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Servilie (12/12)

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Il aurait fallu que l’infortuné nouveau gouvernement réfléchisse sans attendre; or, les ministres de Servilie n’avaient guère d’expérience en la matière. Il faut reconnaître que leur attitude fut héroïque et fière pendant quelques jours, tant qu’il subsista quelques sous dans les caisses de l’État; au cours de la journée, gais et sereins, ils recevaient d’innombrables délégations des masses populaires et tenaient des discours émouvants sur l’avenir radieux de leur chère Servilie qui avait tant souffert; la nuit tombée, on buvait, chantait et portait des toasts patriotiques lors de flamboyants et fastueux banquets. Mais quand les caisses de l’État curent été complètement vidées, messieurs les ministres se mirent sérieusement à réfléchir et à se concerter sur ce qu’il convenait d’entreprendre dans une situation si désespérée. Certes, concernant les fonctionnaires, c’était facile, ils étaient déjà habitués à ne pas recevoir de salaire pendant des mois; les retraités étaient vieux, ils avaient survécu assez longtemps; les soldats, cela tombe sous le sens, devaient s’aguerrir aux épreuves et aux fléaux, il n’était donc pas malvenu qu’ils endurent stoïquement la faim; aux fournisseurs, aux entrepreneurs, à tous les autres braves citoyens de l’heureuse Servilie, on pouvait toujours dire que le montant de leurs créances n’avait pu être inscrit au budget de l’État cette année-là. Mais ce n’était pas facile pour les ministres qui, eux, étaient bien obligés de payer s’ils voulaient avoir bonne réputation et bonne presse. Ce n’était pas facile non plus pour une foule d’autres choses prioritaires, et il y en avait, qui passaient bien avant l’intérêt du pays.

Les ministres se donnèrent bien du tracas; l’idée leur vint qu’il fallait relancer l’économie, raison pour laquelle ils décidèrent d’endetter substantiellement le pays; mais contracter cet emprunt impliquait des dépenses non négligeables pour les séances de l’Assemblée et les voyages ministériels à l’étranger, aussi résolurent-ils, pour couvrir ces frais, de retirer des caisses de l’État toutes les sommes que les personnes privées y avaient déposées; ainsi viendraient-ils en aide à la patrie, qui gémissait dans la misère.

La confusion gagna tout le pays: certains journaux parlaient de crise ministérielle, d’autres prétendaient que le gouvernement avait déjà achevé favorablement la négociation du prêt, d’autres encore disaient et l’un et l’autre; quant aux gazettes du pouvoir, elles écrivaient que jamais le pays n’avait été aussi prospère.

On se mit à disserter tant et plus de l’emprunt salvateur; on en débattait à longueur de colonnes dans les journaux. De tous côtés, on se passionna pour cette affaire; il s’en fallut de peu qu’on n’en vînt à cesser complètement toute activité. Commerçants, négociants, fonctionnaires, retraités, hommes d’Église, tous se consumaient dans une attente fiévreuse. De toutes parts et en tous lieux, on ne faisait qu’épiloguer, poser mille questions, se perdre en conjectures sur le sujet.

Les ministres couraient aux quatre coins du pays, ici c’était l’un, là c’était l’autre, ailleurs il en venait deux ou trois ensemble. L’Assemblée, qui tenait séance, débattait et délibérait elle aussi; finalement, les députés donnèrent leur accord pour que le prêt fut conclu à n’importe quel prix et rentrèrent chacun chez soi, tandis qu’une insatiable curiosité dévorait l’opinion publique.

Si deux amis se croisaient dans la rue, aussitôt, sans même se dire bonjour:

— Ça en est où, cet emprunt?

— Je ne sais pas!

— Ils négocient?

— Pour sûr!

Les membres du cabinet multipliaient toujours plus les déplacements dans les pays étrangers.

— Le ministre est rentré?

— C’est ce que j’ai entendu.

— Qu’est-ce que ça a donné?

— Quelque chose d’avantageux, je suppose!

Jusqu’au jour où, enfin, les gazettes du pouvoir (le gouvernement avait toujours un certain nombre de journaux, plus exactement un — ou deux — par ministre) annonça que le cabinet avait mené à leur terme les négociations engagées avec un consortium étranger et que les résultats en étaient très avantageux.

«Nous sommes en état de confirmer, de source sûre, que le prêt doit être signé d’un jour à l’autre et les fonds transférés dans le pays.»

Les gens se calmèrent quelque peu; sur ce, les journaux du gouvernement firent savoir que le fondé de pouvoir du consortium bancaire, M. Horije, viendrait dans les deux ou trois jours en Servilie, où il signerait le contrat.

Tout le monde se mit alors à ferrailler, en paroles et par écrit; on se posait mille questions, on s’impatientait, on s’énervait, à l’aflut de la moindre nouvelle, on misait tout son espoir sur ce seul étranger, dont on comptait bien qu’il sauverait le pays; l’excitation était à son comble.

On ne parlait plus de rien d’autre, on ne pensait plus à rien d’autre qu’au fameux Horije. Quand le bruit courut qu’il était arrivé et qu’on apprit où il logeait, une foule de curieux, hommes et femmes, jeunes et vieux, se rua à son hôtel, s’y précipitant avec une telle frénésie que les plus vieux et les moins costauds furent piétinés et tout contusionnés.

Par hasard, un étranger, un simple voyageur, passa dans la rue; aussitôt, un quidam en apostropha un autre:

— Tiens, tiens! un étranger! dit-il avec des mimiques et un regard entendus qui signifiaient: «Ça ne serait pas Horije?»

— Ça ne serait pas lui? répondit l’autre.

— Hm, c’est bien ce qu’il me semble.

Ayant observé l’étranger sous toutes les coutures, ils en vinrent à la conclusion que c’était bien lui. Ils racontèrent ensuite à qui voulait les entendre qu’ils avaient vu Horije; la nouvelle s’ébruita et se propagea si vite dans toutes les couches de la société qu’à peine une ou deux heures plus tard, toute la ville affirmait avec certitude qu’il était là, que des gens l’avaient personnellement vu et lui avaient parlé. La police s’affaira confusément dans tous les coins, les ministres affolés couraient dans tous les sens pour le trouver et lui présenter leurs respects.

