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Mer morte (4/5)

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Le lendemain, le préfet envoya au gouvernement un rapport chiffré sur le meeting politique de la veille:

«Un courant politique puissant, opposé au gouvernement actuel, s’est fait jour dans mon district. Ce mouvement gagnant du terrain d’heure en heure, je nourris de sérieuses craintes quant au maintien de la dynastie actuelle. J’ai pris toutes les mesures possibles et utilisé tous les moyens à ma disposition pour enrayer cette calamité; mais comme ce mouvement d’opposition, ou pour mieux dire ce mouvement révolutionnaire, s’est répandu comme une traînée de poudre, toutes mes tentatives sont restées vaines et les révolutionnaires, par la force, se sont massivement rassemblés hier après-midi. J’ai pu constater, à écouter leurs discours agressifs et arrogants, qu’ils ont des principes anarchistes; en secret, ils fomentent certainement une sédition et un coup d’État dans le pays. Finalement, après des efforts acharnés, j’ai quand même réussi à disperser le rassemblement; nous courrions de grands risques: ils sont allés jusqu’à menacer de renverser la monarchie et de mettre en place un système de gouvernement républicain.

«Je me permets de transmettre en pièce jointe, à l’attention de M. le ministre, la liste des personnes les plus dangereuses (l’excentrique amateur de café au lait, de “Zuckerwasser” disait-il je crois, y était désigné comme meneur; figuraient également dans la liste les trois qui avaient voté pour le café). J’attends vos instructions quant aux suites à donner dans ces circonstances si graves et si déterminantes pour l’avenir de notre pays.»

Comme il avait rendu d’aussi considérables services à la patrie et à la direction du pays, le préfet de district fut immédiatement décoré et promu. Tous les opposants vinrent le féliciter et l’affaire en resta là.

Quand le meeting s’était terminé, j’avais demandé à l’un des participants:

— Chez vous, il n’y a personne qui fasse sérieusement de la politique?

— Il y en a eu.

— Et alors?

— Alors, rien… Des âneries!

— Comment ça, des âneries?

— Ah! ne m’en parle pas! Qui veux-tu qui s’occupe de politique!… J’en connais un qui a déjà essayé!

— Et qu’est-ce qu’il a fait?

— Un vrai cinglé! Qu’est-ce que tu voulais qu’il fasse!… On le connaît tous, on sait qui c’est, d’où il est, de qui il est le fils, ce qu’il mange à la maison. Son père avait bien un petit métier, mais c’était le dernier des derniers; lui, le fils, il est allé à l’école, il a vagabondé à droite à gauche dans le vaste monde, et quand il est revenu, il a commencé à me dire «il faut ci, il faut là», il parlait, je ne sais pas moi, de mettre de l’ordre, il parlait de lois, de constitution, de droits civiques, de liberté de réunion, d’élections… Ah! ne m’en parle pas, il radotait complètement celui-là!

— Et qu’est-ce que tu lui as dit?

— Rien! Qu’est-ce que tu voulais que je lui dise? J’ai ri, c’est tout. Je sais qui c’est, il n’a même pas de quoi manger, je connais son père, je connais toute sa famille. Ce n’est pas lui qui va venir m’expliquer ce que c’est qu’une constitution ce que c’est que la liberté!

— Mais peut-être qu’il savait ce que c’est? avais-je risqué.

— Tu plaisantes ou quoi? Je le connais assez pour savoir ce qu’il vaut.

— Et qu’est-ce qu’il a fait?

— Qu’est-ce que tu voulais qu’il fasse! Il lisait des bouquins, courait d’un endroit à l’autre, faisait un peu d’agitation, avec quelques autres gars qu’il avait enrôlés, ils organisaient des meetings. Il s’est fait arrêter, condamner, bannir. Une fois je lui ai dit: «Pourquoi toujours t’exciter comme un sale garnement au lieu de t’occuper de tes oignons? Tu es vraiment cinglé!»

— Et les autres, qu’est-ce qu’ils lui ont dit?

— Ils ont éclaté de rire. Quand il est sorti de prison et qu’on l’a vu passer dans la rue, quelqu’un lui a demandé: «Alors, tu l’as trouvée, ta constitution?» Tout le monde a bien rigolé. Parbleu! ce qu’on a pu se ficher de lui! Parfois c’était à se tordre de rire. Aujourd’hui encore on le surnomme Toma la Constitution[1]!

Mon interlocuteur en pleurait de rire.

— Et qu’est-ce qu’il est devenu?

— Un moins que rien. On n’a même pas voulu de lui comme fonctionnaire… Quel imbécile! Ses copains de classe, il faut voir les bonnes places qu’ils ont tous! Il ne peut s’en prendre qu’à lui-même. Cela dit, il faut lui reconnaître une chose: c’était le plus capable et le plus intelligent de toute la bande. Mais c’était un exalté. Rien n’est pire que de se mettre martel en tête. Il se piquait de remettre les choses dans le droit chemin! Ne pouvait pas faire comme tout le monde! Jamais content! Non mais, il se prenait pour qui, celui-là! Pauvre type!

— Et qu’est-ce qu’il fait maintenant?

— Dame! il a fini par revenir à la raison, mais trop tard! On l’a bien guéri de ses idées fixes, mais c’était un dur à cuire, l’administration n’aurait rien pu en tirer. Alors on a commencé à se payer sa tête, c’est là que des esprits malins l’ont surnommé «Constitution». De fil en aiguille, il est devenu la risée générale, les gens se fichaient de lui à la première occasion. À force de batailler, il a fini par s’épuiser… Il me fait pitié! Ce n’était pas un mauvais bougre!… Maintenant c’est un homme raisonnable, un type sérieux, il ne s’emballe plus comme avant. Il s’est complètement retiré et ne fréquente pratiquement personne. Il vit dans la misère, mais beaucoup de gens lui viennent en aide. Il nous fait pitié, mais à lui la faute…

— Et comment sont les gens avec lui aujourd’hui?

— Ils sont gentils!… Désormais personne ne se moque plus de lui, les gens l’aiment bien. Le pauvre diable! On a pitié de lui!

L’idée de vivre un certain temps dans ce minuscule pays me séduisit. J’y fis de nombreuses connaissances. Des gens épatants. Paisibles, discrets, filant doux, de vraies colombes. Ils mangeaient, buvaient, somnolaient, expédiaient parfois quelque menu travail. En un mot: des gens heureux. Ils vivaient dans une profonde quiétude, que rien ne venait perturber; une parfaite harmonie, que personne ne venait gâcher; une mare d’eau stagnante, dont nul souffle d’air ne venait déranger la surface immobile, tapissée d’herbes glauques — si l’on m’autorise cette comparaison pour décrire la société de ce minuscule pays décidément gâté par le destin.

De Serbie, j’avais apporté avec moi bien peu de chose: quelques pensées et quelques idéaux éculés hérités de mes ancêtres. Mais dans ce bienheureux petit pays, même ce peu se perdit; comme hypnotisé, je me laissai gagner par une épaisse torpeur qui commença de me plaire. C’est alors que je compris: nous aussi, les Serbes, nous avions de très sérieux atouts pour devenir un jour une nation pareillement béate, et ce n’était pas notre façon de vivre qui allait nous mettre des bâtons dans les roues.

Ainsi s’écoulaient les jours, tranquillement, sans bruit, paresseusement, jusqu’au moment où l’harmonie sociale vit sa belle ordonnance vaciller.

Un jeune homme fit publier un recueil de poésies.

