêle et délicate, je viens juste de terminer ma prière. J’ai l’habitude d’en faire une à chaque fois que je me mets au travail; c’est d’autant plus justifié par les temps qui courent, à cause des derniers et regrettables événements au sud de notre cher pays.

— S’ils continuent leurs incursions, cela peut bien aller jusqu’à la guerre? demandai-je.

— Non, non, il n’y a aucun danger.

— Mais je suppose, monsieur le ministre, que le danger est déjà bien présent, s’ils tuent et pillent quotidiennement dans toute une partie de votre pays?

— Ils tuent, c’est exact; mais nous ne saurions être aussi peu civilisés, aussi rustres que…

Le discours de M. le ministre prit subitement une tournure inattendue:

— Il fait froid ici, comme s’il y avait un courant d’air. J’ai beau dire et répéter au factotum que la température de mon bureau doit toujours être de seize degrés et demi, rien n’y fait…

Il sonna le préposé.

Celui-ci entra et s’inclina; ses décorations lui tintèrent sur la poitrine.

— Ne vous ai-je pas dit, au nom du ciel, qu’il devait y avoir une température constante de seize degrés et demi dans mon cabinet? Or il fait froid ici; il doit y avoir un courant d’air; c’est tout juste si on ne gèle pas!

— Monsieur le ministre, le thermomètre indique dix-huit degrés! dit le factotum poliment avant de s’incliner.

— Bon, alors ça va, répondit le ministre satisfait de cette réponse. Vous pouvez disposer, si vous le souhaitez.

Le préposé s’inclina de nouveau profondément et sortit.

— Cette maudite température me donne bien du souci, je vous assure; or c’est un point capital pour l’armée. Si la température n’est pas comme il faut, l’armée ne vaut rien… J’ai passé ma matinée à préparer une circulaire à toutes les autorités militaires… Tenez, je vais vous la lire:

«Ces derniers temps, les incursions des Anoutes dans le sud de notre pays se sont multipliées; j’ordonne donc par la présente ce qui suit: chaque jour, ensemble et sous les ordres de leur commandement, les soldats prieront le Très-Haut pour le salut de notre chère et bien-aimée patrie, dont le sol est imbibé du sang de nos illustres ancêtres. C’est l’aumônier du régiment qui choisira la prière la plus appropriée, mais il faudra ajouter à la fin: “Que le Seigneur miséricordieux accorde le paradis éternel à nos compatriotes, ces hommes braves, paisibles et justes, qui sont tombés victimes des violences bestiales de ces brutes d’Anoutes! Que Dieu pardonne à ces justes épris de la patrie! Qu’ils reposent en paix dans la terre de Servilie, qu’ils ont aimée avec ardeur et dévouement! Gloire à eux!” Ces phrases devront être prononcées en même temps par tous les soldats et tous leurs supérieurs, mais sur un ton plein de dévotion et de piété. Ensuite, tous devront se redresser, relever la tête avec orgueil et fierté, comme il sied aux courageux fils de notre pays, et s’exclamer trois fois d’une voix de tonnerre, au son de tambours et trompettes: “Vive la Servilie, à bas les Anoutes!” Il faudra veiller à respecter soigneusement ces consignes, car le bien de notre patrie en dépend. Une fois tout cela accompli sans accroc, quelques détachements portant drapeau défileront triomphalement à travers les rues, où la fanfare fera retentir des airs martiaux; les soldats devront marteler le pavé au point que le cerveau leur cogne dans le crâne à chaque pas. L’affaire étant urgente, la présente requiert de votre part exécution sans délai et avec exactitude, après quoi vous soumettrez un rapport circonstancié… En même temps, je donne l’ordre le plus strict d’accorder une attention particulière à la température des casernes, afin de satisfaire cette condition des plus essentielle au développement harmonieux de nos forces armées.»

— L’initiative ne manquera pas d’être couronnée de succès si la circulaire arrive à temps? dis-je.

— Il me fallait agir vite, aussi l’ai-je fait télégraphier; Dieu merci, elle a été transmise à temps, une bonne heure avant votre arrivée. Si je ne m’étais pas dépêché de l’expédier par ce moyen rationnel, un tas d’événements tout à fait fâcheux auraient pu se produire.

— Vous avez raison! opinai-je pour dire quelque chose, bien que je n’eusse pas la moindre idée de ce qui aurait bien pu se produire de si fâcheux.

— Oui, cher monsieur, j’ai raison. Si, en tant que ministre de la guerre, je n’avais pas agi de la sorte, n’importe quel commandant des régions sud aurait pu faire appel à nos divisions pour secourir nos compatriotes par la force des armes, et verser le sang des Anoutes. Tous nos officiers pensent d’ailleurs que c’est la meilleure façon de s’y prendre, mais ils refusent de réfléchir un peu plus et de considérer la situation de plusieurs points de vue. Tout d’abord, nous, le gouvernement actuel, nous voulons une politique étrangère de paix et de piété, nous ne voulons pas être inhumains vis-à-vis de nos ennemis; qu’eux-mêmes se comportent d’une manière si bestiale à notre égard, Dieu le leur fera payer par de perpétuels tourments dans le feu de l’enfer, où ils iront grincer des dents pour l’éternité. Le deuxième élément également d’importance, mon cher monsieur, est que le gouvernement actuel ne bénéficie pas du soutien populaire: l’armée nous est donc surtout nécessaire pour nos affaires de politique intérieure. Par exemple, si une commune est aux mains des gens de l’opposition, il faut avoir recours aux troupes en armes pour punir ces traîtres à la patrie et remettre le pouvoir aux mains de quelqu’un qui soit notre homme…

Le ministre toussota et j’en profitai pour dire:

— Tout cela est exact, mais… et si les incursions des bandes d’Anoutes devaient prendre de plus amples proportions?

— Eh! dans ce cas, nous aussi, nous prendrions des mesures plus sévères.

— En l’occurrence, à quoi pensez-vous, monsieur le ministre, si je peux me permettre de vous le demander?

— À des mesures plus sévères, mais prises avec tact, après mûre réflexion. L’ordre serait donné sans attendre que de fermes résolutions soient adoptées une fois encore dans tout le pays; si, par extraordinaire, cela devait ne pas suffire, alors nous serions bien obligés de lancer rapidement, sans perdre une minute, un nouveau journal patriotique, d’orientation exclusivement patriotique, qui serait truffé d’articles incisifs, voire mordants, contre les Anoutes. Enfin, Dieu nous garde de devoir en arriver là!

Le ministre baissa humblement la tête et se mit à faire des signes de croix; ses lèvres pâles et décharnées marmonnaient de ferventes prières.

Pour ma part, je ne fus aucunement envahi par cette pieuse béatitude, mais n’en commençai pas moins à me signer moi aussi, par pure sociabilité; des idées bizarres m’assaillirent: «Drôle de pays! Là-bas les gens meurent, ici le ministre de la guerre concocte des prières et cogite à une publication patriotique! Leur armée est disciplinée et courageuse, d’innombrables guerres en attestent: pourquoi ne pas déployer un bataillon sur la frontière pour faire barrage au danger que représentent ces bandes d’Anoutes?»

Le ministre interrompit le cours de mes pensées:

— Vous êtes peut-être surpris par la teneur de mon plan, monsieur?

— C’est le cas de le dire! dis-je mécaniquement.

Je me repentis aussitôt de cette remarque irréfléchie.

— Vous n’êtes pas assez éclairé sur cette affaire, mon cher. L’essentiel ici n’est pas de garantir l’intégrité du pays, mais de garantir la longévité du cabinet. L’équipe précédente a tenu un mois, nous n’allons quand même pas essuyer la honte de tomber quand nous n’en sommes qu’à deux ou trois semaines! Notre position est sans cesse ébranlée, nous devons donc user de tous les moyens pour nous maintenir le plus longtemps possible.

— Et comment vous y prenez-vous?

