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Mer morte (3/5)

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J’ai énormément voyagé de par le monde. À quelques exceptions près, les gens n’en croient pas un mot et disent que je raconte des histoires. Quelle drôle d’idée! Après tout ils peuvent bien croire ce qu’ils veulent. L’essentiel, c’est ce que je dis: j’ai énormément voyagé.

En parcourant le monde, on voit vraiment toutes sortes de choses, qu’on n’imaginerait même pas en rêve, et encore moins à l’état de veille. Tenez, la presse britannique est tombée à bras raccourcis (je l’ai lu dans l’un de leurs quotidiens) sur un malheureux Anglais qui avait écrit une sorte de journal de son voyage en Serbie. J’ai lu ce journal de voyage et je le trouve assez fidèle. Pourtant, personne en Angleterre n’a voulu croire qu’un pays comme la Serbie pouvait exister, et encore moins accorder du crédit à ce qu’écrit ce voyageur à son sujet. On l’a traité d’exalté et même de fou. Ces esprits critiques seraient bien avisés de reconnaître que tout est possible dans le vaste monde et de cesser de crier tous en chœur: «Ce n’est pas crédible! Pas conforme à la nature! On dirait des personnages tombés de la Lune!» (Ce faisant ils ne remarquent pas qu’ils sont cernés, nous aussi d’ailleurs, par une foule d’individus bien pires que s’ils étaient tombés de la Lune.) Qu’ils arrêtent de nous seriner avec ce fil rouge qui, à les entendre, devrait traverser l’œuvre tout entière; ce n’est qu’un stéréotype, cela ne mène nulle part.

Il m’est arrivé une aventure similaire. J’ai découvert au cours de mes voyages une communauté extraordinaire, ou plutôt une contrée, un État miniature, je ne saurais comment dire.

Dans ce minuscule pays (adoptons simplement cette dénomination), la première chose sur laquelle je tombai fut un meeting politique.

«Bon sang! C’est bien ma chance!» me dis-je en mon for intérieur. Je n’étais guère à mon aise car en Serbie j’avais perdu l’habitude d’assister aux réunions politiques et de me mêler des affaires publiques. Là, l’heure était au rassemblement et à la réconciliation, plus moyen de trouver quelqu’un avec qui se disputer honnêtement.

Je n’en revenais pas. Le meeting était dirigé par le représentant local des autorités de ce minuscule pays, je crois qu’ils disaient «préfet de district», et c’était lui qui avait convoqué la réunion.

Dans l’assistance, beaucoup étaient assoupis ou bouffis de sommeil, il y en avait qui somnolaient debout, la bouche à demi ouverte, les yeux fermés, la tête dodelinant de droite à gauche et de haut en bas. De loin en loin, deux braves citoyens branlaient du chef un peu plus fort, leurs crânes se cognaient, ils sursautaient, se considéraient d’un regard éteint, sans s’étonner de rien, leurs yeux se fermaient à nouveau, ils se remettaient à dodeliner de la tête avec application. On ne comptait pas ceux qui s’étaient couchés par terre et dormaient, c’était un bonheur d’entendre leurs ronflements. Du reste, beaucoup étaient parfaitement réveillés, qui roulaient les yeux et bâillaient bruyamment à s’en décrocher la mâchoire, ajoutant une note harmonieuse au chœur des ronfleurs. Tout d’un coup la milice déboula, qui apportait d’autres braves citoyens. Chaque milicien en avait chargé un sur son dos, qu’il venait déposer au meeting. Certains de ces braves citoyens restaient calmes, ne pipaient mot et regardaient avec indifférence autour d’eux; d’autres s’étaient endormis; quelques-uns se débattaient comme de beaux diables; on avait ligoté les plus coriaces.

– Qu’est-ce que c’est que ce meeting? demandai-je à l’un des quidams de l’assistance.

– Va savoir! lâcha-t-il, flegmatique.

– Ce n’est pas l’opposition, quand même?

– L’opposition! fit-il, toujours sans un regard pour son interlocuteur.

– Ne me dis pas que les autorités convoquent l’opposition au meeting qu’elles ont elles-mêmes organisé qt qu’en plus, elles y font traîner les gens par la force! insistai-je.

– Les autorités!

– Mais contre elles-mêmes?

– Sûrement! me répondit-il avec contrariété, ne sachant pas très bien sur quel pied danser.

– C’est peut-être un meeting contre le peuple? demandai-je.