Les poèmes, fort jolis, regorgeaient de sentiments élevés et d’authentiques idéaux.

L’ouvrage fut accueilli par les protestations de la société tout entière. Personne ne l’avait lu ni n’avait l’intention de le faire. Mais qu’il tombât entre les mains d’un quidam, celui-ci prenait aussitôt un air pincé, feuilletait le recueil, en palpait les pages à deux ou trois endroits, comme pour vérifier la qualité du papier, et finalement repoussait le livre loin de lui comme s’il s’agissait de la chose la plus ignoble au monde et, détournant la tête avec dédain, lâchait d’un ton hargneux: «Des poèmes?… Manquait plus que ça!…»

Une fois, pourtant, un deuxième quidam s’en mêla:

— Qui sait?… Peut-être ce recueil contient-il de jolies choses?

Le premier se signa et remua sur son siège. Puis, hochant la itéte et considérant son vis-à-vis avec commisération, il lui dit:

— Tu es encore plus maboul que l’auteur de ces balivernes!

Attrapant le livre du bout des doigts, grimaçant comme s’il lavait touché des immondices, il le lança encore plus loin, près quoi il ajouta:

— Tu l’as lu, ce bouquin, pour parler comme tu le fais?

— Non.

— Alors!

— Je n’affirme pas que c’est un bon livre, simplement je n’exclus pas qu’il le soit!… Et toi, tu l’as lu?

— Moi?… fit le premier d’un ton agressif, outragé par la question.

— Oui, toi!

— Moi?… répéta l’autre, encore plus agressif.

— Oui, toi, évidemment; c’est à toi que je parle!

Le premier fit le signe de croix, haussa les épaules, écarta les bras comme pour dire: «Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre!» mais ne dit mot. L’air ahuri, il fixait son comparse.

— Pourquoi faire le signe de croix? Je t’ai posé une question: tu as lu ce livre de poèmes, oui ou non? Je ne vois pas ce qu’il y a là de bizarre!

Le premier se signa de nouveau avant de répondre:

— Maintenant c’est moi qui te pose la question: tu es maboul, oui ou non?

— Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre! Je ne te compris pas.

— Moi non plus.

— Il n’y a rien à comprendre et il n’y a pas de quoi faire l’étonné… Je te demande si tu as lu ce livre.

— Et moi je te demande si tu as deux sous de jugeote.

Après cette repartie, notre premier comparse jeta violemment le livre sur la table en s’exclamant:

— Et il faudrait que je lise ces fadaises? Je n’ai pas encore perdu l’esprit! Et tant que j’ai toute ma tête, je ne lis pas ces choses-là…

Puis il ajouta un peu moins fort:

— Tu le connais, celui qui a écrit ces poèmes?

— Non.

— J’en étais sûr!… Sinon tu ne parlerais pas comme ça!

L’air encore plus pincé qu’il prit et le geste qu’il eut de la main en disaient long sur tout le mal qu’il pensait du poète.

— Et toi, tu le connais? demanda l’autre.

— Hélas oui! lâcha-t-il avec hauteur.

À l’expression de son visage, on voyait qu’il aurait préféré ne pas avoir cet honneur. Et pourtant, jusqu’à la veille encore, avant la publication de ses poèmes, il avait été bon ami avec l’auteur, dont il n’avait jamais dit de mal en société.

D’autres quidams, qui bien sûr n’avaient aucunement l’intention de lire le livre, échangeaient leurs impressions en ces termes:

— Quel scandale!… Des poèmes? Lu ?… Il se prend pour qui!

— Comment n’a-t-il pas honte!

— Le bon dieu lui a déjà enlevé la raison mais il en rajoute et se fait du tort tout seul… Non mais, tu parles de poèmes!… Pas plus tard que demain, j’en écrirais de bien meilleurs, mais je ne commettrai pas pareille ignominie, car j’ai le sens de l’honneur, moi, ce qui n’est pas son cas.

La société changea de comportement à l’égard du jeune poète.

Quand il passait dans la rue, les gens se poussaient du coude et se faisaient des clins d’œil.

En réponse à son «Bonjour!», les uns lâchaient sur un ton persifleur un «Bonjour poète!» agrémenté de regards en coin, les autres un «Salut, salut!» plein de sarcasmes. D’autres encore, l’air contrarié, concédaient un «Bonjour!» revêche et dédaigneux.

Mais, malheureusement, cela n’en resta pas à ces bavardages, auxquels du reste absolument tout le monde se livrait.

L’opinion publique fit front contre le jeune poète. Et ce qu’on mettait auparavant au compte de ses qualités, désormais on l’en blâmait; des défauts minimes, qu’auparavant on lui pardonnait, comme à tout un chacun, désormais n’étaient qu’épouvantables vices. On découvrit subitement que c’était une canaille, un ivrogne, un joueur, un homme sans caractère, un mouchard et, en plus de tout cela, un toqué.

— Je ne savais pas qu’il était aussi maboul! disaient les gens.

— Pour être honnête, je lui ai toujours trouvé quelque chose de louche.

— Moi aussi, mais ce n’était pas à ce point-là.

— Eh bien maintenant, c’est pour de bon.

Dans tous les milieux, on se mit à se payer sa tête; où qu’il allât pour régler quelque affaire, on mettait un point d’honneur à lui causer des ennuis. Dès qu’il apparaissait, les esprits s’échauffaient; chacun pensait aussitôt: «Tu peux bien faire le malin!… Des poèmes, ah ah! attends un peu de voir ce qu’on sait faire, nous!»

Le plus triste, c’est qu’il avait dédié ses poèmes à sa dulcinée, pensant lui faire plaisir; mais la pauvre fille n’eut guère à s’en réjouir: elle souffrit mille tourments et versa des torrents de larmes, car elle non plus ne fut point épargnée par l’opinion publique.

Hors de lui, ulcéré de voir le nom de sa fille mêlé à cette affaire d’après lui insensée, le père de la fiancée écrivit au jeune poète la lettre suivante:

«Monsieur,

«Vos inepties, vos absolues sottises, vos insanités sont l’objet de la risée générale dans toute la ville. Au lieu d’y mêler le nom de ma fille, vous auriez mieux fait de les dédier à votre père, à qui elles iraient comme un gant, vu qu’il est connu pour être le dernier des derniers, tout comme vous d’ailleurs. Personne jusqu’à présent n’a montré du doigt ma maison, et je ne tolérerai pas que tout le monde galvaude le nom de ma fille, ni qu’il figure dans votre livre de détraqué. Voilà comment vous me remerciez de la confiance et de la bienveillance que je vous ai témoignées! En jetant l’opprobre sur mon foyer! Aussi, à partir d’aujourd’hui, ne vous avisez pas de mettre les pieds chez moi. Du reste, j’exige que vous fassiez amende honorable dans un délai de cinq jours, à défaut de quoi vous aurez droit, monsieur, à une bastonnade en pleine rue, ou en n’importe quel lieu où je vous trouverais.»

L’affaire de la dédicace eut pour dénouement toute une série de scandales; et comme le jeune poète travaillait dans l’administration, son supérieur fit rapport au ministre de tutelle en ces termes:

«(Comme j’ai oublié le prénom et le nom, il faut s’en remettre à la formule d’usage X.) Un fonctionnaire placé sous mes ordres, employé par ailleurs sérieux et consciencieux, s’est totalement déconsidéré ces derniers temps en publiant une espèce de recueil de ce qu’il appelle ses poèmes. Le prestige de l’administration exige que le susdit quitte ses fonctions. Les futilités auxquelles il s’adonne sont en effet indignes du dernier des camelots et a fortiori d’un agent de l’État. Je prie monsieur le ministre d’écarter du service public ce fonctionnaire discrédité, ou à tout le moins de l’écarter du poste qu’il occupe actuellement, jusqu’à ce qu’il s’amende.»