— Comme les autres avant nous! Nous faisons chaque jour des surprises, nous organisons des célébrations, et maintenant que nous sommes en fort mauvaise posture, nous allons devoir inventer un complot. Ça, au moins, ce n’est pas difficile chez nous. Et les gens ont pris le pli, c’est l’essentiel: pour peu qu’on s’abstienne pendant quelques jours d’utiliser ce redoutable instrument de répression contre l’opposition, aussitôt tout le monde s’enquiert (bien qu’en principe l’obéissance servile soit de règle): «Alors, alors, toujours pas de complot?» Ainsi donc, du fait de ces surprises, de ces célébrations, de ces complots, nous avons constamment besoin de l’armée pour nos affaires intérieures. Que là-bas les gens meurent, c’est secondaire, cher monsieur; j’ai d’autres priorités. Se battre avec les Anoutes serait à l’évidence une imbécillité et j’ai de meilleurs services à rendre au pays. Tout bien considéré, il me semble que votre avis sur la situation n’est pas très original; hélas, nos officiers et l’ensemble de nos soldats pensent comme vous; mais nous, les membres de l’actuel cabinet, nous regardons les choses avec plus de clairvoyance et de pondération!

— À quoi donc l’armée peut-elle mieux servir qu’à défendre le pays, à défendre ces familles là-bas dans le Sud, qui pâtissent des exactions étrangères? Car cette même région, monsieur le ministre, fait enrôler ses fils, et le fait volontiers, parce qu’elle en attend, de ses fils et de son armée, un soutien, dis-je sur un ton plutôt virulent.

Je n’aurais pas dû tenir ces propos mais on se met parfois à marcher sur la tête, jusqu’à dire et faire n’importe quoi.

— Vous croyez que nos troupes n’ont rien de mieux à faire, monsieur? me tança le ministre sans élever la voix.

Hochant la tête d’un air de reproche, navré et vaguement indigné, il me toisait de la tête aux pieds. Il répéta, dans un soupir affligé:

— Vous croyez?

— Mais, je vous prie… commençai-je.

Qui sait ce que j’aurais dit — je ne le sais pas moi-même s’il ne m’avait interrompu en haussant le ton, énonçant avec importance une question grave et qui se voulait définitive:

— Et les parades, alors?

— Quelles parades?

Le placide et componctueux ministre s’énerva quelque peu:

— Comment peut-on encore poser la question? Et dire qu’il s’agit de quelque chose de capital dans le pays!

— Excusez-moi, je ne savais pas, dis-je.

— Vous ne saviez pas?… Vous plaisantez! Et moi qui ne cesse de vous le répéter: il faut des célébrations, il faut des parades, les importantes surprises que nous organisons l’exigent! Comment pourrait-on faire tout cela sans armée? Pour l’instant au moins, c’est sa tâche principale. Les bandes ennemies peuvent bien continuer leurs raids, ce n’est pas si grave; en revanche, il est essentiel que nous paradions dans les rues au son du clairon; et si les menaces de l’étranger devaient prendre des proportions démesurées, le ministre des relations extérieures finirait bien par s’en inquiéter, à supposer qu’il ne soit pas, incidemment, pris par ses tâches domestiques. Le pauvre homme a en effet une assez nombreuse progéniture, et pourtant l’État prend soin de ses serviteurs méritants. Les fils de mon collègue des relations extérieures sont très mauvais élèves, vous savez; que pouvait-on faire d’autre que leur accorder une bourse d’études? C’est une décision juste; d’ailleurs ses filles aussi bénéficieront du soutien de l’État: elles se verront attribuer une dot constituée sur les deniers publics, ou alors on donnera à leur époux un bon poste, qu’il ne pourrait jamais obtenir autrement, bien entendu.

— Je vois que vous savez apprécier les mérites! dis-je.

— C’est une qualité incomparable de notre pays. En cela nous sommes hors pair. La puissance publique, généreuse, prend toujours soin de la famille d’un ministre, qu’il soit bon ou mauvais. Je n’ai pas d’enfants, mais l’État va envoyer la sœur de ma femme étudier la peinture.

— Mademoiselle la sœur de votre épouse est douée?

— Jusqu’à présent, elle n’a jamais rien peint; mais, qui sait, on peut espérer quelque succès. Son mari, mon beau-frère, ira avec elle; lui aussi a bénéficié d’une bourse. C’est un garçon très sérieux et très travailleur, sur qui l’on peut fonder de grandes espérances.

— Il s’agit d’un jeune couple?

— Encore jeune, oui, ils sont bien conservés; mon beau-frère a soixante ans, et ma belle-sœur autour de cinquante-quatre.

— Monsieur votre beau-frère est certainement versé dans la science?

— Oh, et comment! Il est marchand de quatre-saisons mais lit volontiers des romans; et il dévore les journaux, comme on dit. Il les lit tous sans exception et a déjà lu plus de vingt feuilletons et romans. Nous l’avons envoyé étudier la géologie.

Le ministre se tut, réfléchit un moment et se mit à tortiller un chapelet pendu à son épée.

Son beau-frère et sa belle-sœur ne m’intéressaient guère, aussi lui rappelai-je le fil de notre discussion:

— Vous parliez de surprises, monsieur le ministre?

— Ah oui, c’est vrai, j’ai un peu dévié la conversation vers des sujets accessoires. Vous avez raison. Nous avons préparé une grosse surprise, qui devrait avoir un impact politique considérable.

— Ce sera sûrement quelque chose de très marquant. Et on ne peut rien en savoir à l’avance? demandai-je avec curiosité.

— Mais voyons, pourquoi est-ce qu’on ne pourrait pas? Toute la population est déjà prévenue, elle prépare les réjouissances et s’attend à tout instant à cet événement capital.

— Ce sera en quelque sorte un heureux concours de circonstances pour le pays?

— Exceptionnellement heureux. Le peuple entier se réjouit, il rend un vibrant hommage au gouvernement pour sa direction avisée et patriotique. Plus rien ne compte aujourd’hui chez nous, on ne parle plus que de la chance qui va bientôt nous sourire.

— Et bien entendu tout a été fait pour que, à coup sûr, la chance sourie?

— Nous n’avons pas encore d’idée bien arrêtée sur la question, mais nous n’excluons pas la possibilité que, effectivement, le hasard fasse bien les choses. Vous connaissez certainement cette vieille, très vieille histoire: au peuple qui grondait, les autorités d’un pays annoncèrent l’arrivée imminente d’un grand Génie, autant dire le Messie, qui allait sauver la patrie des dettes, de la gestion déplorable des affaires publiques, des maux et misères de l’existence, pour la mettre sur la bonne voie et la conduire vers un avenir meilleur. Et effectivement, les citoyens, mécontents de leur gouvernement et exaspérés par son administration calamiteuse, retrouvèrent leur calme et la liesse s’empara de tout le pays… Vous n’avez jamais entendu cette vieille histoire?

— Non, jamais, mais elle est fort intéressante. Et alors, que s’est-il passé?

— Comme je vous le disais, la joie, la liesse déferla sur le pays tout entier. Le peuple, réuni en grande assemblée plénière, décida qu’on achèterait, grâce à de riches subsides, de vastes domaines pour y édifier de nombreux palais, sur lesquels on ferait inscrire: «Le peuple, à son bon Génie et sauveur». Aussitôt dit, aussitôt fait, en un rien de temps tout fut arrangé, on n’attendait plus que le Messie. Ils avaient même choisi, par un vote à main levée et au suffrage universel, le nom de leur sauveur.

Le ministre s’arrêta pour reprendre son chapelet qu’il se mit à égrener tranquillement.

— Et le Messie s’est manifesté? demandai-je.

— Non.

— D’aucune façon?

— Non, d’aucune façon, j’imagine! dit le ministre avec indifférence.

Il avait l’air de raconter cette histoire contre son gré.

— Pourquoi?

— Allez savoir!

— Il ne s’est rien passé, rien de spécial?

— Non, rien.

— C’est bizarre! dis-je.

—Au lieu du Messie, ils ont eu cette année-là une tempete de grêle et toutes les récoltes ont été dévastées! dit le ministre imperturbable, les yeux fixés sur son chapelet d’ambre.

— Et le peuple? demandai-je.

— Quel peuple?

— Mais celui du pays dont parle cette histoire passionnante!

— Rien! dit le ministre.

— Absolument rien?