On ne le trouva pas.

Le lendemain, les journaux démentirent la nouvelle, diffusée la veille, de l’arrivée de Horije.

L’anecdote suivante révèle les proportions que prirent les événements.

Un jour, je me rendis à la gare fluviale; un navire étranger était en train d’accoster.

Une fois la manœuvre terminée, les passagers commencèrent à débarquer. Je bavardais avec l’une de mes connaissances lorsque, subitement, une multitude de gens confluèrent vers le bateau avec une telle violence qu’ils faillirent me flanquer par terre.

— Que se passe-t-il?

— C’est qui? se demandaient-ils les uns aux autres.

— C’est lui! se répondaient-ils.

— Horije ?

— Oui, il est arrivé!

— Où ça? Où ça? murmurait la foule.

On se poussait, on se bousculait, on tendait le cou, on écarquillait les yeux, on se chamaillait; chacun voulait s’approcher le plus près possible.

Effectivement, je repérai un étranger qui suppliait, implorait qu’on le laissât car il avait à faire de toute urgence. C’est tout juste s’il pouvait parler, gémir plus exactement, pressé et écrasé qu’il était par la masse des curieux.

La police comprit aussitôt en quoi consistait son véritable devoir et courut annoncer l’arrivée de l’étranger au président du Conseil, aux membres du gouvernement, au maire, au chef de l’Église et aux autres hauts dignitaires du pays.

Peu après, des voix s’élevèrent dans la foule:

— Les ministres! Les ministres!

Et en effet ils firent leur apparition, accompagnés des hauts dignitaires de Servilie au grand complet. Chacun arborait sa tenue de cérémonie et, dans son intégralité, son fourniment d’écharpes et de médailles (dans les circonstances ordinaires, on ne portait pas toutes ses décorations mais seulement quelques-unes). La foule se scinda en deux, laissant l’étranger seul au milieu, tandis que du côté opposé arrivaient les ministres, marchant à sa rencontre.

S’arrêtant à distance respectueuse, ils se découvrirent et s’inclinèrent jusqu’à terre. La multitude en fit autant. Quant à lui, il avait l’air hagard, effaré, et en même temps passablement surpris; pourtant il ne bougeait pas, il restait debout, immobile, telle une statue. Le président du Conseil s’avança d’un pas et commença:

— Honorable étranger! L’histoire marquera d’une pierre blanche le jour de ta venue dans notre pays car cette venue mémorable fait date dans notre vie publique, ta venue apporte un avenir radieux à notre chère Servilie. Au nom du gouvernement tout entier et du peuple tout entier, je salue en toi notre sauveur et je t’acclame: vivat!

Les «Vivat! Vivat!» lancés par des milliers de gorges déchirèrent l’atmosphère.

À la suite de quoi, le chef de l’Église entonna des cantiques et les cloches carillonnèrent dans tous les clochers de la capitale du beau pays de Servilie.

Quand cette partie de la réception officielle fut à son tour terminée, les ministres, le sourire obligeant et le geste obséquieux, s’approchèrent de l’étranger pour lui serrer la main à tour de rôle; l’assistance recula d’un pas et resta là, le couvre-chef à la main et la tète baissée; le président du Conseil se chargea de sa valise qu’il prit avec vénération dans ses bras; le ministre des finances empoigna la canne de l’illustre étranger. Ils tenaient ces objets comme si c’étaient des reliques. La valise, il faut bien le dire, en était une, car s’y trouvait certainement le fatidique contrat; plus exactement, ne s’y trouvait ni plus ni moins que l’avenir, l’avenir radieux de tout un pays. C’est pourquoi le président du Conseil, conscient de son geste, avait un air altier, solennel, transfiguré, car c’était l’avenir de la Servilie qu’il tenait entre ses mains. Le chef de l’Église, en homme gratifié par Dieu d’une belle âme et d’un grand esprit, avait lui aussi tout de suite saisi l’importance de ladite valise: sous sa houlette, tous les dignitaires religieux firent cercle autour du président et ils entonnèrent des cantiques.

Le cortège s’ébranla. Lui et le ministre des finances venaient en tête, suivis de la valise qu’étreignait le président du Conseil, elle-même entourée par les hauts dignitaires de l’Église et escortée par le peuple nu-tête. On marchait lentement, avec cérémonial, pas à pas; les cantiques résonnaient, les cloches sonnaient, les canons tonnaient. On s’acheminait sans hâte, par la rue principale, vers la résidence du président du Conseil. Tout le monde avait déserté maisons, cafés, églises, bureaux; tout le monde était sorti participer à l’accueil historique de l’illustre étranger. Jusqu’aux malades étaient fidèles au poste; on leur avait fait quitter la chambre afin qu’ils vissent cette célébration exceptionnelle et on avait même transporté les invalides sur des civières; leurs maux s’atténuèrent subitement: penser au bonheur de leur chère patrie les soulageait. Les nourrissons encore au sein ne manquaient pas non plus à l’appel; sans pleurer, ils braquaient sur l’honorable étranger leurs yeux minuscules, comme s’ils sentaient que l’heureux destin qui s’annonçait était en fait le leur.

Le temps que le cortège arrivât chez le président du Conseil, le soir était déjà tombé. Ils portèrent l’étranger à l’intérieur de la maison plutôt qu’ils ne l’y firent entrer, tous les ministres et hauts dignitaires entrèrent à leur tour, et la foule resta dehors à scruter les fenêtres avec avidité ou, tout bonnement, à fixer la façade d’un air ahuri.

Le lendemain, les premières délégations des masses populaires vinrent saluer l’illustre visiteur. Dès l’aube, des charrettes remplies à ras bord de décorations en tout genre étaient arrivées en grinçant devant la résidence du président du Conseil, à l’intention de l’honorable étranger.

Celui-ci, inutile de le préciser, fut immédiatement désigné président d’honneur du ministère, du conseil municipal, de l’Académie des sciences, de toutes les œuvres de charité et autres associations philanthropiques de Servilie, et il y en avait pléthore — il y avait même une association pour la fondation d’associations. Toutes les villes l’élurent citoyen d’honneur, tous les corps de métier le proclamèrent membre bienfaiteur, et un régiment de l’armée se baptisa «Formidable régiment Horije» en son honneur.