Le ministre le muta.

Mais, malheureusement, le pays n’était pas grand et les mauvaises réputations vont loin: l’accueil qu’on lui réserva là-bas fut encore pire. Le prestige de l’administration comme le moral de l’opinion l’exigeaient: le ministre n’eut d’autre choix que de révoquer de la fonction publique ce monstre qui écrivait des poèmes.

L’opinion publique avait obtenu gain de cause. Plus aucun poème du jeune talent ne vit jamais le jour. Il disparut du paysage et personne n’entendit plus parler de lui.

— Quel dommage! Un homme si jeune!

— Ce n’était pourtant pas un mauvais bougre.

— Certes, mais voilà ce qui arrive quand on n’en fait qu’à sa tête au lieu de faire comme tout le monde.

— J’ai pitié de lui, le pauvre!

— Bah, qu’est-ce qu’on y peut? Il l’a bien cherché!

Après cet ébranlement passager, le pays retrouva rapidement sa belle harmonie. La minuscule vague qui s’était élevée à la surface calme et immobile de l’eau stagnante retomba. La société se replongea avec satisfaction dans sa torpeur.

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[1] Allusion à Toma Vučić Perišić (1788–1859), chef militaire et politique, partisan de la constitution de 1838 qui limitait le pouvoir de Miloš Obrenović. (N.d.T.)

Mer morte (3/5)

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J’ai énormément voyagé de par le monde. À quelques exceptions près, les gens n’en croient pas un mot et disent que je raconte des histoires. Quelle drôle d’idée! Après tout ils peuvent bien croire ce qu’ils veulent. L’essentiel, c’est ce que je dis: j’ai énormément voyagé.

En parcourant le monde, on voit vraiment toutes sortes de choses, qu’on n’imaginerait même pas en rêve, et encore moins à l’état de veille. Tenez, la presse britannique est tombée à bras raccourcis (je l’ai lu dans l’un de leurs quotidiens) sur un malheureux Anglais qui avait écrit une sorte de journal de son voyage en Serbie. J’ai lu ce journal de voyage et je le trouve assez fidèle. Pourtant, personne en Angleterre n’a voulu croire qu’un pays comme la Serbie pouvait exister, et encore moins accorder du crédit à ce qu’écrit ce voyageur à son sujet. On l’a traité d’exalté et même de fou. Ces esprits critiques seraient bien avisés de reconnaître que tout est possible dans le vaste monde et de cesser de crier tous en chœur: «Ce n’est pas crédible! Pas conforme à la nature! On dirait des personnages tombés de la Lune!» (Ce faisant ils ne remarquent pas qu’ils sont cernés, nous aussi d’ailleurs, par une foule d’individus bien pires que s’ils étaient tombés de la Lune.) Qu’ils arrêtent de nous seriner avec ce fil rouge qui, à les entendre, devrait traverser l’œuvre tout entière; ce n’est qu’un stéréotype, cela ne mène nulle part.

Il m’est arrivé une aventure similaire. J’ai découvert au cours de mes voyages une communauté extraordinaire, ou plutôt une contrée, un État miniature, je ne saurais comment dire.

Dans ce minuscule pays (adoptons simplement cette dénomination), la première chose sur laquelle je tombai fut un meeting politique.

«Bon sang! C’est bien ma chance!» me dis-je en mon for intérieur. Je n’étais guère à mon aise car en Serbie j’avais perdu l’habitude d’assister aux réunions politiques et de me mêler des affaires publiques. Là, l’heure était au rassemblement et à la réconciliation, plus moyen de trouver quelqu’un avec qui se disputer honnêtement.

Je n’en revenais pas. Le meeting était dirigé par le représentant local des autorités de ce minuscule pays, je crois qu’ils disaient «préfet de district», et c’était lui qui avait convoqué la réunion.

Dans l’assistance, beaucoup étaient assoupis ou bouffis de sommeil, il y en avait qui somnolaient debout, la bouche à demi ouverte, les yeux fermés, la tête dodelinant de droite à gauche et de haut en bas. De loin en loin, deux braves citoyens branlaient du chef un peu plus fort, leurs crânes se cognaient, ils sursautaient, se considéraient d’un regard éteint, sans s’étonner de rien, leurs yeux se fermaient à nouveau, ils se remettaient à dodeliner de la tête avec application. On ne comptait pas ceux qui s’étaient couchés par terre et dormaient, c’était un bonheur d’entendre leurs ronflements. Du reste, beaucoup étaient parfaitement réveillés, qui roulaient les yeux et bâillaient bruyamment à s’en décrocher la mâchoire, ajoutant une note harmonieuse au chœur des ronfleurs. Tout d’un coup la milice déboula, qui apportait d’autres braves citoyens. Chaque milicien en avait chargé un sur son dos, qu’il venait déposer au meeting. Certains de ces braves citoyens restaient calmes, ne pipaient mot et regardaient avec indifférence autour d’eux; d’autres s’étaient endormis; quelques-uns se débattaient comme de beaux diables; on avait ligoté les plus coriaces.

– Qu’est-ce que c’est que ce meeting? demandai-je à l’un des quidams de l’assistance.

– Va savoir! lâcha-t-il, flegmatique.

– Ce n’est pas l’opposition, quand même?

– L’opposition! fit-il, toujours sans un regard pour son interlocuteur.

– Ne me dis pas que les autorités convoquent l’opposition au meeting qu’elles ont elles-mêmes organisé qt qu’en plus, elles y font traîner les gens par la force! insistai-je.

– Les autorités!

– Mais contre elles-mêmes?

– Sûrement! me répondit-il avec contrariété, ne sachant pas très bien sur quel pied danser.

– C’est peut-être un meeting contre le peuple? demandai-je.

– Peut-être! reprit-il sur le même ton.

– Et qu’est-ce que tu en penses? demandai-je.

Il me gratifia d’un regard morne et vide, haussa les épaules, écarta les bras comme pour dire: «Est-ce que ça me regarde!»

Je me détournai et m’apprêtai à aborder un deuxième quidam, mais son visage sans l’ombre d’une expression m’en dissuada. C’eût été une initiative inconsidérée, vouée à l’échec!

Soudain j’entendis une voix gonflée d’indignation:

– Qu’est-ce que ça veut dire? Il n’y en a pas un seul qui veuille aller dans l’opposition! C’est intolérable. Tout le monde est partisan du gouvernement, tout le mond veut être du côté du pouvoir, tout le monde est bien discipliné et se tient bien tranquille, et c’est pareil jour après jour. Une docilité à vous donner la nausée!

«Quel peuple merveilleux! Quelle bonne éducation!» pensai-je en mon for intérieur, et je me pris à jalouser ce petit pays idéal. Ici au moins, feue ma tante n’aurait pas eu motif à se lamenter ni à voir sans cesse péril en la demeure. Les gens étaient bien élevés, faisaient preuve de discipline, se tenaient tranquilles, beaucoup plus en tout cas que ne l’exigeait de nous notre bon vieil instituteur lorsque nous étions enfants. Leur conduite était si irréprochable, ils étaient si paisibles que même la pacifique police s’ennuyait ferme.