— Qu’y pouvait-il!… Le peuple reste le peuple!

— C’est stupéfiant! dis-je.

— Bah! à vrai dire, le peuple en a quand même bien profité.

— Bien profité?

— C’est évident!

— Je ne vois pas!

— C’est pourtant simple… Le peuple a vécu, ne serait-ce que quelques mois, dans la joie et le bonheur.

— C’est exact! dis-je, un peu honteux de n’avoir pas su saisir immédiatement une telle évidence.

La conversation roula encore sur un certain nombre de sujets; entre autres choses, M. le ministre me signala qu’on allait justement promouvoir, à cette même date, à l’occasion de l’heureux hasard dont nous avions parlé, quatre-vingts généraux.

— Et combien y en a-t-il, aujourd’hui? demandai-je.

— Un certain nombre, Dieu merci, mais nous sommes obligés de procéder à ces nominations, il y va de la réputation du pays. Ecoutez seulement comment cela sonne: quatre-vingts généraux en un seul jour.

— Cela en impose, dis-je.

— Absolument. Le principal, c’est de déployer toute la pompe possible et de faire le plus de bruit possible!

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Servilie (7/12)

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Dans la rue, un monde fou affluait de nouveau et faisait un tapage à vous crever les tympans.

«Où vont donc tous ces gens? Que se passe-t-il encore?… Une délégation, probablement…» me dis-je en m’étonnant de cette foule innombrable, bariolée et hétéroclite. J’abordai le premier venu:

— Où se précipitent tous ces gens?

Profondément outragé par ma question idiote, il me toisa d’un air furieux, me tourna le dos et rejoignit la foule.

J’en interrogeai un deuxième, puis un troisième; les deux me jetèrent un regard méprisant sans me répondre. Je finis par tomber sur quelqu’un que j’avais déjà rencontré au lancement d’un nouveau journal patriotique (ce qui n’a rien d’extraordinaire, vu qu’il en sortait plusieurs chaque jour dans ce pays) et lui posai la même question:

— Où se précipitent tous ces gens?

Je tremblais que cela ne se passât, avec ce patriote de ma connaissance, encore plus mal qu’avec les autres.

Lui aussi me lança un regard méprisant puis lâcha, outré, en s’étranglant d’indignation:

— Quelle honte!

Je rougis et parvins juste à bredouiller:

— Pardonnez-moi, je n’avais pas l’intention de vous froisser, je voulais seulement vous demander…

— Ah ça, tu peux bien demander! Tu viens de quelle planète? Tu n’as pas honte de demander ce que le dernier des bourricots sait déjà? Notre pays souffre mille souffrances et nous, ses dignes fils, nous nous précipitons à son secours. Mais toi, tu tombes des nues, tu n’es pas au courant de ce grand événement! proféra-t-il, la voix frémissant de patriotisme offensé.

M’excusant, me justifiant longuement de la faute si grossière que mon inconséquence m’avait fait commettre, j’implorai son pardon.

Il revint à de meilleures dispositions et me raconta que les Anoutes, cette tribu belliqueuse, faisaient des incursions en Servilie depuis le sud et se livraient à de terribles exactions.

— On vient d’apprendre qu’ils ont exterminé la nuit dernière moult familles, incendié moult maisons et pris en butin moult bétail! poursuivit-il.

— C’est horrible! dis-je en tressaillant d’effroi.

L’idée me traversa l’esprit de foncer au sud du pays me colleter avec les Anoutes, tant le calvaire que leur barbarie infligeait à d’innocents et paisibles citoyens me faisait mal. Je me sentais une force de jeune homme, oubliant tout simplement que j’étais un vieux bonhomme usé et impuissant.

— Est-ce qu’on peut rester indifférent à ces massacres et à ce comportement bestial de nos voisins? reprit le patriote de ma connaissance.

— Sûrement pas! m’écriai-je, transporté par ces paroles enflammées. Plutôt être cent pieds sous terre!

— Voilà pourquoi tous les citoyens se précipitent au meeting. Il faudrait être inconscient pour ne pas y aller. Mais chaque corporation tiendra sa propre assemblée de son côté.

— Ah bon, pourquoi?

— Pourquoi?… Notre éternelle discorde, pardi! Il n’empêche que chacune des assemblées prendra sa décision à l’unanimité, une décision patriotique. D’ailleurs, plus il y en a, mieux ça vaut; l’important, quand il s’agit de notre chère patrie, c’est d’être tous unis par les sentiments et les pensées, c’est de respirer du même souffle.

Et en effet, les gens partirent par groupes dans diverses directions; chaque groupe faisait diligence vers le lieu assigné où devait se tenir son assemblée.

Comme je ne pouvais naturellement assister à toutes les réunions, je m’acheminai avec le gars de ma connaissance et son groupe. C’étaient des fonctionnaires de justice et de police.

Nous entrâmes dans un hôtel, dans une vaste salle où l’on avait déjà disposé des sièges et tendu un tapis vert sur une table à l’intention des organisateurs du meeting. Chacun prit place, les patriotes citoyens sur les chaises, les organisateurs à la table.

— Frères! commença l’un d’eux. Vous savez déjà pourquoi nous sommes ici réunis. Ce qui nous rassemble tous, c’est un noble sentiment, le désir de trouver un remède et de barrer la route aux assauts impudents des bandes d’Anoutes dans les zones sud de notre chère patrie, le désir de venir en aide aux malheureuses populations qui endurent ce fléau. Cependant, messieurs, avant toute chose et comme vous le savez, il est d’usage dans de telles circonstances d’élire un président, un vice-président et des secrétaires de séance.

Après un long brouhaha, celui qui avait ouvert le meeting fut élu président et les autres organisateurs désignés aux fonctions secondaires du bureau.

Quand l’ensemble du comité, conformément à des us et coutumes solidement établis, eut remercié l’assemblée de patriotes de l’insigne honneur qui lui était fait, le président agita sa sonnette et déclara la séance ouverte.

— Quelqu’un souhaite-t-il prendre la parole? demanda-t-il.

Un quidam se manifesta au premier rang pour dire qu’il était de rigueur que l’assemblée transmît ses salutations au gouvernement ainsi qu’au grand et sage dirigeant, lequel ferait part au souverain lui-même de leur fidélité et de leur loyauté à tous.

L’assemblée accepta cette suggestion et on prépara aussitôt un message écrit, qui tut adopté par acclamation; il y avait juste à rectifier l’ordre des mots[1] par-ci par-là, conformément aux règles de la syntaxe.

Les orateurs se succédèrent à la tribune, de plus en plus virulents. Chaque discours n’était qu’affliction, amour de la patrie, courroux à l’égard des Amautes. Chaque orateur était d’accord avec tous les précédents et proposait qu’on prît immédiatement, là en réunion, sans le moindre délai car l’affaire était par ailleurs de nature urgente, une ferme résolution par laquelle on condamnerait avec la plus grande énergie les agissements barbares des Anoutes.

On désigna sans attendre trois participants, ayant une bonne maîtrise de la langue, pour élaborer la résolution dans l’esprit convenu et la lire à l’assemblée aux fins d’approbation.

Au même instant, l’un des trois se présenta devant l’assistance avec un texte tout prêt et réclama de pouvoir en donner lecture, après quoi, si la salle était d’accord avec ce texte, il n’y aurait qu’à l’adopter.

On accéda à sa demande et il se mit à lire:

«Les fonctionnaires des corps de justice et de police, réunis ce jour en assemblée, profondément affectés par les regrettables événements qui se déroulent, hélas quotidiennement, dans les régions méridionales du pays, du fait du comportement barbare des bandes d’Anoutes, sont amenés à proclamer ce qui suit:

  1. Nous déplorons amèrement que nos compatriotes du Sud soient frappés par une telle calamité et une telle infortune.
  2. Nous condamnons de la manière la plus ferme les agissements sauvages des Anoutes et nous nous écrions: À bas! à bas les Anoutes!
  3. Nous constatons avec écœurement et dédain que les Anoutes ne sont pas un peuple civilisé et qu’ils sont indignes de l’attention de leurs éclairés voisins.»