– Peut-être! reprit-il sur le même ton.

– Et qu’est-ce que tu en penses? demandai-je.

Il me gratifia d’un regard morne et vide, haussa les épaules, écarta les bras comme pour dire: «Est-ce que ça me regarde!»

Je me détournai et m’apprêtai à aborder un deuxième quidam, mais son visage sans l’ombre d’une expression m’en dissuada. C’eût été une initiative inconsidérée, vouée à l’échec!

Soudain j’entendis une voix gonflée d’indignation:

– Qu’est-ce que ça veut dire? Il n’y en a pas un seul qui veuille aller dans l’opposition! C’est intolérable. Tout le monde est partisan du gouvernement, tout le mond veut être du côté du pouvoir, tout le monde est bien discipliné et se tient bien tranquille, et c’est pareil jour après jour. Une docilité à vous donner la nausée!

«Quel peuple merveilleux! Quelle bonne éducation!» pensai-je en mon for intérieur, et je me pris à jalouser ce petit pays idéal. Ici au moins, feue ma tante n’aurait pas eu motif à se lamenter ni à voir sans cesse péril en la demeure. Les gens étaient bien élevés, faisaient preuve de discipline, se tenaient tranquilles, beaucoup plus en tout cas que ne l’exigeait de nous notre bon vieil instituteur lorsque nous étions enfants. Leur conduite était si irréprochable, ils étaient si paisibles que même la pacifique police s’ennuyait ferme.

– Si vous continuez comme ça, vitupérait le préfet avec aigreur, nous n’hésiterons pas à passer à la vitesse supérieure: c’est par décret que le gouvernement nommera les membres de l’opposition. Au cas où vous ne seriez pas au courant, sachez que ça se fait à l’étranger. Ce sera réglé en un tourne-main: Untel est nommé chef de l’opposition au régime actuel, qui sera radicale et sans pitié; ses émoluments seront de quinze mille dinars par an. Untel, Untel et Untel sont nommés membres du conseil national du parti d’opposition, allez hop. Ensuite, dans tel district, l’opposition sera répresentée par Untel et Untel, on aura enfin la paix. Ça ne peux plus durer. Le gouvernement a déjà trouvé le moyen de lancer un journal qui lui sera entièrement défavorable. Les négociations à cet effet sont en cours et des gens braves, fiables et fidèles ont été identifiés.

Les citoyens, c’est-à-dire les membres de l’opposition, regardaient à moitié endormis le préfet de district. Leurs traits ne laissaient apparaître aucune réaction d’aucune sorte. Ni étonnement, ni révolte, ni satisfaction – absolument rien, comme si le représentant des autorités n’avait pas ouvert la bouche.

– Donc, vous êtes désormais l’opposition! déclara-t-il.

Les gens le regardèrent sans un mot, sans ciller, sans réagir.

Prenant en main la liste des présents, c’est-à-dire de ceux qu’on avait forcés à venir au meeting, le préfet entreprit de faire l’appel.

— Tout le monde est là! dit-il avec contentement quand il eut fini.

Renversé sur le dossier de sa chaise, satisfait, il se frotta les mains.

— Paaarfait! dit-il, le sourire aux lèvres. Nous pouvons enfin nous y mettre!… En tant qu’opposants au gouvernement, vous avez pour mission d’attaquer le gouvernement avec la plus grande virulence, de réprouver sa conduite des affaires et de condamner les orientations de sa politique tant intérieure qu’extérieure.

Pendant que l’assistance reprenait peu à peu ses esprits, quelqu’un se hissa sur la pointe des pieds, leva la main et dit d’une petite voix geignarde:

— Monsieur, monsieur! Je peux vous raconter l’histoire d’un opposant.

— Vas-y, on t’écoute.