– Si vous continuez comme ça, vitupérait le préfet avec aigreur, nous n’hésiterons pas à passer à la vitesse supérieure: c’est par décret que le gouvernement nommera les membres de l’opposition. Au cas où vous ne seriez pas au courant, sachez que ça se fait à l’étranger. Ce sera réglé en un tourne-main: Untel est nommé chef de l’opposition au régime actuel, qui sera radicale et sans pitié; ses émoluments seront de quinze mille dinars par an. Untel, Untel et Untel sont nommés membres du conseil national du parti d’opposition, allez hop. Ensuite, dans tel district, l’opposition sera répresentée par Untel et Untel, on aura enfin la paix. Ça ne peux plus durer. Le gouvernement a déjà trouvé le moyen de lancer un journal qui lui sera entièrement défavorable. Les négociations à cet effet sont en cours et des gens braves, fiables et fidèles ont été identifiés.

Les citoyens, c’est-à-dire les membres de l’opposition, regardaient à moitié endormis le préfet de district. Leurs traits ne laissaient apparaître aucune réaction d’aucune sorte. Ni étonnement, ni révolte, ni satisfaction – absolument rien, comme si le représentant des autorités n’avait pas ouvert la bouche.

– Donc, vous êtes désormais l’opposition! déclara-t-il.

Les gens le regardèrent sans un mot, sans ciller, sans réagir.

Prenant en main la liste des présents, c’est-à-dire de ceux qu’on avait forcés à venir au meeting, le préfet entreprit de faire l’appel.

— Tout le monde est là! dit-il avec contentement quand il eut fini.

Renversé sur le dossier de sa chaise, satisfait, il se frotta les mains.

— Paaarfait! dit-il, le sourire aux lèvres. Nous pouvons enfin nous y mettre!… En tant qu’opposants au gouvernement, vous avez pour mission d’attaquer le gouvernement avec la plus grande virulence, de réprouver sa conduite des affaires et de condamner les orientations de sa politique tant intérieure qu’extérieure.

Pendant que l’assistance reprenait peu à peu ses esprits, quelqu’un se hissa sur la pointe des pieds, leva la main et dit d’une petite voix geignarde:

— Monsieur, monsieur! Je peux vous raconter l’histoire d’un opposant.

— Vas-y, on t’écoute.

Celui qui avait demandé la parole s’éclaircit la voix, bomba le torse puis se mit à débiter son histoire sur un ton qui rappelait le nôtre, à l’école primaire, lorsque nous répondions aux questions du maître en lui récitant les leçons de morale:

— Il était une fois deux citoyens, l’un s’appelait Milan et l’autre Ilija. Milan était un gentil citoyen, sage et discipliné, Ilija un vilain citoyen, un propre à rien. Milan obéissait en tout à son gentil gouvernement, et Ilija était un propre à rien qui n’obéissait pas à son gentil gouvernement et votait contre les candidats du gouvernement. Alors le gentil gouvernement convoqua Milan et Ilija et déclara: «Milan, tu es un citoyen sage et discipliné, voici pour toi beaucoup d’argent; en plus de ton emploi actuel, tu te verras confier une autre charge avec une meilleure paie.» Après quoi on tendit au gentil Milan un plein sac de monnaie. Milan baisa la main du gentil gouvernement et s’en fut allègrement chez lui. Le gouvernement se tourna alors vers Ilija et lui dit: «Ilija, tu es un vilain citoyen, un propre à rien, je vais donc t’arrêter et te prendre ton salaire pour le donner aux gentils et aux braves.» La police arrêta sur-le-champ le vilain Ilija, qui souffrit beaucoup et plongea sa famille dans l’affliction. Tel est le sort de tous ceux qui n’obéissent pas à leurs aînés et à leur gouvernement.

— Très bien! dit le préfet de district.

— Monsieur, monsieur! Je sais ce que nous enseigne cette histoire! lança quelqu’un d’autre.

— Bien, on t’écoute!

— Cette histoire nous enseigne qu’il faut toujours être fidèle au gouvernement et toujours lui obéir si on veut pouvoir vivre en famille. Les citoyens sages et disciplinés ne se comportent pas comme Ilija et comme ça tous les gouvernements les aiment! dit l’opposant.

— Bien, et quel est le devoir d’un citoyen sage et discipliné?

— Le devoir d’un citoyen sage et patriote est de se lever chaque matin de son lit.

— Très bien, c’est son premier devoir. En a-t-il d’autres?

— Oui, il en a d’autres.

— Qui sont?

— De s’habiller, de se débarbouiller et de petit-déjeuner!

— Et ensuite?

— Ensuite il sort tranquillement de sa maison et va tout droit à son travail, et s’il n’a rien à faire alors il va au bistrot où il attend qu’il soit l’heure de déjeuner. À midi pile, il retourne tranquillement chez lui pour déjeuner. Après, il boit un café, se lave les dents et se couche pour faire un somme. Quand il a bien dormi, il se débarbouille et va faire une promenade, après quoi il se rend au bistrot et, quand vient l’heure du dîner, il rentre tout droit chez lui pour dîner. Après, il se couche dans son lit pour dormir.

De nombreux membres de l’opposition racontèrent à tour de rôle une petite histoire en soulignant bien sa morale édifiante. Puis ils exposèrent leurs convictions et leurs principes.

L’un d’eux proposa qu’on mît fin au meeting pour aller de concert au bistrot boire un verre de vin.

Là, les opinions divergèrent pour donner lieu à un débat houleux. Personne ne se sentait plus l’envie de dormir. On vota sur les principes. À l’issue du vote, le préfet annonça que la proposition était acceptée dans son principe et qu’il était acquis qu’on irait au bistrot; il ne restait plus qu’à discuter les détails: qu’allait-on boire là-bas?

Les uns se prononcèrent pour du vin à l’eau de Seltz.

— Ah non! hurlèrent les autres, il vaut mieux de la bière!

— Moi, par principe, je ne bois pas de bière! rétorqua l’un de ceux du premier groupe.

— Moi, par principe, je ne bois pas de vin.

Une foule de principes et de convictions furent ainsi convoqués, alimentant une vive polémique.

Quelques-uns (une infime minorité) mentionnèrent le café. Mais l’un d’eux, consultant sa montre, déclara:

— Trois heures cinq! Maintenant, moi non plus je ne peux plus boire de café. Par principe, je n’en bois qu’avant trois heures de l’après-midi, jamais après.

À l’issue d’innombrables discours, qui durèrent tout l’après-midi, on passa au vote.

Le préfet de district, en digne représentant des autorités, se montra objectif et équitable. Il ne voulait en rien influer sur la liberté de vote. Il permit à tout citoyen d’exprimer, par la pacifique voie parlementaire, ses intimes convictions. Ce droit était du reste garanti à chacun par la loi, à quoi bon le lui refuser?

Le scrutin se déroula dans l’ordre le plus parfait.

À l’issue du vote, le préfet se leva, le visage sérieux et grave, comme il convient au président de séance d’une assemblée politique, et d’une voix plus sérieuse encore communiqua les résultats:

— A l’écrasante majorité, le groupe pour le vin à l’eau de Seltz l’emporte; il est suivi par la fraction pour le vin non coupé, elle-même suivie par la fraction pour la bière. Trois électeurs se sont prononcés pour le café (deux avec sucre, un sans sucre) et enfin une voix s’est portée sur le café au lait.