La résolution fut, dans ses grandes lignes, adoptée à l’unanimité mais, lors du débat houleux sur le détail des clauses, on décida d’ajouter au point 2, à côté du mot sauvages, le mot dégoûtants.

On donna ensuite mandat au bureau de signer le texte au nom de l’assemblée, et celle-ci se dispersa dans la plus grande discipline.

De nouveau, le tumulte envahit les rues où se pressaient tous les gens qui revenaient des nombreux meetings patriotiques.

On pouvait voir à leurs visages qu’ils avaient l’âme en paix – la paix du juste qui vient d’accomplir son lourd mais noble et généreux devoir.

J’entendis à de multiples reprises la même discussion:

— On n’aurait pas dû être aussi durs, argumentait l’un.

— Comment ça, on n’aurait pas dû? On a bien fait. Non mais, qu’est-ce que tu t’imagines? Avec des gens d’une telle bestialité, il faut être dur et sans pitié! s’énervait l’autre.

— Je sais, je sais, mais quand même, ça manque de tact! reprenait le premier.

— Parce que tu voudrais encore du tact! Qu’on n’aille surtout pas froisser ces braves gens, hein? Ils n’ont que ce qu’ils méritent, qu’ils lisent et qu’ils tremblent! continuait l’autre, la voix frémissant d’indignation.

— Mais justement, c’est à nous, en tant que nation civilisée, d’être plus magnanimes qu’eux; après ce qui s’est passé, il faut être prudent et ne pas froisser le pays voisin, expliquait notre pacifique partisan du tact.

Dès la fin de l’après-midi, la presse publiait les nombreuses motions votées pendant la journée aux meetings patriotiques. Pour voler au secours du pays, personne n’avait manqué à l’appel. Les journaux étaient inondés de résolutions: celle des professeurs à l’occasion des regrettables événements dans le sud de la Servilie, celle de la jeunesse, celle des instituteurs, celle des officiers, celles des ouvriers, des commercants médecins, des commis aux écritures; en un mot, personne n’avait manqué à l’appel. Toutes les résolutions étaien rédigées dans le même esprit, toutes étaient fermes et déterminées toutes contenaient ces «profondément affectés», ces «nous condamnons de la manière la plus ferme» et autres formules consacrées.

Le soir, la ville se livra de nouveau aux réjouissances, aux-quelles succéda le sommeil calme, paisible et serein des patriotes, des vaillants fils de l’heureux pays de Servilie.

Les nouvelles de la province arrivèrent le lendemain. Il n’y avait pas un seul patelin qui n’eût pris une ferme résolution à l’occasion des «derniers et regrettables événements», comme disaient les habitants.

En récompense de ces grands services rendus à la patrie, il va sans dire que chacun fut, à un degré ou à un autre, couvert de décorations pour bravoure et autres vertus citoyennes.

Je fus moi-même enthousiasmé à un tel point par ce peuple exubérant, habité par la conscience civique, plein d’abnégation pour la chose publique, qu’un cri du cœur m’échappa: «Ô Servilie, jamais tu ne sombreras, quand bien même toutes les nations devraient sombrer!»

Au même instant, le mauvais génie de ce fortuné et bienheureux pays s’esclaffa de nouveau et son satanique, son sardonique «Ha, ha, ha, ha!» revint me sonner aux oreilles.

Je soupirai malgré moi.

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[1] La place de certains mots (enclitiques, proclitiques) obéit à des régles strictes dans la phrase serbo-croate, où l’ordre des mots est par ailleurs très libre. (N.d.T.)

Servilie (6/12)

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Quand je rendis visite au ministre des finances, celui-ci me reçut immédiatement, bien qu’il fut, disait-il, en plein travail.

— Votre venue tombe à point nommé, cher monsieur, je vais pouvoir m’accorder une petite pause. J’ai travaillé jusqu’à maintenant et, croyez-moi, j’en ai déjà la migraine! dit le ministre en levant sur moi des yeux éteints.

— Votre charge est en effet très lourde quand il y a tant à faire, observai-je. Vous réfléchissiez sans doute à quelque importante question financière?

— La polémique qui m’oppose à M. le ministre des travaux publics sur un point fondamental va, je crois, vous intéresser à plus d’un titre. Depuis ce matin, j’y ai passé trois bonnes heures. Je m’estime en droit de plaider une cause juste… Tenez, je vais vous montrer l’article que j’ai préparé pour la presse.

J’attendais avec impatience de prendre connaissance du mémorable article et, par la même occasion, de découvrir le motif de la lutte capitale et acharnée engagée entre le ministre des travaux publics et celui des finances. Ce dernier, plein de majesté, le visage empreint d’une gravité solennelle, prit un manuscrit entre les mains, se racla la gorge et lut le titre: «Quelques mots de plus sur la question des frontières méridionales de notre pays dans l’Antiquité»

— Il s’agit, semble-t-il, d’un différend de nature historique?

Quelque peu surpris par une remarque aussi saugrenue, le ministre confirma, en me regardant à travers ses lunettes d’un œil morne et las:

— Historique, oui.

— Vous traitez de questions d’histoire?

— Moi?… s’exclama le ministre, une pointe d’irritation dans la voix. C’est une discipline que je pratique depuis près de trente ans et ce, sans vouloir me vanter, avec succès, termina-t-il avec un air de reproche.

Pour justifier tant soit peu les propos franchement inconsidérés que je venais de tenir, je dis poliment:

— J’apprécie hautement l’histoire et les gens qui dévouent toute leur existence à cette science vraiment fondamentale.

— Non seulement fondamentale, cher monsieur, mais la plus fondamentale de toutes, vous comprenez, la plus fondamentale! s’écria le ministre avec exaltation, en posant sur moi un lourd regard interrogateur.

— Absolument! acquiesçai-je.

— Voyez-vous, reprit-il, si ce que mon collègue des travaux publics avance à propos de la frontière de notre pays devait être avéré, ce serait extrêmement dommageable!

— Lui aussi est historien? l’interrompis-je.

— Pseudo-historien. Ses travaux dans ce domaine ne font que causer du tort. Tenez, lisez vous-même son point de vue sur l’antique frontière de notre pays, vous verrez tout ce qu’il y a là d’ignorance et même, à dire vrai, d’absence de patriotisme.

— Et que démontre-t-il, s’il est permis de le savoir? lui demandai-je.

— Mais cher monsieur, il ne démontre rien! Son argumentation est déplorable: il prétend que l’ancienne frontière méridionale passait au nord de Bourg-la-Rapine; c’est malhonnête, car nos ennemis peuvent alors, la conscience tranquille, revendiquer des territoires jusqu’au-delà de cette ville. Vous imaginez les torts que cela cause à ce pays martyrisé? déclama le ministre avec véhémence, d’une voix consternée où vibrait un légitime courroux.

— Des torts incommensurables! m’exclamai-je à mon tour, comme épouvanté à l’idée de l’abomination que l’ignorance et l’incompréhension du ministre des travaux publics risquaient d’infliger au pays tout entier.

— Je ne céderai pas sur ce point, monsieur, car ainsi me l’ordonne le devoir que j’ai d’agir en bon fils à l’égard de notre mère patrie. Je vais porter ce litige devant la représentation nationale elle-même; qu’elle prenne sa décision, qui vaudra pour chacun de nos concitoyens. En cas de désaveu, je donnerai ma démission, car c’est déjà la deuxième fois que je suis en conflit avec le ministre des travaux publics, et une fois de plus sur des questions déterminantes pour le pays.

— L’Assemblée est donc habilitée à se prononcer sur des sujets relevant de la science?

— Pourquoi ne le serait-elle pas? L’Assemblée est en droit de prendre, sur tous les sujets, des décisions qui ont force de loi. Tenez, hier, l’un de nos compatriotes a soumis une requête à la Chambre afin que sa date de naissance soit avancée de cinq ans.

— Comment est-ce possible? m’étonnai-je spontanément.

— Et pourquoi ne serait-ce pas possible?… Il est né, mettons, en 1874, et l’Assemblée proclame que son année de naissance est 1869.

— Surprenant! Et cela lui sert à quoi?