Tous les journaux lui consacrèrent de longs articles, beaucoup publièrent sa photographie. Pour marquer dignement ce grand jour, on accorda à maints fonctionnaires une promotion et à maints policiers, en plus d’une promotion, une décoration; on créa maints services administratifs supplémentaires; on embaucha des fonctionnaires supplémentaires.

La ville entière baigna dans une liesse effrénée pendant deux jours. Fanfare, carillons, coups de canon, chants tonitruants, boisson coulant à flots.

Le troisième jour, malgré la gueule de bois que leur avaient laissée les réjouissances, les ministres durent sacrifier le repos du corps au bonheur de la nation: ils se réunirent en séance plénière pour achever les négociations sur l’emprunt et signer ce contrat historique avec Horije.

En guise d’entrée en matière, ils commencèrent par des questions d’ordre privé. (J’ai oublié de signaler que, pendant les réjouissances, la valise était restée sous bonne garde.)

— Vous avez l’intention de rester longtemps chez nous? demanda le président du Conseil à l’illustre étranger.

— Jusqu’à ce que mon affaire soit réglée, et ça va prendre du temps!

L’expression prendre du temps inquiéta les ministres.

— Vous pensez que cela prendra du temps?

— Certainement. C’est le métier qui veut ça.

— Nous connaissons vos conditions et vous les nôtres, je crois donc qu’il n’y aura pas la moindre difficulté! avança le I ministre des finances.

— Difficulté? dit l’étranger avec appréhension.

— Oui, je crois qu’il n’y en aura pas!

— J’espère bien!

— Alors nous pouvons tout de suite signer le contrat! dit le président du Conseil.

— Le contrat?

— Oui!

— Il est déjà signé; et je vais me mettre en route dès demain; mais, avant toute chose, je tiens à vous exprimer ma gratitude éternelle pour un pareil accueil. À franchement parler, je suis un peu secoué, je ne mesure pas encore tout à fait ce qui m’arrive. Du reste, c’est la première fois que je me trouve dans ce pays, et je n’aurais jamais imaginé, même en rêve, qu’un inconnu comme moi puisse être aussi bienvenu quelque part. Il me semble que je rêve encore.

— Donc, vous avez signé le contrat? s’écrièrent en chœur tous les ministres, transportés.

— Le voilà! dit l’étranger.

Il tira de sa poche une feuille de papier qu’il se mit à lire dans sa langue. C’était un contrat qu’il avait passé avec un négociant en prunes de la Servilie profonde, aux termes duquel celui-ci s’engageait à lui fournir telle quantité de prunes à confiture d’ici à telle date…

Qu’est-ce qu’un pays civilisé et sensé comme la Servilie pouvait faire d’autre que chasser secrètement cet étranger, signataire d’un contrat d’une telle stupidité? Trois jours plus tard, les journaux gouvernementaux faisaient paraître un entrefilet:

«Le gouvernement travaille énergiquement à la conclusion d’un nouvel emprunt, et tout indique qu’une partie des fonds nous sera versée dès avant la fin du mois.»

Les gens s’enquirent un peu de Horije, puis cessèrent de le faire, puis tout redevint comme d’habitude.

À bien réfléchir à ce dernier épisode, j’étais décidément séduit par l’harmonie générale qui régnait en Servilie. Non seulement les ministres y étaient sympathiques et capables, mais le chef de l’Église, ceci ne m’avait pas échappé, y était un homme d’esprit, non dénué d’à-propos. Au bon moment, c’est-à-dire au moment fatidique où se jouait le destin du pays, n’avait-il pas eu la présence d’esprit d’entonner des cantiques au-dessus de la valise de ce confiturier, et par là même de contribuer puissamment aux prouesses d’un gouvernement qui ne rechignait pas à la besogne? Œuvrer dans une telle concorde, c’était sûrement un vrai bonheur.

Je décidai aussitôt de me rendre à la première occasion auprès du révérend père pour faire plus ample connaissance avec ce Servilien d’exception.

(fin)

 

Source: Domanović, Radoje, Au fer rouge, Non lieu, Paris, 2008 (traduit par Ch. Chalhoub).

Servilie (10/12)

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Après avoir fait la tournée de tous les ministères, je décidai de poursuivre avec la Chambre des représentants du peuple, laquelle était ainsi qualifiée en vertu d’une habitude dépassée, car en réalité c’était le ministre de la police qui nommait les députés. À chaque changement de gouvernement, on convoquait immédiatement de nouvelles élections, ce qui veut dire qu’il y en avait au moins une fois par mois. Le terme élection signifiait en l’espèce désignation des députés et remontait à l’époque de la société patriarcale, quand le peuple, en plus de ses autres malheurs, avait aussi la fastidieuse obligation de réfléchir et de s’occuper lui-même de choisir ses représentants. Autrefois, on avait bien voté de cette manière primitive, mais la Servilie moderne et civilisée avait simplifié cette procédure idiote qui faisait perdre inutilement son temps. Le ministre de la police, déchargeant la population de ses soucis, choisissait à sa place et nommait les députés; les gens ne gaspillaient plus leurs journées, ne se préoccupaient plus de rien et n’avaient plus à penser. En vertu de quoi, il était naturel de parler d’élections libres.

Les représentants du peuple ainsi élus se réunissaient dans la capitale de Servilie pour délibérer et statuer sur les diverses questions intéressant le pays. Le gouvernement — n’importe lequel, pour peu qu’il fût patriotique, évidemment — faisait en sorte, là aussi, que les débats fussent menés de façon intelligente et moderne. Il endossait, là encore, toutes les responsabilités. Une fois réunis, avant de démarrer leurs travaux, les députés étaient obligés de passer quelques jours dans une classe préparatoire qu’on appelait club. Ils s’y entraînaient à jouer leur rôle du mieux possible.

Tout cela ressemblait aux répétitions d’une pièce de théâtre.