J’ai oublié de préciser que ce dernier citoyen n’avait pu terminer son discours contre le gouvernement, le tapage de la foule ayant couvert sa diatribe puérile. Un peu plus tard, il avait repris la parole pour dire qu’il était contre ce type de réunion, que ce n’était d’ailleurs pas du tout un meeting de l’opposition, que c’était une plaisanterie machinée par les autorités, mais là encore les cris et le tapage des autres l’avaient empêché de finir.

Le préfet se tut un bref instant avant d’ajouter:

— En ce qui me concerne, je prendrai une bière, car M. le ministre ne boit jamais de vin à l’eau de Seltz.

Le doute s’empara aussitôt de l’opposition, qui déclara comme un seul homme qu’elle était pour la bière (à l’exception de celui qui avait voté pour le café au lait).

— Je ne tiens pas à influer sur votre libre choix, dit le préfet, je vous prie donc de vous en tenir à vos convictions.

Rien n’y fit! Personne ne voulut entendre parler de convictions et tout le monde argua que, si le vote avait donné ces résultats, c’était par pur hasard. Chacun d’ailleurs se demandait comment cela avait bien pu se produire vu que personne, en réalité, ne partageait l’avis qui avait recueilli la majorité des voix.

Mais enfin tout se finit bien et, après ce long et pénible labeur politique, on s’achemina vers le bistrot.

On but, on chanta, on porta des toasts au gouvernement et à la nation tout entière; tard dans la nuit, on finit par se séparer pour rentrer tranquillement chez soi.

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Abolition des passions

Grâce en soit rendue au Seigneur miséricordieux, nous sommes serbes: notre besogne lestement accomplie, nous avons désormais l’entier loisir de rester vautrés à bâiller, à rêvasser, à dormir tout notre soûl. Et quand nous en aurons assez, il sera toujours temps d’aller voir ce qui se passe chez les autres, histoire de se distraire. Il paraît qu’il y a d’infortunés pays où les gens ne cessent de batailler et de s’entretuer à propos de je ne sais quels droits, de je ne sais quelle liberté et quelle sécurité des personnes. Dieu nous garde de jamais connaître pareil fléau, pareille calamité! À la seule pensée de ces déshérités qui n’ont pas encore réussi à régler leurs problèmes domestiques, on a la chair de poule. Nous qui administrons déjà la Chine et le Japon! Et qui poussons chaque jour un peu plus loin! Bientôt nos journalistes pourront rapporter des correspondances de Mars ou de Mercure; et dans le pire des cas, de la Lune.

Pour rester dans le ton, moi qui fais partie de ce peuole d’heureux élus, je vais vous parler d’un lointain, fort lointain pays, au-delà des frontières de l’Europe, et de ce qui s’y passait il y a longtemps, fort longtemps.

On ne sait pas exactement où il se trouvait, ni comment s’appelaient ses habitants. Selon toute vraisemblance, ce n’était pas un pays européen et il était peuplé de gens qui étaient tout sauf serbes. Tous les historiens des siècles passés s’accordent sur ce point; quant aux modernes, ils diront peut- être précisément l’inverse. Au reste, ce n’est pas notre affaire et je ne me prononcerai donc pas sur cette question, dussé-je déroger à la coutume: parler de ce qu’on ne connaît pas, faire ce qui n’est pas dans ses cordes.

On sait de source sûre que ce peuple était totalement dépravé, profondément immoral, infesté de vices, habité d’innommables passions. C’est le sujet de la petite histoire que voici qui, j’espère, vous divertira.

Naturellement, vous avez du mal à croire d’emblée qu’il ait jamais pu exister des gens aussi lamentables; sachez pourtant, chers lecteurs, que je me suis appuyé sur des documents authentiques, que je tiens entre les mains.

Voici la traduction exacte de quelques lettres anonymes expédiées à divers ministres:

«X, cultivateur à Kar, est passé à l’auberge après le travail des champs pour y boire le café; il y a lu avec passion des journaux qui attaquent les ministres actuellement en fonction…»

«Dès qu’il sort de l’école, l’instituteur T… de Borak rassemble autour de lui les paysans pour les exhorter à fonder une chorale. En outre, il joue au bistoquet avec les apprentis et au jeu de puce avec ses élèves, ce qui en fait un personnage hautement nuisible et dangereux. Il fait la lecture aux paysans et leur propose même d’acheter des livres. De tels méfaits ne sauraient être tolérés car ils pervertissent l’entourage. En prétendant que nos paisibles et honnêtes citoyens veulent vivre libres, l’instituteur leur impute un crime qu’ils ne sauraient commettre, quant à lui il ne se gêne pas pour répéter sans cesse que la liberté est plus chère que tout. Il fume comme un sapeur; ce faisant, il crache.»

«Après l’office, le prêtre C… de Sor s’est rendu à un meeting politique dans la ville voisine.»

Que de turpitudes n’y avait-il pas dans le monde, comme vous voyez!

Mais poursuivons:

«Aujourd’hui, le juge S… a voté pour la municipalité. Ce magistrat ignominieux est abonné à une feuille d’opposition qu’il lit avec frénésie. Au tribunal, il a osé innocenter un paysan qu’on accusait d’outrage et d’insubordination aux autorités pour avoir déclaré, devant témoins, qu’il n’achèterait jamais rien dans la boutique du sieur Pou, kmet de son état! En outre, ce juge a un air pensif, preuve évidente qu’il n’est qu’un scélérat qui ourdit certainement un vaste complot contre le régime. Il faut l’inculper d’outrage à la couronne. De toute manière, il n’est sûrement pas favorable à la dynastie, vu qu’il va boire le café chez le cafetier Mor dont le grand-père était un proche du frère d’élection de Leon, celui-là même qui a provoqué l’incident de Jamb contre le deuxième personnage du régime, au château du grand-père de l’actuel souverain!»

Mais il y avait pire engeance dans ce malheureux pays. Lisez seulement ces lettres de dénonciation:

«Un avocat de Tul défend les intérêts d’un pauvre diable dont le père a été tué l’an dernier. Cet avocat est un buveur de bière patenté et un chasseur invétéré. Pis encore, il a fondé une association de secours aux indigents des environs. Ce déchet, cet impudent prétend que les mouchards à la solde de l’État sont des gens de la pire espèce!»

«Le professeur T… courait aujourd’hui par toute la ville avec une bande de mioches qui ne sont pas de chez nous. Il a volé des poires au marchand de quatre-saisons. Hier, en tirant au lance-pierres sur les pigeons, il a brisé la fenêtre d’un bâtiment public. On aurait encore pu le lui pardonner, mais il va à des réunions politiques, vote aux élections, discute avec ses concitoyens, lit les journaux, fait des commentaires sur l’emprunt d’État, sans parler de tous les autres troubles qu’il fomente au détriment de l’instruction!»

«Les villageois de Var sont en train de construire une nouvelle école; au train où vont les choses, les alentours vont être entièrement contaminés par ce vice. Il faut le plus vite possible mettre un coup d’arrêt à cette tendance ignoble, nuisible aux intérêts de l’État!»

« Les artisans de Var ont ouvert une salle de lecture où ils se réunissent tous les soirs. Cette passion a pris profondément racine, particulièrement chez les jeunes. Quant aux aînés, ils sont d’avis qu’il faut fonder, en plus de la bibliothèque, une caisse de retraite des artisans. C’est intolérable! Cela pousse au crime tous les honnêtes gens de la région qui, eux, ne passent pas leur temps à injurier les ministres!… L’un des artisans va même jusqu’à exiger la division du travail!… Abominables passions!…»

«Les paysans de Pado réclament l’autonomie de la commune!»

«Les habitants de Troja veulent des élections libres.»