— A avoir le droit de se porter candidat à la députation dans une circonscription dont le siège est vacant; c’est notre homme, il contribuera comme il convient à l’équilibre politique actuel.

Interdit, je ne sus que dire. Le ministre eut l’air de s’en rendre compte et reprit:

— On dirait que cela vous étonne. Les cas de ce genre ne sont pas rares. La Chambre a donné suite à une requête de cette nature adressée par une dame qui réclamait que l’Assemblée la déclare plus jeune de dix ans. Une autre femme a sollicité des députés qu’ils décident de manière irrévocable qu’elle avait, dans son mariage, donné naissance à deux enfants, ceux-ci devenant aussitôt les héritiers légaux du riche mari. Et comme cette femme avait de bons et puissants amis, l’Assemblée a bien sûr accédé à son innocente et noble demande; elle a été déclarée mère de deux enfants.

— Et où sont les enfants? demandai-je.

— Quels enfants?

— Mais ceux dont vous parlez!

— Ils n’existent pas, vous ne comprenez donc pas? Grâce à la décision de la Chambre, on considère que cette femme a deux enfants, ce qui a mis fin à la vie détestable qu’elle menait avec son mari.

Bien que ce ne fut guère poli, je ne pus m’empêcher de dire:

— Je ne comprends pas.

— Comment ça, vous ne comprenez pas? C’est pourtant simple. Ce riche négociant, le mari de la dame dont nous parlons, n’a pas eu d’enfants avec elle. Vous comprenez?

— Je comprends.

— Parfait, maintenant écoutez la suite: étant très riche il voulait avoir des enfants qui hériteraient de son vaste patrimoine, ce qui a rendu infernale la vie commune avec son épouse. Celle-ci, comme je vous le disais, s’est alors adressée à la Chambre, qui a résolu le problème favorablement.

— Mais le riche négociant est-il satisfait de cette décision de la représentation nationale?

— Évidemment qu’il en est satisfait. Il est maintenant tout à fait tranquillisé et aime désormais beaucoup sa femme.

La conversation suivit son cours, nous discutâmes de nombreux sujets; mais M. le ministre n’aborda pas le moins du monde les questions financières.

Finalement, je m’enhardis à lui demander sur le ton le plus humble:

— La gestion des finances publiques est excellente dans votre pays, monsieur le ministre?

— Excellente! dit-il avec assurance.

Il ajouta aussitôt:

— L’essentiel est de bien élaborer le budget, ensuite cela va tout seul.

— À combien de millions par an s’élève le budget de l’État?

— À plus de quatre-vingts millions, qui se répartissent comme suit: pour les anciens ministres, maintenant à la retraite ou en disponibilité, trente millions; pour l’achat des décorations, dix millions; pour la promotion de l’épargne populaire, cinq millions.

— Pardonnez-moi de vous interrompre, monsieur le ministre… Je ne comprends pas la nature de ces dépenses, à hauteur de cinq millions, pour promouvoir l’épargne.

— Eh bien voyez-vous, cher monsieur, dès qu’il s’agit de financement, le plus important, incontestablement, c’est l’épargne. Cette innovation n’existe nulle part au monde, mais les épreuves dues aux désastreuses conditions financières du pays nous y ont habitués, et nous avons donc choisi de sacrifier cette coquette somme chaque année afin d’aider et de soulager si peu que ce soit notre peuple. Désormais la situation ne peut que s’améliorer: en effet, en ce court laps de temps, un bon million a déjà été prodigué aux auteurs d’ouvrages sur l’épargne destinés au grand public. Comme j’ai moi-même l’intention d’aider tant soit peu mes compatriotes à cet égard, je suis en train d’écrire un livre, Notre nation et l’épargne pendant l’Antiquité; mon fils rédige le sien, L’influence de l’épargne sur le progrès culturel de la nation; ma fille a jusqu’à présent achevé deux nouvelles, pour le grand public également, sur la nécessité d’épargner, et elle travaille actuellement à une troisième, Ljubica la fastueuse et Mica l’économe.

— Ce doit être une bien belle histoire!

— Très belle. On y raconte comment Ljubica se ruina par amour et comment Mica épousa un nabab, sans jamais se défaire de son sens de l’économie. L’histoire se termine par ces mots: «Aide-toi, le ciel t’aidera.»

— Cela va avoir une influence extraordinairement positive sur le peuple! dis-je enthousiasmé.

— Assurément, poursuivit M. le ministre, une grande et considérable influence. Tenez, par exemple, depuis que l’épargne a été instituée, ma fille a déjà économisé plus de cent mille dinars pour sa dot.

— C’est donc un poste capital du budget, fis-je observer.

— C’est exact, mais avoir cette bonne idée nous a coûté fort cher; quant aux autres postes budgétaires, ils existaient déjà auparavant, avant que je ne devienne ministre. Par exemple, cinq millions pour les festivités populaires, dix millions pour les dépenses discrétionnaires des membres du cabinet, cinq pour la police secrète, cinq pour entretenir le gouvernement et consolider sa position, un demi-million pour les frais de représentation des ministres. Là comme ailleurs, nous sommes très économes. Vient ensuite tout le reste, de moindre importance dans le budget.

— Et pour l’éducation, la défense, les autres administrations?

— Ah oui, vous avez raison, il y en a encore pour une quarantaine de millions, l’éducation exceptée, mais ce montant entre dans le déficit annuel ordinaire.

— Et l’éducation, alors?

— L’éducation? Eh bien, évidemment, les coûts y afferents font partie des dépenses non prévues.

— Mais alors, par quoi comblez-vous un si grand déficit?

— Par rien. Par quoi voudriez-vous le combler? Il est imputé sur la dette publique. Dès que le déficit atteint un certain montant, nous lançons un emprunt, et ainsi de suite. D’un autre côté, nous veillons que certains chapitres du budget soient excédentaires. J’ai déjà commencé à introduire des mesures d’économie dans mon ministère, et mes collègues y travaillent eux aussi d’arrache-pied. Épargner, je vous le disais tout à l’heure, c’est la clef de la prospérité, dans n’importe quel pays. Hier, pour faire des économies, j’ai congédié l’un de mes agents. Ça fait toujours huit cents dinars de moins par an.

— Vous avez bien fait! dis-je.

— Il faut s’atteler une bonne fois à la besogne, n’est-ce pas, pour assurer la prospérité du pays. Le gars pleurniche pour que je le reprenne, il m’en supplie, et il n’est ni fautif ni mauvais bougre, mais quand ça ne va plus, ça ne va plus: ainsi l’exigent les intérêts de notre chère patrie. «Je reprendrai du service même pour la moitié de mon salaire» m’a-t-il dit, à quoi j’ai répondu: «Impossible; je suis certes ministre mais ce n’est pas mon argent, c’est celui du peuple, gagné à la sueur de son front, et j’ai le devoir de tenir sévèrement le compte de chaque dinar dépensé.» Dites-moi, je vous prie, cher monsieur, depuis quand est-il permis de jeter par les fenêtres huit cents dinars appartenant à l’État?

Les sourcils levés, il attendait que j’abonde dans son sens.

— Absolument!

— Tenez, l’autre jour, un membre du gouvernement s’est vu octroyer, pour soigner sa femme, une grosse somme issue du poste budgétaire des dépenses discrétionnaires; et alors, si on ne fait pas attention à chaque sou, comment la nation fera-t-elle pour payer?

— Et à combien s’élèvent les revenus du pays, monsieur le ministre? C’est un sujet qui vous préoccupe, je suppose?

— Pensez-vous, cela n’a aucune espèce d’importance!… Comment dire? À franchement parler, on ne sait pas encore à combien s’élèvent les revenus. J’ai lu quelque chose à ce propos dans un journal étranger, mais allez savoir si c’est exact. En tout cas, les revenus sont substantiels, très certainement substantiels! dit le ministre d’un ton convaincu et avec un sérieux d’expert.

Notre agréable et grave conversation fut interrompue par l’huissier qui, entrant dans le bureau, annonça qu’une délégation de fonctionnaires souhaitait être reçue par le M. le ministre.

— Je les appelle tout de suite, qu’ils attendent une minute, répondit-il.