Le gouvernement écrivait lui-même la partition que les représentants du peuple devaient interpréter à l’Assemblée nationale. Le président du club, tel un metteur en scène, était prié de connaître l’œuvre sur le bout des doigts et d’en distribuer les rôles aux élus pour chaque séance publique — en fonction de leurs capacités, naturellement. Il confiait à certains de longs discours, à d’autres de plus courts, aux débutants d’encore plus succincts, et les répliques de quelques-uns se limitaient à un seul mot, «pour» ou «contre». (Ce dernier cas était rarissime et ne se produisait que s’il était prévu de respecter pour une fois la procédure de vote et de compter le nombre de voix pour déterminer quel parti l’avait emporté; mais en réalité, le résultat était décidé bien avant la séance de la Chambre.) Ceux qui étaient inutilisables dans cette distribution jouaient des personnages muets, pour le cas où on devrait voter par assis et debout. Une fois la répartition des rôles bouclée, les députés rentraient chez eux pour se préparer à la séance publique. Je fus époustouflé quand je les vis pour la première fois apprendre leur texte.

Je m’étais levé de bon matin pour aller me promener au parc. Il y avait là une foule d’élèves, petits écoliers du primaire et jeunes garçons du secondaire. Certains déambulaient de long en large en lisant leurs leçons à haute voix: qui son histoire, qui sa chimie, qui son catéchisme, etc. D’autres, deux par deux, se faisaient passer des colles sur ce qu’ils avaient appris. Tout d’un coup, j’aperçus parmi les enfants quelques individus d’âge respectable qui, assis ou marchant eux aussi de long en large, apprenaient quelque chose le nez plongé dans des papiers. Je m’approchai d’un vieil homme en costume national et tendis l’oreille; il relisait sans cesse la même phrase :

— Messieurs les députés, à l’occasion de la discussion de cet important projet de loi, et après l’excellent discours de mon honorable collègue T… M…, dans lequel sont exposés le caractère majeur et les aspects positifs d’une telle législation, je suis amené moi aussi à dire quelques mots qui, justement, complètent dans une certaine mesure l’avis de mon distingué prédécesseur à cette tribune.

Il lut cette réplique plus de dix fois, après quoi il mit son feuillet de côté, releva la tête, ferma à demi les yeux et commença de mémoire:

— Messieurs les députés, apres mon honorable collègue dans lequel est…

Là-dessus, il s’interrompit, fronça les sourcils, garda longuement le silence, tentant de se souvenir, pour finalement reprendre ses feuilles et relire à haute voix la même phrase. Il essaya alors de nouveau de la réciter par cœur, mais sans succès, il se trompa encore. Il eut beau réitérer cette procédure à plusieurs reprises, le résultat ne fit qu’empirer. Le vieux bonhomme poussa un gros soupir et, agacé, repoussa ses papiers; sa tête s’affaissa sur sa poitrine.

Assis sur un banc en face de lui, son livre refermé entre les mains, un écolier débitait son cours de botanique:

— Cette petite plante bénéfique pousse dans les régions marécageuses. La racine en est couramment utilisée comme médicament…

Le vieux bonhomme leva la tête. Quand l’enfant eut fini de réciter, il lui demanda:

— Tu as appris ta leçon jusqu’au bout?

— Oui, jusqu’au bout.

— Puisses-tu rester en pleine santé, petit! Profites-en, tant qu’on est jeune on a de la mémoire, mais quand tu auras mon âge — plus rien!

Je n’arrivais pas du tout à m’expliquer ce que faisaient toutes ces têtes chenues au milieu des enfants, et encore moins ce qu’elles pouvaient bien apprendre. Quelle sorte d’école y avait-il donc en Servilie?

Incapable d’élucider tout seul ce mystère mais dévoré de curiosité, je finis par aller trouver le vieux bonhomme; il ressortit de notre conversation qu’il était député et que, au club, on lui avait assigné un discours, dont il rabâchait peu auparavant la première phrase…

Une fois les leçons apprises venaient les colles, après quoi se tenaient les répétitions. J’eus la chance d’assister à l’une d’elles.

Arrivés au club, chacun des députés prit sa place. Le président du club, entouré des deux vice-présidents, était assis à une table particulière. À côté se trouvait celle des membres du gouvernement et, un peu plus loin, celle des secrétaires du club. L’un d’eux fit d’abord l’appel, puis on entama les travaux proprement dits.

— Que tous ceux qui jouent les rôles de l’opposition se lèvent! ordonna le président.

Quelques-uns se mirent debout.

Le secrétaire en compta sept.

— Où est passé le huitième? demanda le président.

Personne ne se manifesta.

Les députés se mirent à regarder à la ronde, l’air de dire: «Ce n’est pas moi; je ne sais pas qui est ce huitième!»

Les sept aussi se retournaient, cherchant des yeux leur huitième collègue, quand l’un d’eux finit par retrouver la mémoire:

— Eh, mais, il doit jouer quelqu’un de l’opposition, lui, là! s’exclama-t-il.

— Pas du tout! Ce sont des calomnies! répondit le susdit furieux mais en baissant les yeux.

— Alors, qui est-ce? lui demanda le président.

— Je ne sais pas.

S’adressant au secrétaire, le président s’enquit:

— Tout le monde est présent?

— Tout le monde.

— Bon sang, il doit bien être là!

Personne ne se manifesta. Les députés, y compris celui qu’on avait dénoncé, recommencèrent à se retourner dans toutes les directions.

— Celui qui joue le huitième, qu’il fasse signe!

Personne ne fit le moindre signe.

— C’est toi! Pourquoi tu ne te lèves pas? dit le président à celui qu’on soupçonnait.

— C’est lui! C’est lui! s’écrièrent les autres.

Ils poussèrent tous un gros soupir de soulagement, comme si on venait de leur ôter des épaules un lourd fardeau.

Je ne peux pas jouer un opposant, gémit désespérément le fautif.

— Comment ça, tu ne peux pas? demanda le président.

— Que quelqu’un d’autre fasse l’opposition.

— Ça n’a aucune importance, n’importe qui fera l’affaire.

— J’aime être du côté du gouvernement.