«De nombreux fonctionnaires locaux font consciencieusement leur travail; l’un d’eux joue même de la flûte et connaît le solfège!»

«L’employé aux écritures Miron danse avec fièvre lors des réjouissances; il grignote des graines de potiron en sirotant sa bière. Il faut le révoquer pour qu’il guérisse de ces passions.»

«En achetant des fleurs tous les matins, l’institutrice Hela soumet son entourage à la tentation. C’est inadmissible, elle va corrompre la jeunesse.»

Énumérer toutes les ignobles passions de ce peuple dévoyé, est-ce bien nécessaire? Disons simplement, et cela suffira, qu’il n’y avait dans tout le pays qu’une dizaine de braves gens; les autres, hommes et femmes, jeunes et vieux, tous étaient, selon l’expression consacrée, pourris jusqu’à l’os.

Et cette dizaine d’honnêtes citoyens, à votre avis, comment supportaient-ils la situation dans ce pays à la dérive? Mal très mal… Pour eux, le plus atroce était d’avoir à contempler la déchéance de leur propre pays, qu’ils aimaient d’un amour ardent. Ils n’en dormaient plus de la journée ni de la nuit tant ils se faisaient du souci: comment remettre dans le droit chemin leurs concitoyens égarés, comment sauver le pays de la décadence?

Brûlant de patriotisme, pétris de vertus, débordant de noblesse, ils étaient prêts aux plus grands sacrifices pour le bonheur de la patrie. Et un jour, en effet, ils firent preuve d’un dévouement héroïque: s’inclinant devant la cruelle loi du destin, qui leur adjugeait ce lourd fardeau, ils acceptèrent de devenir ministres, de prendre sur eux l’auguste tâche de purger le pays de ses péchés et de ses passions.

Tout instruits qu’ils fussent, mener à bien une entreprise aussi ardue n’alla pas sans difficultés.

Finalement, une idée passa par la tête de celui qui était le plus bête — ce qui, chez eux, voulait dire qu’il avait le plus d’esprit: il fallait convoquer l’Assemblée nationale, mais seuls des étrangers devraient y siéger. Tout le monde accepta cette merveilleuse idée. On embaucha, aux frais de l’État, deux cents étrangers. On en captura deux cents autres, un par un, parmi marchands et négociants qui se trouvaient par hasard dans le pays pour affaires. Ils eurent beau résister et se débattre, la raison du plus fort s’avéra la meilleure.

C’est ainsi que quatre cents étrangers furent présentés à la députation; ils seraient l’expression même des aspirations nationales et statueraient sur toutes sortes de problèmes pour le plus grand bien du pays.

Aussitôt après qu’on se fut acquitté de cette tâche et qu’on eut trouvé et désigné le nombre suffisant de représentants du peuple, on organisa des élections législatives. N’y voyez rien de bizarre: telle était la coutume dans ce pays.

La session de l’Assemblée s’ouvrit. Délibérations, discours, débats… Il y avait du pain sur la planche. Tout se passa vite et bien jusqu’à ce qu’on en vînt aux passions. Là, on tomba sur un os. Quelqu’un finit par proposer de voter un texte qui abolirait toutes les passions dans le pays.

Un tonnerre d’exclamations enthousiastes résonna dans toute la Chambre:

— Vive l’orateur! Vivat!

Transportés, les députés acceptèrent la proposition et adoptè-rent la résolution suivante:

«Constatant que les passions entravent le progrès de la nation, les représentants du peuple sont amenés à voter ce nouvel article de loi:

«À dater de ce jour, les passions n’ont plus cours; nuisibles au peuple et nocives pour le pays, elles sont définitivement abolies.»

À peine cinq minutes après la promulgation de la loi sur l’abolition des passions, qui n’était encore connue que des seuls députés, il se passait déjà toutes sortes de bizarreries aux quatre coins du pays.

Voyez plutôt ce témoignage, dont je vais vous citer — en traduction — quelques pages.

Les voici mot pour mot:

«… Je fumais comme un sapeur. Dès le réveil, il me fallait tout de suite une cigarette. Un jour, au saut du lit, j’ai pris mon pot à tabac pour m’en rouler une comme chaque matin. J’ai commencé à me sentir mal à l’aise (à cet instant, le député était en train de soumettre sa proposition). Subitement, ma main s’est mise à trembler et la cigarette est tombée; j’ai craché dessus avec dégoût… “J’arrête de fumer” ai-je alors pensé. Le tabac me faisait vomir, rien que d’en voir j’en avais la nausée. Qu’est-ce qui avait bien pu se passer tout à coup? Bizarre… Je suis sorti dans la cour. Et là, je n’ai pas été déçu par le spectacle! Mon voisin, un ivrogne patenté qui ne tenait pas trois minutes sans boire de vin, était là devant la porte à se gratter la tête, point soûl, pour une fois fort convenable.

Le commis, qui venait d’apporter du vin, lui a tendu la bouteille, comme d’habitude.

L’autre l’a violemment jetée par terre; elle a éclaté en mille morceaux. À la vue du vin répandu, le voisin a crié écœuré:

— Pouah! Quelle horreur!

Après un long silence, il a demandé gentiment qu’on lui apporte de l’eau.

Après s’en être servi une bonne rasade, il est parti travailler.

Sa femme en pleurait de joie. Son mari s’était amendé en un clin d’œil!

Mon autre voisin, qui lisait toujours la presse avec avidité, était assis à sa fenêtre; lui aussi semblait vaguement transfiguré et avait l’air bizarre.

Je lui ai demandé:

— Vous avez reçu les journaux?

Q m’a répondu:

— C’est terminé pour moi, ça me dégoûte! Pour ma prochaine lecture, j’hésite entre un manuel d’archéologie et une grammaire grecque!…

Passant mon chemin, je suis sorti dans la rue.

Le bourg tout entier était transfiguré. Un politicien invétéré, qui s’acheminait vers une réunion politique, a fait demi-tour subitement; il s’est mis à courir, comme s’il était poursuivi par quelqu’un.

Quelle mouche l’avait piqué? Pourquoi s’en retournait-il sans crier gare? Comme je lui posais la question, il m’a dit:

— Je venais juste de partir à la réunion quand tout à coup; ça m’a traversé l’esprit: je ferais mieux de rentrer à la maison, de me procurer un ouvrage sur l’agriculture ou l’industrie nationale, de le lire, de me perfectionner. Qu’est-ce que j’irais bien faire à cette réunion?

Sur ce, le politicien a couru chez lui se plonger dans l’étude des travaux des champs.

Toutes ces choses qui arrivaient si subitement… Je n’en revenais pas. Rentré chez moi, je me suis mis à compulser mon manuel de psychologie. Je voulais lire le passage sur les passions.

A la page “Passions”, justement, il ne restait que le titre, tout le reste s’était décoloré! Comme s’il n’y avait jamais rien eu d’écrit sur la page!

— Ça alors! Sapristi! comment est-ce possible?

Dans toute la ville, impossible de trouver où que ce soit le moindre vice, la moindre passion; même le bétail était devenu intelligent!

Le surlendemain, les journaux annonçaient la mesure d’abolition prise par le parlement.

— Ah, ah! c’était donc ça! On est tous là à se demander ce qui nous arrive et en fait, c’est très simple: l’Assemblée nationale a aboli les passions!»

Ce témoignage éclaire parfaitement les événements bizarres qui survenaient dans le pays au moment même où les députés votaient l’abolition.