Se tournant vers moi, il poursuivit:

— Si vous saviez! Je suis si fatigué de recevoir tant de monde depuis deux ou trois jours, je ne sais plus où donner de la tête. J’ai tout de même réussi à trouver un moment pour notre agréable entretien!

— Ils viennent pour raisons professionnelles? demandai-je.

— Figurez-vous que j ’ai eu, juste là sur le pied, un énorme cor que j’ai fait opérer il y a quatre jours; tout s’est très bien passé, Dieu soit loué. C’est la raison de ces visites; accompagnés de leur chef, les fonctionnaires viennent me féliciter et me dire la joie que leur a causée l’heureux déroulement de l’opération.

Je m’excusai auprès de M. le ministre de l’avoir dérangé en plein travail; pour ne pas l’interrompre plus longtemps, je lui fis mes salutations les plus respectueuses et quittai son cabinet.

Et effectivement, les journaux étaient remplis de nouveaux communiqués sur ce cor ministériel:

«Hier à quatre heures de l’après-midi, les fonctionnaires du bureau …, accompagnés de leur chef, se sont rendus en délégation chez M. le ministre des finances pour le féliciter chaleureusement de son heureuse opération du cor. M. le ministre a bien voulu les recevoir avec gentillesse et cordialité, et à cette occasion M. le chef de bureau, au nom de tous ses subordonnés, a prononcé un émouvant discours, après quoi M. le ministre les a tous remerciés de cette rare attention et de leurs sentiments dévoués.»

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Servilie (2/12)

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Sur la gauche, au bord de l’eau, non loin de l’endroit où j’avais débarqué, je remarquai une formidable pyramide de marbre, sur laquelle étaient gravées des lettres d’or. Je m’approchai, avide d’en savoir plus, m’attendant à y lire les noms des vaillants héros dont m’avait parlé mon père. Mais là quelle ne fut pas ma surprise! L’inscription gravée dans le marbre disait:

«D’ici vers le nord s’étend le territoire d’un peuple glorieux et comblé auquel Dieu tout-puissant a fait don d’une chance inouïe: dans sa langue, à la fierté du pays et de la nation, k devant i se transforme toujours en c, et ce en totale conformité avec les règles de grammaire.»[1]

J’eus beau lire et relire, j’en restai stupéfait: qu’est-ce que tout cela pouvait bien vouloir dire? Et le plus incroyable, c’est que les mots étaient écrits dans ma langue maternelle.

«Oui, c’est bien la langue de mon père, celle de ses aïeux, la mienne aussi, mais ce pays n’est pas le bon; il n’a rien à voir avec celui dont me parlait mon père.» J’étais intrigué que ce fut la même langue, mais je me dis qu’il s’agissait peut-être de deux peuples éloignés ayant une origine commune, de deux peuples frères parlant le même idiome sans pour autant se connaître l’un l’autre. Peu à peu, mon étonnement céda devant la fierté que ma langue maternelle possédât elle aussi, par pur hasard, cette même admirable caractéristique.

Je passai la forteresse et enfilai la rue menant en ville pour aller me reposer de ma longue marche dans quelque hôtel. Je chercherais ensuite du travail et, grâce à l’argent gagné, pourrais poursuivre ma route en quête de ma patrie.

A peine avais-je fait trois pas qu’une foule commença subitement de s’attrouper autour de moi comme si j’étais une bête de foire. Vieux et jeunes, hommes et femmes, on se pressait, se poussait, se bousculait, se hissait sur la pointe des pieds pour me voir du mieux possible. Pour finir, il y eut tant de monde que la rue fut barrée et la circulation interdite.

Je fus émerveillé par ces inconnus qui me dévisageaient avec curiosité. Chacun jusqu’au dernier arborait décorations et écharpes. Il y avait bien quelques pauvres qui n’en possédaient qu’une ou deux mais, ceux-là mis à part, ils en étaient tellement bardés qu’on ne voyait même plus leur habit. Certains en avaient trop pour les porter toutes: ils traînaient derrière eux une carriole pleine de récompenses pour leurs états de service, de médailles en forme d’étoile, de rubans, de marques de distinction en tout genre.

C’est tout juste si je pouvais avancer à travers cette foule d’individus couverts de gloire qui m’entouraient et se bousculaient pour s’approcher de moi. Il y eut même des disputes, on fit des reproches à ceux qui restaient trop longtemps près de moi:

— Bon, ça va maintenant, vous avez assez regardé, laissez-nous passer qu’on puisse voir un peu, nous aussi.

Le premier qui s’était suffisamment rapproché se dépêchait d’engager aussitôt la conversation, histoire de ne pas être refoulé par un autre quidam.

Ébahis, ils posaient encore et toujours les mêmes questions, c’en était assommant:

— Tu viens d’où?… T’as pas de décorations?…

— Je n’en ai pas.

— T’as quel âge?

— Soixante ans.

— Et t’as pas encore une seule médaille?

— Pas une seule.

Des voix s’élevèrent dans la foule, pareilles à celles des montreurs de foire exhibant leurs créatures:

— Écoutez-moi ça, bonnes gens: un type de soixante ans, et pas la plus petite décoration!

Bousculade, tapage, vacarme, cohue ne firent que grandir. Affluant de toutes parts, les gens tentaient des percées à travers la foule pour me voir. Ils en vinrent finalement à se battre; la police dut intervenir pour ramener l’ordre.

Avant que la bagarre n’éclate, j’avais moi aussi interrogé les uns et les autres pour savoir quels étaient les mérites auxquels ils devaient leurs décorations.

L’un me déclara que son ministre l’avait distingué car il avait rendu à la Patrie des services exceptionnels et s’était sacrifié pour elle: il avait administré de fortes sommes d’argent appartenant à l’État pendant toute une année, et il n’y avait dans la caisse, au moment de l’inspection des comptes, que deux mille dinars de moins que ce qui aurait dû s’y trouver. On disait qu’il n’avait pas volé sa médaille, car il aurait pu tout dilapider si sa noblesse d’âme et son patriotisme ne l’en avaient empêché.

Un autre avait été décoré pour avoir surveillé pendant un mois entier des entrepôts d’Etat dont aucun n’avait brûlé.

Un troisième l’avait été pour avoir remarqué et constaté le premier que, chose intéressante, le mot livre se termine par e et commence par l.

Une cuisinière avait été récompensée pour n’avoir dérobé, en cinq ans de service dans une riche maison, que quelques objets en argent ou en or.

Un autre encore avait reçu une décoration parce que, après avoir causé un lourd déficit, il ne s’était pas suicidé comme l’exigeait le stupide modèle de l’époque mais, au contraire, s’était exclamé avec morgue devant le tribunal:

— J’ai mis en pratique mes propres vues, mes propres idées, tel est mon regard sur le monde, et vous, vous me jugez. Me voici! (À ce moment précis, il s’était frappé la poitrine et avait avancé d’un pas.)

Celui-là, je crois, avait eu la médaille du courage civique. (Et il ne l’avait pas volée!)

Un grand-père devait sa décoration au fait qu’il avait atteint son grand âge sans mourir pour autant.

Un autre encore avait été distingué pour s’être enrichi en moins de six mois, en fournissant à l’État du blé de mauvaise qualité et toutes sortes d’autres marchandises.

Un riche héritier avait été récompensé pour n’avoir pas dilapidé le patrimoine familial et avoir fait don de cinq dinars aux œuvres de bienfaisance.

Comment tout retenir! Je ne me rappelle, pour chacun, qu’un seul de ses titres de dignité, les énumérer tous serait impossible.

Quand, donc, ils en vinrent à se disputer et à se battre, la police entreprit de disperser la foule, tandis qu’un individu, qui avait tout l’air d’un kmet, ordonnait de faire avancer un fiacre. On m’y fit monter; un cordon de sbires armés se tenait tout autour pour repousser les gens. L’individu susdit s’installa à côté de moi et nous nous mîmes en route; arrivant de toutes parts, une marée humaine courait derrière nous.

La voiture s’arrêta devant une vaste maison basse, à moitié délabrée.

— Mais on est où maintenant? demandai-je à ce kmet (du moins est-ce ainsi que je l’appelle), qui avait procuré la voiture et y avait pris place avec moi.