— Mais voyons, en vérité, tu l’es, du côté du gouvernement; c’est juste pour la forme, il faut bien que quelqu’un représente l’opposition.

— Je ne veux pas représenter l’opposition, je suis pour le gouvernement.

Le président entreprit de s’expliquer avec lui en long, en large et en travers; il ne le convainquit qu’à grand-peine après que l’un des ministres lui eut promis un beau marché où on pouvait gagner gros.

— Ouf, enfin! s’exclama le président, éreinté et tout en nage. Désormais, le compte y est.

Pendant l’explication que lui et le gouvernement avaient eue avec le huitième homme pour le faire — difficilement — fléchir, les sept autres s’étaient rassis.

— Bon, maintenant, que tous ceux de l’opposition se lèvent! dit le président, satisfait, en s’épongeant le front.

Seul le huitième homme se tenait là, debout.

— Mais qu’est-ce que ça veut dire, où sont donc passés les autres? vociféra le président hors de lui.

— Nous sommes dans le camp du gouvernement! grommelèrent les sept premiers.

— C’est vraiment la pénurie, dans cette opposition! s’écria, accablé, le ministre de la police.

Le silence tomba, un silence pesant, écrasant.

Le ministre reprit, cette fois d’un ton furieux:

— Mais vous y êtes, dans le camp du gouvernement!… Si vous n’y étiez pas, je ne vous aurais jamais choisis! Vous trouvez peut-être que c’est à nous, ministres, de jouer les rôles de l’opposition? Ce n’est pas la peine de venir me voir pour les prochaines élections. Dans vos huit circonscriptions, je laisserai le peuple choisir lui-même, au moins aurons-nous une opposition digne de ce nom!

Finalement, après qu’on se fut longuement expliqué et qu’on eut promis à chacun tout et n’importe quoi, les sept autres acceptèrent aussi d’assumer ces rôles ingrats. À l’un, on avait promis un poste, à l’autre, un revenu confortable, et à tous, une gratification pour l’immense service rendu au gouvernement, lequel tenait à ce que l’Assemblée nationale eût l’air tant soit peu authentique.

Après cet heureux épilogue, le principal obstacle étant levé, le président entreprit de faire répéter leurs répliques aux opposants:

— Quel est ton rôle? demanda-t-il au premier.

— Mon rôle est d’interpeller le gouvernement sur le fait qu’on jette les deniers publics par les fenêtres.

— Quelle sera sa réponse?

— Il répondra qu’il est à court d’argent.

— Et toi, qu’as-tu à dire à cela?

— J’ai à dire à cela que je suis entièrement satisfait de la réponse du gouvernement et que je demande aux députés de l’opposition de se rallier à mon avis.

— Tu peux t’asseoir! dit le président, lui aussi satisfait.

— En quoi consiste ton rôle? demanda-t-il au deuxième.

— Je dois interpeller le gouvernement sur le fait que certains fonctionnaires ont obtenu des postes élevés en sautant les échelons, qu’ils touchent chacun plusieurs gros salaires et de nombreuses indemnités, tandis que d’autres, plus compétents et plus anciens dans le service, restent à des positions inférieures, et n’ont pas eu d’avancement depuis de longues années.

— Bien, et que doit répondre à cela le gouvernement?

— Les ministres diront qu’ils n’ont promu sans respecter les échelons que leurs plus proches parents, ainsi que les gens dont leurs amis intimes ont plaidé la cause, et personne d’autre.

— Et toi, qu’est-ce que tu diras?

— Je dirai que je suis entièrement satisfait de la réponse du gouvernement.

Le président demanda au troisième quel était son rôle.

— Je dois attaquer le gouvernement de la manière la plus cinglante sur le fait qu’il contracte un emprunt à des conditions désavantageuses, alors que la situation financière du pays est déjà difficile.

— Que répondra le gouvernement?

— Il répondra qu’il a besoin d’argent.

— Et toi, qu’est-ce que tu diras?

— Je dirai que d’aussi puissants arguments m’ont totalement convaincu, et que je suis satisfait de la réponse.

— Et toi, qu’as-tu à faire? demanda-t-il au quatrième.

— À interpeller le ministre de la guerre sur le fait que l’année meurt de faim.

— Que dira-t-il?

— Elle n’a rien à manger!

— Et toi?

— Je suis entièrement satisfait.

— Assieds-toi.

Il interrogea de meme les membres restants de l’opposition, puis il passa à la majorité parlementaire.

Ceux qui savaient parfaitement leur rôle furent félicités les autres ne furent pas autorisés à se présenter à la séance de I l’Assemblée.

Du fait des circonstances défavorables qui régnaient dans le pays, la représentation nationale fut obligée, lors des premières séances, de procéder à l’examen des points les plus urgents. Le gouvernement, partageant ce sens du devoir, et afin qu’on ne perdît pas son temps en futilités, fit immédiatement inscrire à l’ordre du jour une loi sur l’organisation des forces navales.

Quand j’en entendis parler, je demandai à l’un des députés:

— Vous avez beaucoup de navires de guerre?

— Non.

— Vous en avez combien, en tout?

— Pour l’instant, aucun!

J’en fus interloqué. Il le remarqua, et s’étonna à son tour.

— Qu’est-ce que vous trouvez là de curieux? me demanda-t-il.

— J’ai entendu dire que vous aviez adopté une loi sur…

— Exact, m’interrompit-il, nous l’avons votée; il le fallait, puisque nous n’avions toujours pas de loi sur l’organisation de la flotte.

— La Servilie s’étend donc jusqu’à la mer?

— Pas pour l’instant.

— Mais alors, à quoi bon cette loi?

Cela fit rire le député, qui précisa:

— Il fut un temps, monsieur, où notre pays avait deux frontières maritimes. Or, notre idéal national est de faire de la Servilie ce qu’elle fut autrefois. Nous y travaillons, voyez-vous.

— Ah, mais ça change tout… dis-je sur un ton d’excuse. Je comprends, maintenant; permettez-moi de vous dire que la Servilie deviendra assurément une grande et puissante nation, et qu’elle le restera aussi longtemps qu’elle sera choyée avec un tel dévouement et qu’elle sera dirigée avec autant de discemement et de patriotisme qu’aujourd’hui!