La nouvelle loi fut bientôt connue de tout un chacun; aussi cessa-t-on de trouver bizarre l’extinction subite des passions. Les maîtres d’école enseignaient à leurs élèves:

«Autrefois, l’âme des hommes était habitée par les passions. C’était l’une des branches les plus compliquées et les plus difficiles de la psychologie. Mais elles furent abolies par une résolution de l’Assemblée, de sorte que cette branche de la psychologie n’existe plus, et l’âme des hommes est désormais exempte de passions. L’abolition fut prononcée le…»

— Ouf! ça fait toujours ça de moins à apprendre! chuchotaient les élèves.

Ils étaient bien contents de la décision prise par l’Assemblée, car pour le cours suivant il leur fallait juste savoir par cœur:

«À la date du…, une résolution de l’Assemblée nationale a aboli toutes les passions, qui n’existent donc plus parmi les hommes!…»

Il leur suffisait de débiter ce passage sans aucune faute pour obtenir la meilleure note.

Voilà donc comment ce peuple échappa subitement à l’empire des passions et s’amenda. Il serait même devenu, paraît-il, un peuple d’anges!

 

Source: Domanović, Radoje, Au fer rouge, Non lieu, Paris, 2008 (traduit par Ch. Chalhoub).

Danga

I had an awful dream. I do not wonder so much at the dream itself, but I wonder how I could find the courage to dream about awful things, when I am a quiet and respectable citizen myself, an obedient child of our dear, afflicted mother Serbia, just like all her other children. Of course, you know, if I were an exception in anything, it would be different, but no, my dear friend, I do exactly the same as everybody else, and as to being careful in everything, nobody can quite match me there. Once I saw a shiny button of a policeman’s uniform lying in the street, and I stared at its magic glow, almost on the point of passing by, full of sweet reminiscences, when suddenly, my hand began to tremble and sprang to a salute; my head bowed to the earth of itself, and my mouth spread into that lovely smile which we all wear when greeting our superiors.

—  Noble blood runs in my veins — that’s what it is! — This is what I thought at that moment and I looked with disdain at the passing brute who carelessly stepped on the button.

— A brute! — I said bitterly, and spat, and then quietly walked on, consoled by the thought that such brutes are few; and I was particularly glad that God had given me a refined heart and the noble, chivalrous blood of our ancestors.

Well, you can see now what a wonderful man I am, not at all different from other respectable citizens, and you will no doubt wonder how such awful and foolish things could occur in my dreams.

Nothing unusual happened to me that day. I had a good dinner and afterwards sat picking my teeth at leisure; sipping my wine, and then, having made such a courageous and conscientious use of my rights as a citizen, I went to bed and took a book with me in order to go to sleep more quickly.

The book soon slipped from my hands, having, of course, gratified my desire and, all my duties done, I fell asleep as innocent as a lamb.

All at once I found myself on a narrow, muddy road leading through mountains. A cold, black night. The wind howls among barren branches and cuts like a razor whenever it touches naked skin. The sky black, dumb, and threatening, and snow, like dust, blowing into one’s eyes and beating against one’s face. Not a living soul anywhere. I hurry on and every now and then slip on the muddy road to the left, to the right. I totter and fall and finally lose my way, I wander on — God knows where — and it is not a short, ordinary night, but as long as a century, and I walk on all the time without knowing where.

So I walked on for very many years and came somewhere, far, far away from my native country to an unknown part of the world, to a strange land which probably nobody knows of and which, I am sure, can be seen only in dreams.

Roaming about the land I came to a big town where many people lived. In the large market-place there was a huge crowd, a terrible noise going on, enough to burst one’s ear-drum. I put up at an inn facing the market-place and asked the landlord why so many people had gathered together…

— We are quiet and respectable people, — he began his story, — we are loyal and obedient to the Mayor.

— The Mayor is not your supreme authority, is he? — I asked, interrupting him.

— The Mayor rules here and he is our supreme authority; the police come next.

I laughed.

—  Why are you laughing? … Didn’t you know? … Where do you come from?

I told him how I had lost my way, and that I came from a distant land—Serbia.

— I’ve heard about that famous country! — whispered the landlord to himself, looking at me with respect, and then he spoke aloud:

— That is our way, — he went on, —  the Mayor rules here with his policemen.

— What are your policemen like?

— Well, there are different kinds of policemen—they vary, according to their rank. There are the more distinguished and the less distinguished… We are, you know, quiet and respectable people, but all kinds of tramps come from the neighbourhood, they corrupt us and teach us evil things. To distinguish each of our citizens from other people the Mayor gave an order yesterday that all our citizens should go to the Town Hall, where each of us will have his forehead stamped. This is why so many people have got together: in order to take counsel what to do.

I shuddered and thought that I should run away from this strange land as quickly as I could, because I, although a Serb, was not used to such a display of the spirit of chivalry, and I was a little uneasy about it!

The landlord laughed benevolently, tapped me on the shoulder, and said proudly:

— Ah, stranger, is this enough to frighten you? No wonder, you have to go a long way to find courage like ours!

— And what do you mean to do? — I asked timidly.

— What a question! You will see how brave we are. You have to go a long way to find courage like ours, I tell you. You have travelled far and wide and seen the world, but I am sure you have never seen greater heroes than we are. Let us go there together. I must hurry.

We were just about to go when we heard, in front of the door, the crack of a whip.

I peeped out: there was a sight to behold—a man with a shining, three-horned cap on his head, dressed in a gaudy suit, was riding on the back of another man in very rich clothes of common, civilian cut. He stopped in front of the inn and the rider got down.

The landlord went out, bowed to the ground, and the man in the gaudy suit went into the inn to a specially decorated table. The one in the civilian clothes stayed in front of the inn and waited. The landlord bowed low to him as well.

— What’s all this about? — I asked the landlord, deeply puzzled.

— Well, the one who went into the inn is a policeman of high rank, and this man is one of our most distinguished citizens, very rich, and a great patriot, — whispered the landlord.

— But why does he let the other one ride on his back?

The landlord shook his head at me and we stepped aside. He gave me a scornful smile and said:

— We consider it a great honour which is seldom deserved! — He told me a great many things besides, but I was so excited that I could not make them out. But I heard quite clearly what he said at the end: — It is a service to one’s country which all nations have still not learned to appreciate!

We came to the meeting and the election of the chairman was already in progress.

The first group put up a man called Kolb, if I remember the name rightly, as its candidate for the chair; the second group wanted Talb, and the third had its own candidate.

There was frightful confusion; each group wanted to push its own man.

— I think that we don’t have a better man than Kolb for the chair of such an important meeting, — said a voice from the first group, — because we all know so well his virtues as a citizen and his great courage. I do not think there is anybody among us here who can boast of having been ridden so frequently by the really important people…

— Who are you to talk about it, — shrieked somebody from the second group. — You have never been ridden on by a junior police clerk!

— We know what your virtues are, — cried somebody from the third group. — You could never suffer a single blow of the whip without howling!

— Let us get this straight, brothers! — began Kolb. — It is true that eminent people were riding on my back as early as ten years ago; they whipped me and I never gave a cry, but it may well be that there are more deserving ones among us. There are perhaps younger better ones.

— No, no, — cried his supporters.

— We don’t want to hear about out-of-date honours! It’s ten years since Kolb was ridden on, — shouted the voices from the second group.

— Young blood is taking over, let old dogs chew old bones, — called some from the third group.

Suddenly there was no more noise; people moved back, left and right, to clear a path and I saw a young man of about thirty. As he approached, all heads bowed low.

— Who is this? — I whispered to my landlord.