Celui qui avait demandé la parole s’éclaircit la voix, bomba le torse puis se mit à débiter son histoire sur un ton qui rappelait le nôtre, à l’école primaire, lorsque nous répondions aux questions du maître en lui récitant les leçons de morale:

— Il était une fois deux citoyens, l’un s’appelait Milan et l’autre Ilija. Milan était un gentil citoyen, sage et discipliné, Ilija un vilain citoyen, un propre à rien. Milan obéissait en tout à son gentil gouvernement, et Ilija était un propre à rien qui n’obéissait pas à son gentil gouvernement et votait contre les candidats du gouvernement. Alors le gentil gouvernement convoqua Milan et Ilija et déclara: «Milan, tu es un citoyen sage et discipliné, voici pour toi beaucoup d’argent; en plus de ton emploi actuel, tu te verras confier une autre charge avec une meilleure paie.» Après quoi on tendit au gentil Milan un plein sac de monnaie. Milan baisa la main du gentil gouvernement et s’en fut allègrement chez lui. Le gouvernement se tourna alors vers Ilija et lui dit: «Ilija, tu es un vilain citoyen, un propre à rien, je vais donc t’arrêter et te prendre ton salaire pour le donner aux gentils et aux braves.» La police arrêta sur-le-champ le vilain Ilija, qui souffrit beaucoup et plongea sa famille dans l’affliction. Tel est le sort de tous ceux qui n’obéissent pas à leurs aînés et à leur gouvernement.

— Très bien! dit le préfet de district.

— Monsieur, monsieur! Je sais ce que nous enseigne cette histoire! lança quelqu’un d’autre.

— Bien, on t’écoute!

— Cette histoire nous enseigne qu’il faut toujours être fidèle au gouvernement et toujours lui obéir si on veut pouvoir vivre en famille. Les citoyens sages et disciplinés ne se comportent pas comme Ilija et comme ça tous les gouvernements les aiment! dit l’opposant.

— Bien, et quel est le devoir d’un citoyen sage et discipliné?

— Le devoir d’un citoyen sage et patriote est de se lever chaque matin de son lit.

— Très bien, c’est son premier devoir. En a-t-il d’autres?

— Oui, il en a d’autres.

— Qui sont?

— De s’habiller, de se débarbouiller et de petit-déjeuner!

— Et ensuite?

— Ensuite il sort tranquillement de sa maison et va tout droit à son travail, et s’il n’a rien à faire alors il va au bistrot où il attend qu’il soit l’heure de déjeuner. À midi pile, il retourne tranquillement chez lui pour déjeuner. Après, il boit un café, se lave les dents et se couche pour faire un somme. Quand il a bien dormi, il se débarbouille et va faire une promenade, après quoi il se rend au bistrot et, quand vient l’heure du dîner, il rentre tout droit chez lui pour dîner. Après, il se couche dans son lit pour dormir.

De nombreux membres de l’opposition racontèrent à tour de rôle une petite histoire en soulignant bien sa morale édifiante. Puis ils exposèrent leurs convictions et leurs principes.

L’un d’eux proposa qu’on mît fin au meeting pour aller de concert au bistrot boire un verre de vin.

Là, les opinions divergèrent pour donner lieu à un débat houleux. Personne ne se sentait plus l’envie de dormir. On vota sur les principes. À l’issue du vote, le préfet annonça que la proposition était acceptée dans son principe et qu’il était acquis qu’on irait au bistrot; il ne restait plus qu’à discuter les détails: qu’allait-on boire là-bas?

Les uns se prononcèrent pour du vin à l’eau de Seltz.

— Ah non! hurlèrent les autres, il vaut mieux de la bière!

— Moi, par principe, je ne bois pas de bière! rétorqua l’un de ceux du premier groupe.

— Moi, par principe, je ne bois pas de vin.

Une foule de principes et de convictions furent ainsi convoqués, alimentant une vive polémique.

Quelques-uns (une infime minorité) mentionnèrent le café. Mais l’un d’eux, consultant sa montre, déclara:

— Trois heures cinq! Maintenant, moi non plus je ne peux plus boire de café. Par principe, je n’en bois qu’avant trois heures de l’après-midi, jamais après.

À l’issue d’innombrables discours, qui durèrent tout l’après-midi, on passa au vote.

Le préfet de district, en digne représentant des autorités, se montra objectif et équitable. Il ne voulait en rien influer sur la liberté de vote. Il permit à tout citoyen d’exprimer, par la pacifique voie parlementaire, ses intimes convictions. Ce droit était du reste garanti à chacun par la loi, à quoi bon le lui refuser?

Le scrutin se déroula dans l’ordre le plus parfait.

À l’issue du vote, le préfet se leva, le visage sérieux et grave, comme il convient au président de séance d’une assemblée politique, et d’une voix plus sérieuse encore communiqua les résultats:

— A l’écrasante majorité, le groupe pour le vin à l’eau de Seltz l’emporte; il est suivi par la fraction pour le vin non coupé, elle-même suivie par la fraction pour la bière. Trois électeurs se sont prononcés pour le café (deux avec sucre, un sans sucre) et enfin une voix s’est portée sur le café au lait.