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Servilie (8/12)

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Bien que ma première intention fût d’aller voir le ministre de l’instruction publique, les derniers et regrettables événements me donnèrent l’envie de savoir ce qu’en pensait le ministre de la guerre; je me rendis donc chez lui le jour même.

Le ministre, un homme chétif et minuscule à la poitrine creuse, aux petites mains étroites, venait juste de terminer sa prière quand il me reçut.

Dans son bureau flottait comme une odeur d’église, myrrhe et encens mélangés, et sur sa table s’amoncelaient de vieux livres pieux aux pages déjà jaunies.

Je crus d’abord m’être adressé par erreur à quelqu’un d’autre, mais l’uniforme d’officier de haut rang que portait le ministre était la preuve que je ne m’étais pas trompé.

— Excusez-moi, monsieur, dit-il doucement d’une voix grêle et délicate, je viens juste de terminer ma prière. J’ai l’habitude d’en faire une à chaque fois que je me mets au travail; c’est d’autant plus justifié par les temps qui courent, à cause des derniers et regrettables événements au sud de notre cher pays.

— S’ils continuent leurs incursions, cela peut bien aller jusqu’à la guerre? demandai-je.

— Non, non, il n’y a aucun danger.

— Mais je suppose, monsieur le ministre, que le danger est déjà bien présent, s’ils tuent et pillent quotidiennement dans toute une partie de votre pays?

— Ils tuent, c’est exact; mais nous ne saurions être aussi peu civilisés, aussi rustres que…

Le discours de M. le ministre prit subitement une tournure inattendue:

— Il fait froid ici, comme s’il y avait un courant d’air. J’ai beau dire et répéter au factotum que la température de mon bureau doit toujours être de seize degrés et demi, rien n’y fait…

Il sonna le préposé.

Celui-ci entra et s’inclina; ses décorations lui tintèrent sur la poitrine.

— Ne vous ai-je pas dit, au nom du ciel, qu’il devait y avoir une température constante de seize degrés et demi dans mon cabinet? Or il fait froid ici; il doit y avoir un courant d’air; c’est tout juste si on ne gèle pas!

— Monsieur le ministre, le thermomètre indique dix-huit degrés! dit le factotum poliment avant de s’incliner.

— Bon, alors ça va, répondit le ministre satisfait de cette réponse. Vous pouvez disposer, si vous le souhaitez.

Le préposé s’inclina de nouveau profondément et sortit.

— Cette maudite température me donne bien du souci, je vous assure; or c’est un point capital pour l’armée. Si la température n’est pas comme il faut, l’armée ne vaut rien… J’ai passé ma matinée à préparer une circulaire à toutes les autorités militaires… Tenez, je vais vous la lire:

«Ces derniers temps, les incursions des Anoutes dans le sud de notre pays se sont multipliées; j’ordonne donc par la présente ce qui suit: chaque jour, ensemble et sous les ordres de leur commandement, les soldats prieront le Très-Haut pour le salut de notre chère et bien-aimée patrie, dont le sol est imbibé du sang de nos illustres ancêtres. C’est l’aumônier du régiment qui choisira la prière la plus appropriée, mais il faudra ajouter à la fin: “Que le Seigneur miséricordieux accorde le paradis éternel à nos compatriotes, ces hommes braves, paisibles et justes, qui sont tombés victimes des violences bestiales de ces brutes d’Anoutes! Que Dieu pardonne à ces justes épris de la patrie! Qu’ils reposent en paix dans la terre de Servilie, qu’ils ont aimée avec ardeur et dévouement! Gloire à eux!” Ces phrases devront être prononcées en même temps par tous les soldats et tous leurs supérieurs, mais sur un ton plein de dévotion et de piété. Ensuite, tous devront se redresser, relever la tête avec orgueil et fierté, comme il sied aux courageux fils de notre pays, et s’exclamer trois fois d’une voix de tonnerre, au son de tambours et trompettes: “Vive la Servilie, à bas les Anoutes!” Il faudra veiller à respecter soigneusement ces consignes, car le bien de notre patrie en dépend. Une fois tout cela accompli sans accroc, quelques détachements portant drapeau défileront triomphalement à travers les rues, où la fanfare fera retentir des airs martiaux; les soldats devront marteler le pavé au point que le cerveau leur cogne dans le crâne à chaque pas. L’affaire étant urgente, la présente requiert de votre part exécution sans délai et avec exactitude, après quoi vous soumettrez un rapport circonstancié… En même temps, je donne l’ordre le plus strict d’accorder une attention particulière à la température des casernes, afin de satisfaire cette condition des plus essentielle au développement harmonieux de nos forces armées.»

— L’initiative ne manquera pas d’être couronnée de succès si la circulaire arrive à temps? dis-je.

— Il me fallait agir vite, aussi l’ai-je fait télégraphier; Dieu merci, elle a été transmise à temps, une bonne heure avant votre arrivée. Si je ne m’étais pas dépêché de l’expédier par ce moyen rationnel, un tas d’événements tout à fait fâcheux auraient pu se produire.

— Vous avez raison! opinai-je pour dire quelque chose, bien que je n’eusse pas la moindre idée de ce qui aurait bien pu se produire de si fâcheux.

— Oui, cher monsieur, j’ai raison. Si, en tant que ministre de la guerre, je n’avais pas agi de la sorte, n’importe quel commandant des régions sud aurait pu faire appel à nos divisions pour secourir nos compatriotes par la force des armes, et verser le sang des Anoutes. Tous nos officiers pensent d’ailleurs que c’est la meilleure façon de s’y prendre, mais ils refusent de réfléchir un peu plus et de considérer la situation de plusieurs points de vue. Tout d’abord, nous, le gouvernement actuel, nous voulons une politique étrangère de paix et de piété, nous ne voulons pas être inhumains vis-à-vis de nos ennemis; qu’eux-mêmes se comportent d’une manière si bestiale à notre égard, Dieu le leur fera payer par de perpétuels tourments dans le feu de l’enfer, où ils iront grincer des dents pour l’éternité. Le deuxième élément également d’importance, mon cher monsieur, est que le gouvernement actuel ne bénéficie pas du soutien populaire: l’armée nous est donc surtout nécessaire pour nos affaires de politique intérieure. Par exemple, si une commune est aux mains des gens de l’opposition, il faut avoir recours aux troupes en armes pour punir ces traîtres à la patrie et remettre le pouvoir aux mains de quelqu’un qui soit notre homme…

Le ministre toussota et j’en profitai pour dire:

— Tout cela est exact, mais… et si les incursions des bandes d’Anoutes devaient prendre de plus amples proportions?