— He is the popular leader. A young man, but very promising. In his early days he could boast of having carried the Mayor on his back three times. He is more popular than anybody else.

— They will perhaps elect him? — I inquired.

— That is more than certain, because as for all the other candidates — they are all older, time has overtaken them, whereas the Mayor rode for a little while on his back yesterday.

— What is his name?

— Kleard.

They gave him a place of honour.

— I think, — Kolb’s voice broke the silence, — that we cannot find a better man for this position than Kleard. He is young, but none of us older ones is his equal.

— Hear, hear! … Long live Kleard! … — all the voices roared.

Kolb and Talb took him to the chairman’s place. Everybody made a deep bow, and there was utter silence.

— Thank you, brothers, for your high regard and this honour you have so unanimously bestowed upon me. Your hopes, which rest with me now, are too flattering. It is not easy to steer the ship of the nation’s wishes through such momentous days, but I will do everything in my power to justify your trust, to represent honestly your opinion, and to deserve your high regard for me. Thank you, my brothers, for electing me.

— Hurrah! Hurrah! Hurrah! — voters thundered from all sides.

— And now, brothers, I hope you will allow me to say a few words about this important event. It is not easy to suffer such pains, such torments as are in store for us; it is not easy to have one’s forehead branded with hot iron. Indeed, no — they are pains which not all men can endure. Let the cowards tremble, let them blench with fear, but we must not forget for a moment that we are sons of brave ancestors, that noble blood runs in our veins, the heroic blood of our grandfathers, the great knights who used to die without batting an eyelid for freedom and for the good of us all, their progeny. Our suffering is slight, if you but think of their suffering — shall we behave like members of a degenerate and cowardly breed now that we are living better than ever before? Each true patriot, everyone who does not want to put our nation to shame before all the world, will bear the pain like a man and a hero.

— Hear! Hear! Long live Kleard!

There were several fervent speakers after Kleard; they encouraged the frightened people and repeated more or less what Kleard had said.

Then a pale weary old man, with a wrinkled face, his hair and beard as white as snow, asked to speak. His knees were shaking with age, his hands trembling, his back bent. His voice quavered, his eyes were bright with tears.

— Children, — he began, with tears rolling down his white, wrinkled cheeks and falling on his white beard, — I am miserable and I shall die soon, but it seems to me that you had better not allow such shame to come to you. I am a hundred years old, and I have lived all my life without that! … Why should the stamp of slavery be impressed on my white and weary head now ? …

— Down with that old rascal! — cried the chairman.

— Down with him! — others shouted.

— The old coward!

— Instead of encouraging the young, he is frightening everybody!

— He should be ashamed of his grey hairs! He has lived long enough, and he can still be scared — we who are young are more courageous…

— Down with the coward!

— Throw him out!

— Down with him!

An angry crowd of brave, young patriots rushed on the old man and began to push, pull, and kick him in their rage.

They finally let him go because of his age — otherwise they would have stoned him alive.

They all pledged themselves to be brave tomorrow and to show themselves worthy of the honour and the glory of their nation.

People went away from the meeting in excellent order. As were parting they said:

— Tomorrow we shall see who is who!

— We’ll sort out the boasters tomorrow!

— The time has come for the worthy to distinguish themselves from the unworthy, so that every rascal will not be will not be able to boast a brave heart!

I went back to the inn.

— Have you seen what we are made of? — my landlord asked me proudly.

— Indeed I have, — I answered automatically, feeling that my strength had deserted me and that my head was buzzing with strange impressions.

On that very day I read in their newspaper a leading article which ran as follows:

— Citizens, it is time to stop the vain boasting and swaggering amongst us; it is time to stop esteeming the empty words which we use in profusion in order to display our imaginary virtues and deserts. The time has come, citizens, to put our words to the test and to show who is really worthy and who is not! But we believe that there will be no shameful cowards among us who will have to be brought by force to the appointed branding place. Each one of us who feels in his veins a drop of the noble blood of our ancestors will struggle to be among the first to bear the pain and anguish, proudly and quietly, for this is holy pain, it is a sacrifice for the good of our country and for the welfare of us all. Forward, citizens, for tomorrow is the day of the noble test! …

My landlord went to bed that day straight after the meeting in order to get as early as possible to the appointed place the next day. Many had, however, gone straight to the Town Hall to be as near as possible to the head of the queue.

The next day I also went to the Town Hall. Everybody was there — young and old, male and female. Some mothers brought their little babies in their arms so that they could be branded with the stamp of slavery, that is to say of honour, and so obtain greater right to high positions in the civil service.

There was pushing and swearing (in that they are rather like us Serbs, and I was somehow glad of it), and everybody strove to be the first at the door. Some were even taking others by the throat.

Stamps were branded by a special civil servant in a white, formal suit who was mildly reproaching the people:

— Don’t hum, for God’s sake, everybody’s turn will come — you are not animals, I suppose we can manage without shoving.

The branding began. One cried out, another only groaned, but nobody was able to bear it without a sound as long as I was there.

I could not bear to watch this torture for long, so I went back to the inn, but some of them were already there, eating and drinking.

— That is over! — said one of them.

— Well, we didn’t really scream, but Talb was braying like a donkey! … — I said another.

— You see what your Talb is like, and you wanted to have him as the chairman of the meeting yesterday.

— Ah, you never can tell!

— They talked, groaning with pain and writhing, but trying to hide it from one another, for each was ashamed of being thought a coward.

Kleard disgraced himself, because he groaned, and a man named Lear was a hero because he asked to have two stamps impressed on his forehead and never gave a sound of pain. All the town was talking with the greatest respect only about him.

Some people ran away, but they were despised by everybody.

After a few days the one with two stamps on his forehead walked about with head held high, with dignity and self-esteem, full of glory and pride, and wherever he went, everybody bowed and doffed his hat to salute the hero of the day.

Men, women, and children ran after him in the street to see the nation’s greatest man. Wherever he went, whisper inspired by awe followed him: ‘Lear, Lear! … That’s him! … That is the hero who did not howl, who did not give a sound while two stamps were impressed on his forehead!’ He was in the headlines of the newspapers, praised and glorified.

And he had deserved the love of the people.

All over the place I listen to such praise, and I begin to feel the old, noble Serbian blood running in my veins, Our ancestors were heroes, they died impaled on stakes for freedom; we also have our heroic past and our Kosovo. I thrill with national pride and vanity, eager to show how brave my breed is and to rush to the Town Hall and shout:

— Why do you praise your Lear? … You have never seen true heroes! Come and see for yourself what noble Serbian blood is like! Brand ten stamps upon my head, not only two!

The civil servant in the white suit brought his stamp near my forehead, and I started… I woke up from my dream.

I rubbed my forehead in fear and crossed myself, wondering at the strange things that appear in dreams.

— I almost overshadowed the glory of their Lear, — I thought and, satisfied, turned over, and I was somehow sorry that my dream had not come to its end.

 

Source: Yugoslav Short Stories, Oxford University Press, London 1966. (Translated by Svetozar Koljević)

Last year, when we were preparing for the publication of this story on our website, we contacted our esteemed academician Mr Svetozar Koljević to ask if he would give us the rights to publish his translation. In a short and cordial phone conversation, Mr Koljević expressed his agreement and support, saying that “it is a great step for our little Radoje”. Recently, we learned with a great deal of sorrow that Mr Koljević had passed away, at the age of 85, after a long and fruitful academic career spanning over 50 years. We publish this work in his honour. May his memory be eternal! Editors.