J’ai oublié de préciser que ce dernier citoyen n’avait pu terminer son discours contre le gouvernement, le tapage de la foule ayant couvert sa diatribe puérile. Un peu plus tard, il avait repris la parole pour dire qu’il était contre ce type de réunion, que ce n’était d’ailleurs pas du tout un meeting de l’opposition, que c’était une plaisanterie machinée par les autorités, mais là encore les cris et le tapage des autres l’avaient empêché de finir.

Le préfet se tut un bref instant avant d’ajouter:

— En ce qui me concerne, je prendrai une bière, car M. le ministre ne boit jamais de vin à l’eau de Seltz.

Le doute s’empara aussitôt de l’opposition, qui déclara comme un seul homme qu’elle était pour la bière (à l’exception de celui qui avait voté pour le café au lait).

— Je ne tiens pas à influer sur votre libre choix, dit le préfet, je vous prie donc de vous en tenir à vos convictions.

Rien n’y fit! Personne ne voulut entendre parler de convictions et tout le monde argua que, si le vote avait donné ces résultats, c’était par pur hasard. Chacun d’ailleurs se demandait comment cela avait bien pu se produire vu que personne, en réalité, ne partageait l’avis qui avait recueilli la majorité des voix.

Mais enfin tout se finit bien et, après ce long et pénible labeur politique, on s’achemina vers le bistrot.

On but, on chanta, on porta des toasts au gouvernement et à la nation tout entière; tard dans la nuit, on finit par se séparer pour rentrer tranquillement chez soi.

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Servilie (10/12)

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Après avoir fait la tournée de tous les ministères, je décidai de poursuivre avec la Chambre des représentants du peuple, laquelle était ainsi qualifiée en vertu d’une habitude dépassée, car en réalité c’était le ministre de la police qui nommait les députés. À chaque changement de gouvernement, on convoquait immédiatement de nouvelles élections, ce qui veut dire qu’il y en avait au moins une fois par mois. Le terme élection signifiait en l’espèce désignation des députés et remontait à l’époque de la société patriarcale, quand le peuple, en plus de ses autres malheurs, avait aussi la fastidieuse obligation de réfléchir et de s’occuper lui-même de choisir ses représentants. Autrefois, on avait bien voté de cette manière primitive, mais la Servilie moderne et civilisée avait simplifié cette procédure idiote qui faisait perdre inutilement son temps. Le ministre de la police, déchargeant la population de ses soucis, choisissait à sa place et nommait les députés; les gens ne gaspillaient plus leurs journées, ne se préoccupaient plus de rien et n’avaient plus à penser. En vertu de quoi, il était naturel de parler d’élections libres.

Les représentants du peuple ainsi élus se réunissaient dans la capitale de Servilie pour délibérer et statuer sur les diverses questions intéressant le pays. Le gouvernement — n’importe lequel, pour peu qu’il fût patriotique, évidemment — faisait en sorte, là aussi, que les débats fussent menés de façon intelligente et moderne. Il endossait, là encore, toutes les responsabilités. Une fois réunis, avant de démarrer leurs travaux, les députés étaient obligés de passer quelques jours dans une classe préparatoire qu’on appelait club. Ils s’y entraînaient à jouer leur rôle du mieux possible.

Tout cela ressemblait aux répétitions d’une pièce de théâtre.

Le gouvernement écrivait lui-même la partition que les représentants du peuple devaient interpréter à l’Assemblée nationale. Le président du club, tel un metteur en scène, était prié de connaître l’œuvre sur le bout des doigts et d’en distribuer les rôles aux élus pour chaque séance publique — en fonction de leurs capacités, naturellement. Il confiait à certains de longs discours, à d’autres de plus courts, aux débutants d’encore plus succincts, et les répliques de quelques-uns se limitaient à un seul mot, «pour» ou «contre». (Ce dernier cas était rarissime et ne se produisait que s’il était prévu de respecter pour une fois la procédure de vote et de compter le nombre de voix pour déterminer quel parti l’avait emporté; mais en réalité, le résultat était décidé bien avant la séance de la Chambre.) Ceux qui étaient inutilisables dans cette distribution jouaient des personnages muets, pour le cas où on devrait voter par assis et debout. Une fois la répartition des rôles bouclée, les députés rentraient chez eux pour se préparer à la séance publique. Je fus époustouflé quand je les vis pour la première fois apprendre leur texte.