— Eh! dans ce cas, nous aussi, nous prendrions des mesures plus sévères.

— En l’occurrence, à quoi pensez-vous, monsieur le ministre, si je peux me permettre de vous le demander?

— À des mesures plus sévères, mais prises avec tact, après mûre réflexion. L’ordre serait donné sans attendre que de fermes résolutions soient adoptées une fois encore dans tout le pays; si, par extraordinaire, cela devait ne pas suffire, alors nous serions bien obligés de lancer rapidement, sans perdre une minute, un nouveau journal patriotique, d’orientation exclusivement patriotique, qui serait truffé d’articles incisifs, voire mordants, contre les Anoutes. Enfin, Dieu nous garde de devoir en arriver là!

Le ministre baissa humblement la tête et se mit à faire des signes de croix; ses lèvres pâles et décharnées marmonnaient de ferventes prières.

Pour ma part, je ne fus aucunement envahi par cette pieuse béatitude, mais n’en commençai pas moins à me signer moi aussi, par pure sociabilité; des idées bizarres m’assaillirent: «Drôle de pays! Là-bas les gens meurent, ici le ministre de la guerre concocte des prières et cogite à une publication patriotique! Leur armée est disciplinée et courageuse, d’innombrables guerres en attestent: pourquoi ne pas déployer un bataillon sur la frontière pour faire barrage au danger que représentent ces bandes d’Anoutes?»

Le ministre interrompit le cours de mes pensées:

— Vous êtes peut-être surpris par la teneur de mon plan, monsieur?

— C’est le cas de le dire! dis-je mécaniquement.

Je me repentis aussitôt de cette remarque irréfléchie.

— Vous n’êtes pas assez éclairé sur cette affaire, mon cher. L’essentiel ici n’est pas de garantir l’intégrité du pays, mais de garantir la longévité du cabinet. L’équipe précédente a tenu un mois, nous n’allons quand même pas essuyer la honte de tomber quand nous n’en sommes qu’à deux ou trois semaines! Notre position est sans cesse ébranlée, nous devons donc user de tous les moyens pour nous maintenir le plus longtemps possible.

— Et comment vous y prenez-vous?

— Comme les autres avant nous! Nous faisons chaque jour des surprises, nous organisons des célébrations, et maintenant que nous sommes en fort mauvaise posture, nous allons devoir inventer un complot. Ça, au moins, ce n’est pas difficile chez nous. Et les gens ont pris le pli, c’est l’essentiel: pour peu qu’on s’abstienne pendant quelques jours d’utiliser ce redoutable instrument de répression contre l’opposition, aussitôt tout le monde s’enquiert (bien qu’en principe l’obéissance servile soit de règle): «Alors, alors, toujours pas de complot?» Ainsi donc, du fait de ces surprises, de ces célébrations, de ces complots, nous avons constamment besoin de l’armée pour nos affaires intérieures. Que là-bas les gens meurent, c’est secondaire, cher monsieur; j’ai d’autres priorités. Se battre avec les Anoutes serait à l’évidence une imbécillité et j’ai de meilleurs services à rendre au pays. Tout bien considéré, il me semble que votre avis sur la situation n’est pas très original; hélas, nos officiers et l’ensemble de nos soldats pensent comme vous; mais nous, les membres de l’actuel cabinet, nous regardons les choses avec plus de clairvoyance et de pondération!

— À quoi donc l’armée peut-elle mieux servir qu’à défendre le pays, à défendre ces familles là-bas dans le Sud, qui pâtissent des exactions étrangères? Car cette même région, monsieur le ministre, fait enrôler ses fils, et le fait volontiers, parce qu’elle en attend, de ses fils et de son armée, un soutien, dis-je sur un ton plutôt virulent.

Je n’aurais pas dû tenir ces propos mais on se met parfois à marcher sur la tête, jusqu’à dire et faire n’importe quoi.

— Vous croyez que nos troupes n’ont rien de mieux à faire, monsieur? me tança le ministre sans élever la voix.

Hochant la tête d’un air de reproche, navré et vaguement indigné, il me toisait de la tête aux pieds. Il répéta, dans un soupir affligé:

— Vous croyez?

— Mais, je vous prie… commençai-je.

Qui sait ce que j’aurais dit — je ne le sais pas moi-même s’il ne m’avait interrompu en haussant le ton, énonçant avec importance une question grave et qui se voulait définitive:

— Et les parades, alors?

— Quelles parades?

Le placide et componctueux ministre s’énerva quelque peu:

— Comment peut-on encore poser la question? Et dire qu’il s’agit de quelque chose de capital dans le pays!

— Excusez-moi, je ne savais pas, dis-je.

— Vous ne saviez pas?… Vous plaisantez! Et moi qui ne cesse de vous le répéter: il faut des célébrations, il faut des parades, les importantes surprises que nous organisons l’exigent! Comment pourrait-on faire tout cela sans armée? Pour l’instant au moins, c’est sa tâche principale. Les bandes ennemies peuvent bien continuer leurs raids, ce n’est pas si grave; en revanche, il est essentiel que nous paradions dans les rues au son du clairon; et si les menaces de l’étranger devaient prendre des proportions démesurées, le ministre des relations extérieures finirait bien par s’en inquiéter, à supposer qu’il ne soit pas, incidemment, pris par ses tâches domestiques. Le pauvre homme a en effet une assez nombreuse progéniture, et pourtant l’État prend soin de ses serviteurs méritants. Les fils de mon collègue des relations extérieures sont très mauvais élèves, vous savez; que pouvait-on faire d’autre que leur accorder une bourse d’études? C’est une décision juste; d’ailleurs ses filles aussi bénéficieront du soutien de l’État: elles se verront attribuer une dot constituée sur les deniers publics, ou alors on donnera à leur époux un bon poste, qu’il ne pourrait jamais obtenir autrement, bien entendu.