— C’est notre hôtel de police.

En descendant du fiacre, je vis deux types qui se battaient juste devant la porte du bâtiment. Tout autour, des sbires en armes restaient là à observer la rixe; le chef de la police et tous les autres fonctionnaires profitaient aussi du spectacle.

— Pourquoi se battent-ils? demandai-je.

— Tels sont les ordres: tout esclandre doit se dérouler ici, sous les yeux des forces de l’ordre. Vous savez ce que c’est, hein! M. le chef et ses subordonnés ne vont quand même pas se fatiguer à cavaler dans tous les coins! Pour nous, c’est plus simple comme ça, et plus facile à contrôler. Si deux gars veulent régler un différend à coups de poing, ils viennent ici. Ceux qui font un esclandre sur la voie publique, en un lieu non prévu à cet effet, nous sommes obligés de les sanctionner.

Le chef, un gros bonhomme aux moustaches grisonnantes, sans barbe, pourvu d’un triple menton, faillit s’évanouir d’ahurissement en me voyant. Ayant recouvré ses esprits, il articula:

— Mais d’où tu sors, toi, bon Dieu?…

Puis, les bras ballants, il se mit à m’observer sous toutes les coutures.

Celui qui m’avait accompagné échangea quelques mots à voix basse avec lui; sans doute venait-il au rapport pour l’informer de tout ce qui s’était passé. Le chef se rembrunit et me demanda d’un ton aigre:

— D’où tu sors? Réponds!

J’entrepris de tout lui conter par le menu, qui j’étais, d’où j’étais, où j’allais, ce qui l’énerva passablement; il cria:

— Ça va, ça va, épargne-moi ton baratin, venons-en au fait: comment oses-tu te promener dans cet appareil en pleine rue et en plein jour?

Je me regardai devant, derrière — ma mise n’avait-elle pas quelque chose d’anormal? — mais je ne remarquai rien. J’avais arpenté la terre entière dans cette tenue et personne nulle part ne m’avait sommé de répondre à une questi pareille.

— Je te cause! T’as perdu ta langue? vociféra-t-il avec la courtoisie, conforme au règlement, qui caractérise la police de ce pays.

Il tremblait de colère.

— Je vais t’expédier en prison pour avoir provoqué un esclandre en un lieu non prévu à cet effet et avoir, par ta bêtise, ameuté tout le quartier.

— Je ne comprends rien, monsieur; en quoi ai-je bien pu faire tant de mal? fis-je effrayé.

— À ton âge, ne pas savoir ce que même les gamins des mes savent déjà… Je te le demande encore une fois: comment oses-tu déambuler en ville dans cet accoutrement et troubler l’ordre public, qui plus est en un lieu non prévu à cet effet?

— Je me tiens comme il faut.

—Tu es maboul, oui! À ton âge… Ha ha, il se tient comme il faut… Et elles sont passées où, tes décorations?

— Je n’en ai pas.

— Tu mens, vieille canaille!

— Je n’en ai pas, je le jure!

— Aucune?

— Aucune.

— Tu as quel âge?

— Soixante ans.

— Et aucune décoration en soixante ans? Mais tu l’as passée où, ta vie? Sur la Lune ou quoi?

— Je n’ai aucune décoration, je le jure sur tout ce que j’ai de plus cher en ce bas monde!

Le chef en resta sidéré. Bouche bée, les yeux écarquillés, il me dévisagea sans pouvoir articuler un mot.

Une fois à peu près remis de sa stupéfaction, il enjoignit aux nouvelles recrues d’aller chercher au plus vite une dizaine de décorations.

De la pièce attenante, on en apporta aussitôt toute une provision, médailles, écharpes, insignes en forme d’étoiles ou à porter autour du cou.

Le chef donna des ordres et, en un rien de temps, on m’accrocha deux ou trois étoiles, on me ceignit d’une écharpe on me suspendit trois ou quatre décorations autour du cou, on m’en épingla quelques-unes au manteau, à quoi on ajouta encore une vingtaine de médailles diverses et autres insignes commémoratifs.

Satisfait d’avoir trouvé le moyen d’éviter plus ample scandale, le chef s’exclama:

—Ah, ça va mieux! Voilà qui ressemble à peu près à quelqu’un de normal… Pas comme l’espèce de monstre qui a débarqué tout à l’heure et m’a semé la panique dans toute la ville…

S’adressant à moi, il termina par la question:

— Et je parie que tu ne savais pas qu’aujourd’hui, en plus, nous avons une célébration?

— Je l’ignorais.

— Bizarre! fit-il un peu vexé.

Il se tut quelques instants avant de poursuivre:

— Mon cheval, celui que je monte régulièrement, est né il y a cinq ans, jour pour jour. Ce matin, nos concitoyens les plus éminents m’ont présenté leurs félicitations; ce soir vers neuf heures, flambeau en main, on escortera mon cheval à travers la ville; après quoi un bal aura lieu dans le meilleur hôtel de la place, auquel seront admis les notables les plus influents.

Je faillis à mon tour en rester sidéré mais, afin qu’il ne remarquât rien, je me ressaisis et m’avançai pour lui adresser moi aussi mes compliments:

— Pardonnez-moi de n’avoir pas été au courant de ce jour solennel; je regrette infiniment de n’avoir pu vous congratuler en temps utile, alors voilà, je le fais maintenant.

Il me remercia de tout son cœur des sincères sentiments que je nourrissais à l’égard de son fidèle cheval, et ordonna aussitôt qu’on me servît quelque chose.

On m’offrit du vin et des gâteaux, puis je saluai le chef et m’en fus avec un milicien (qu’il avait chargé de m’accompagner à mon hôtel); paré de mes étoiles et de mes médailles, je pus marcher tranquillement dans la rue, sans provoquer ni attroupement ni tapage, ce qui n’aurait pas manqué d’arriver si je m’étais de nouveau aventuré sans décorations.

Le milicien me conduisit à l’hôtel Notre chère patrie qui a tant souffert. Le tenancier me donna une chambre où j’allai me reposer. J’avais hâte de me retrouver seul pour ta remettre des impressions étranges que ce pays m’avait d’emblée laissées.

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[1] Règle d’alternance consonantiqueen serbo-croate. (N.d.T.)

Servilie (1/12)

J’ai lu dans un vieux bouquin une bien curieuse histoire. Dieu seul sait d’où je tiens ce livre datant d’une drôle d’époque: il y avait alors quantité de lois libérales, mais pas la moindre liberté; on dissertait sur l’économie, on lui consacrait des livres, mais on laissait les terres en jachère; le pays tout entier moralisait à qui mieux mieux, mais n’avait aucune morale; chaque foyer gardait au grenier ses provisions de logique, mais n’avait pas une miette de bon sens; on parlait à tout bout de champ d’épargne et de prospérité, mais on gaspillait à tous vents; et le dernier usurier, le dernier vaurien pouvait s’acheter pour quelques sous le titre d’«ardent défenseur de la nation et de la patrie».

L’auteur de cette curieuse histoire, de ces notes de voyage – de quel genre littéraire il peut bien s’agir, strictement parlant, je l’ignore, et je ne me suis pas risqué à le demander aux experts: il ne fait aucun doute qu’ils auraient, selon notre bonne vieille habitude serbe, transmis le dossier pour avis à la chambre des requêtes de la Cour de cassation. Soit dit en passant, ce n’est pas une mauvaise habitude. Il y a des gens qui sont obligés de penser, c’est leur métier, ils n’ont rien d’autre à faire; grâce à quoi, le commun de mortels n’a plus à s’en soucier. L’auteur, donc, de cette curieuse histoire, ou de ces notes de voyage, commençait par ces mots:

«J’ai passé cinquante années de ma vie à voyager de par le monde. J’ai vu un nombre incalculable de villes, de villages, de pays, d’hommes et de peuples, mais rien ne m’a plus étonné qu’une petite tribu vivant dans une merveilleuse et paisible contrée. Je vais vous parler de cette heureuse tribu, bien que je sache par avance que personne ne voudra me croire, ni maintenant ni jamais, même après ma mort, si ces lignes devaient tomber entre les mains de quelqu’un…»

Quel vieux roublard! En commençant précisément de la sorte, il m’a forcé à lire son histoire jusqu’au bout et maintenant, naturellement, j’ai envie de la raconter à mon tour. Mais n’allez pas considérer qu’en disant cela je cherche à vous convaincre! Je préfère le déclarer tout de suite, dès le début, très franchement: cette histoire ne vaut pas la peine d’être lue, et puis cette vieille barbe (enfin, cette espèce d’écrivain) ment sur toute la ligne. Pourtant, comble de bizarrerie, je crois à ses mensonges comme à la plus haute vérité.