— Je vois que vous savez apprécier les mérites! dis-je.

— C’est une qualité incomparable de notre pays. En cela nous sommes hors pair. La puissance publique, généreuse, prend toujours soin de la famille d’un ministre, qu’il soit bon ou mauvais. Je n’ai pas d’enfants, mais l’État va envoyer la sœur de ma femme étudier la peinture.

— Mademoiselle la sœur de votre épouse est douée?

— Jusqu’à présent, elle n’a jamais rien peint; mais, qui sait, on peut espérer quelque succès. Son mari, mon beau-frère, ira avec elle; lui aussi a bénéficié d’une bourse. C’est un garçon très sérieux et très travailleur, sur qui l’on peut fonder de grandes espérances.

— Il s’agit d’un jeune couple?

— Encore jeune, oui, ils sont bien conservés; mon beau-frère a soixante ans, et ma belle-sœur autour de cinquante-quatre.

— Monsieur votre beau-frère est certainement versé dans la science?

— Oh, et comment! Il est marchand de quatre-saisons mais lit volontiers des romans; et il dévore les journaux, comme on dit. Il les lit tous sans exception et a déjà lu plus de vingt feuilletons et romans. Nous l’avons envoyé étudier la géologie.

Le ministre se tut, réfléchit un moment et se mit à tortiller un chapelet pendu à son épée.

Son beau-frère et sa belle-sœur ne m’intéressaient guère, aussi lui rappelai-je le fil de notre discussion:

— Vous parliez de surprises, monsieur le ministre?

— Ah oui, c’est vrai, j’ai un peu dévié la conversation vers des sujets accessoires. Vous avez raison. Nous avons préparé une grosse surprise, qui devrait avoir un impact politique considérable.

— Ce sera sûrement quelque chose de très marquant. Et on ne peut rien en savoir à l’avance? demandai-je avec curiosité.

— Mais voyons, pourquoi est-ce qu’on ne pourrait pas? Toute la population est déjà prévenue, elle prépare les réjouissances et s’attend à tout instant à cet événement capital.

— Ce sera en quelque sorte un heureux concours de circonstances pour le pays?

— Exceptionnellement heureux. Le peuple entier se réjouit, il rend un vibrant hommage au gouvernement pour sa direction avisée et patriotique. Plus rien ne compte aujourd’hui chez nous, on ne parle plus que de la chance qui va bientôt nous sourire.

— Et bien entendu tout a été fait pour que, à coup sûr, la chance sourie?

— Nous n’avons pas encore d’idée bien arrêtée sur la question, mais nous n’excluons pas la possibilité que, effectivement, le hasard fasse bien les choses. Vous connaissez certainement cette vieille, très vieille histoire: au peuple qui grondait, les autorités d’un pays annoncèrent l’arrivée imminente d’un grand Génie, autant dire le Messie, qui allait sauver la patrie des dettes, de la gestion déplorable des affaires publiques, des maux et misères de l’existence, pour la mettre sur la bonne voie et la conduire vers un avenir meilleur. Et effectivement, les citoyens, mécontents de leur gouvernement et exaspérés par son administration calamiteuse, retrouvèrent leur calme et la liesse s’empara de tout le pays… Vous n’avez jamais entendu cette vieille histoire?

— Non, jamais, mais elle est fort intéressante. Et alors, que s’est-il passé?

— Comme je vous le disais, la joie, la liesse déferla sur le pays tout entier. Le peuple, réuni en grande assemblée plénière, décida qu’on achèterait, grâce à de riches subsides, de vastes domaines pour y édifier de nombreux palais, sur lesquels on ferait inscrire: «Le peuple, à son bon Génie et sauveur». Aussitôt dit, aussitôt fait, en un rien de temps tout fut arrangé, on n’attendait plus que le Messie. Ils avaient même choisi, par un vote à main levée et au suffrage universel, le nom de leur sauveur.

Le ministre s’arrêta pour reprendre son chapelet qu’il se mit à égrener tranquillement.

— Et le Messie s’est manifesté? demandai-je.

— Non.

— D’aucune façon?

— Non, d’aucune façon, j’imagine! dit le ministre avec indifférence.

Il avait l’air de raconter cette histoire contre son gré.

— Pourquoi?

— Allez savoir!

— Il ne s’est rien passé, rien de spécial?

— Non, rien.

— C’est bizarre! dis-je.

—Au lieu du Messie, ils ont eu cette année-là une tempete de grêle et toutes les récoltes ont été dévastées! dit le ministre imperturbable, les yeux fixés sur son chapelet d’ambre.

— Et le peuple? demandai-je.

— Quel peuple?

— Mais celui du pays dont parle cette histoire passionnante!

— Rien! dit le ministre.

— Absolument rien?

— Qu’y pouvait-il!… Le peuple reste le peuple!

— C’est stupéfiant! dis-je.

— Bah! à vrai dire, le peuple en a quand même bien profité.

— Bien profité?

— C’est évident!

— Je ne vois pas!

— C’est pourtant simple… Le peuple a vécu, ne serait-ce que quelques mois, dans la joie et le bonheur.

— C’est exact! dis-je, un peu honteux de n’avoir pas su saisir immédiatement une telle évidence.

La conversation roula encore sur un certain nombre de sujets; entre autres choses, M. le ministre me signala qu’on allait justement promouvoir, à cette même date, à l’occasion de l’heureux hasard dont nous avions parlé, quatre-vingts généraux.

— Et combien y en a-t-il, aujourd’hui? demandai-je.

— Un certain nombre, Dieu merci, mais nous sommes obligés de procéder à ces nominations, il y va de la réputation du pays. Ecoutez seulement comment cela sonne: quatre-vingts généraux en un seul jour.

— Cela en impose, dis-je.

— Absolument. Le principal, c’est de déployer toute la pompe possible et de faire le plus de bruit possible!

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