Voici donc comment il poursuivait son récit.

Il y a bien longtemps, mon père fut gravement blessé au combat. On le fit prisonnier et on l’emmena hors de sa patrie en terre étrangère, où il épousa une jeune compatriote d’une famille d’esclaves de guerre. Je naquis de cette union mais mon père mourut alors que j’avais à peine neuf ans. Il évoquait souvent devant moi sa terre natale, les héros et les sublimes figures dont elle fourmillait; leur patriotisme ardent et leurs guerres sanglantes pour la liberté; leurs vertus et leur probité; leur sens du sacrifice pour le salut du pays où tout, sans oublier sa propre vie, s’offrait sur l’autel de la patrie. Il me parlait du noble et glorieux passé de notre peuple. À sa mort, il me transmit ses dernières volontés: «Fils, la mort ne m’aura pas permis de rendre l’âme dans ma chère patrie, le sort n’aura pas voulu que ma dépouille repose dans cette terre sacrée que j’ai arrosée de mon sang pour qu’elle puisse être libre. Mon malheureux destin n’aura pas laissé la flamme de la liberté m’apporter sa chaleur sur ma terre natale tant aimée, avant que mes yeux ne se ferment. Mais mon âme est en paix, car cette flamme t’apportera sa lumière, à toi, mon fils, et à vous tous, nos enfants. Pars, fils, embrasse cette terre sacrée quand tu y poseras le pied; va et aime-la, et sache que de grandes œuvres attendent notre valeureuse nation; va et, en hommage à ton père, fais bon usage de la liberté, et n’oublie pas que mon sang, le sang de ton père, a arrosé cette terre, comme l’a fait pendant des siècles le noble sang de tes vaillants et glorieux ancêtres… »

A ces mots, il m’embrassa. Je sentis ses larmes goutter sur mon front.

— Pars, fils, que Dieu te…

Sur cette phrase inachevée, mon cher père rendit son dernier soupir.

Un mois ne s’était pas écoulé depuis sa mort que, une besace à l’épaule et un bâton à la main, je partis dans le vaste monde à la recherche de ma glorieuse patrie.

Cinquante années durant, je voyageai en terre étrangère, parcourant le globe, mais rien, nulle part, ne ressemblait au valeureux pays dont m’avait tant de fois parlé mon père.

Au cours de mon périple, pourtant, je découvris par hasard une contrée captivante, dont je vais maintenant vous parler.

C’était un jour d’été. Le soleil brûlait à vous en faire bouillir le cerveau, la canicule écrasante me faisait tourner la tête; tenaillé par la soif, les oreilles bourdonnantes, les yeux battus, c’est à peine si je voyais encore clair. La poussière du chemin couvrait mon habit, déjà en loques, et se collait à la sueur qui me dégoulinait sur tout le corps. Je marchais, fatigué, quand soudain j’aperçus devant moi, à une demi-heure de marche, la tache blanche d’une ville arrosée par deux cours d’eau. Me sentant une force nouvelle, j’oubliai mon état d’épuisement et accélérai l’allure. J’atteignis le rivage. Deux larges rivières s’écoulaient tranquillement et baignaient de leurs eaux les murailles de la cité.

Je me souvins que mon père m’avait raconté quelque chose à propos d’une ville célèbre, où les nôtres avaient abondamment versé leur sang, et ce qu’il m’en avait dit me revint comme dans un rêve: elle avait une position tout à fait similaire, au confluent de deux amples rivières.

Sous le coup de l’émotion, mon cœur bondit; j’ôtai mon couvre-chef; une brise tout droit venue des monts rafraîchit mon front en sueur. Levant les yeux au ciel, je tombai à genoux et m’exclamai à travers mes larmes:

— Dieu tout-puissant! éclaire-moi, écoute la prière de l’orphelin qui erre dans le vaste monde à la recherche de sa patrie, à la recherche de la terre où a vécu son père…

Un vent léger soufflait toujours des montagnes bleutées qu’on apercevait au loin, mais le ciel se taisait.

— Dis-moi, toi cher vent qui souffle de ces montagnes bleutées, sont-elles celles de ma patrie? Dites-moi, vous chères rivières, est-ce le sang de mes ancêtres que vous lavez des orgueilleux remparts de cette fière cité?

Tout était muet, tout se taisait, mais c’était comme si un tendre pressentiment, une voix secrète me disait:

— C’est le pays que tu as tant cherché!

Tout à coup, un murmure me fit dresser l’oreille. Sur la rive, à peu de distance, j’aperçus un pêcheur. Il avait amarré sa barque et radoubait ses filets. Dans ma douce exaltation, je ne l’avais pas remarqué. Je m’approchai et lui souhaitai le bonjour.

Il me regarda sans un mot mais détourna aussitôt les yeux pour se remettre à l’ouvrage.

— Quel est donc le pays qu’on voit là-bas, de l’autre côté du fleuve? demandai-je, tout tremblant d’impatience en attendant sa réponse.

Il eut un geste comme pour dire «Qu’est-ce que j’en sais moi!», mais finit par lâcher du bout des lèvres:

— Oui, il y a bien un pays là-bas!

— Et il s’appelle comment?

— Ça, je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est qu’il y a un pays, mais je n’ai pas demandé son nom.

— Et tu viens d’où, toi? insistai-je.

— Bah, chez moi, c’est là-bas, à une demi-heure d’ici. C’est là que je suis né.

«C’est bizarre, ce ne doit pas être le pays de mes ancêtres, ce ne doit pas être ma patrie» me dis-je en mon for intérieur, avant de lui demander tout haut:

— Alors, tu ne sais vraiment rien sur ce pays? Qu’est-ce qu’on en dit? Rien de particulier?

Le pêcheur réfléchit puis lâcha ses filets. On avait l’impression que quelque chose lui revenait en mémoire. Après un long silence, il dit:

— Il paraît qu’il y a pas mal de porcs, dans ce pays.

— Il n’est connu que pour ça? demandai-je étonné.

— Pour ses âneries aussi, mais ça ne m’intéresse pas tellement! fit-il, impassible, avant de se remettre à remmailler ses filets.

Ne trouvant pas sa réponse très limpide, je l’interrogeai de nouveau:

— Quel genre d’âneries?

— Tous les genres possibles, répondit-il blasé, en étouffant un bâillement.

— Alors comme ça, des porcs et des âneries! Tu n’as entendu parler de rien d’autre?

— À part les cochons, on dit qu’ils ont beaucoup de ministres, qui à la retraite, qui en disponibilité, mais ils ne les exportent pas à l’étranger. Ils n’exportent que leurs cochons.

Imaginant que le pêcheur se fichait de moi, je m’énervai:

— Arrête tes boniments! Tu me prends pour un imbécile?

— Si tu me paies, je t’emmène sur l’autre rive, comme ça tu pourras voir par toi-même. Ce que je te raconte, je l’ai entendu dire. Je n’ai pas été là-bas, moi, je ne sais pas tout ça de source sûre.

«Impossible que ce soit le pays de mes illustres ancêtres, si célèbre pour ses héros, ses exploits et son brillant passé» me dis-je. Cependant, le pêcheur avait éveillé ma curiosité par ses réponses étranges à mes questions, et je résolus donc d’aller voir aussi ce pays-là – n’en avais-je pas déjà vu tant d’autres au cours de mon périple! Je fis affaire avec lui et pris place dans sa barque.

Il rama jusqu’au rivage, empocha la somme dont nous étions convenus et, après que j’eus mis pied à terre, t’en retourna dans son esquif.

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