Je m’étais levé de bon matin pour aller me promener au parc. Il y avait là une foule d’élèves, petits écoliers du primaire et jeunes garçons du secondaire. Certains déambulaient de long en large en lisant leurs leçons à haute voix: qui son histoire, qui sa chimie, qui son catéchisme, etc. D’autres, deux par deux, se faisaient passer des colles sur ce qu’ils avaient appris. Tout d’un coup, j’aperçus parmi les enfants quelques individus d’âge respectable qui, assis ou marchant eux aussi de long en large, apprenaient quelque chose le nez plongé dans des papiers. Je m’approchai d’un vieil homme en costume national et tendis l’oreille; il relisait sans cesse la même phrase :

— Messieurs les députés, à l’occasion de la discussion de cet important projet de loi, et après l’excellent discours de mon honorable collègue T… M…, dans lequel sont exposés le caractère majeur et les aspects positifs d’une telle législation, je suis amené moi aussi à dire quelques mots qui, justement, complètent dans une certaine mesure l’avis de mon distingué prédécesseur à cette tribune.

Il lut cette réplique plus de dix fois, après quoi il mit son feuillet de côté, releva la tête, ferma à demi les yeux et commença de mémoire:

— Messieurs les députés, apres mon honorable collègue dans lequel est…

Là-dessus, il s’interrompit, fronça les sourcils, garda longuement le silence, tentant de se souvenir, pour finalement reprendre ses feuilles et relire à haute voix la même phrase. Il essaya alors de nouveau de la réciter par cœur, mais sans succès, il se trompa encore. Il eut beau réitérer cette procédure à plusieurs reprises, le résultat ne fit qu’empirer. Le vieux bonhomme poussa un gros soupir et, agacé, repoussa ses papiers; sa tête s’affaissa sur sa poitrine.

Assis sur un banc en face de lui, son livre refermé entre les mains, un écolier débitait son cours de botanique:

— Cette petite plante bénéfique pousse dans les régions marécageuses. La racine en est couramment utilisée comme médicament…

Le vieux bonhomme leva la tête. Quand l’enfant eut fini de réciter, il lui demanda:

— Tu as appris ta leçon jusqu’au bout?

— Oui, jusqu’au bout.

— Puisses-tu rester en pleine santé, petit! Profites-en, tant qu’on est jeune on a de la mémoire, mais quand tu auras mon âge — plus rien!

Je n’arrivais pas du tout à m’expliquer ce que faisaient toutes ces têtes chenues au milieu des enfants, et encore moins ce qu’elles pouvaient bien apprendre. Quelle sorte d’école y avait-il donc en Servilie?

Incapable d’élucider tout seul ce mystère mais dévoré de curiosité, je finis par aller trouver le vieux bonhomme; il ressortit de notre conversation qu’il était député et que, au club, on lui avait assigné un discours, dont il rabâchait peu auparavant la première phrase…

Une fois les leçons apprises venaient les colles, après quoi se tenaient les répétitions. J’eus la chance d’assister à l’une d’elles.

Arrivés au club, chacun des députés prit sa place. Le président du club, entouré des deux vice-présidents, était assis à une table particulière. À côté se trouvait celle des membres du gouvernement et, un peu plus loin, celle des secrétaires du club. L’un d’eux fit d’abord l’appel, puis on entama les travaux proprement dits.

— Que tous ceux qui jouent les rôles de l’opposition se lèvent! ordonna le président.

Quelques-uns se mirent debout.

Le secrétaire en compta sept.

— Où est passé le huitième? demanda le président.

Personne ne se manifesta.

Les députés se mirent à regarder à la ronde, l’air de dire: «Ce n’est pas moi; je ne sais pas qui est ce huitième!»

Les sept aussi se retournaient, cherchant des yeux leur huitième collègue, quand l’un d’eux finit par retrouver la mémoire:

— Eh, mais, il doit jouer quelqu’un de l’opposition, lui, là! s’exclama-t-il.

— Pas du tout! Ce sont des calomnies! répondit le susdit furieux mais en baissant les yeux.

— Alors, qui est-ce? lui demanda le président.

— Je ne sais pas.

S’adressant au secrétaire, le président s’enquit:

— Tout le monde est présent?

— Tout le monde.

— Bon sang, il doit bien être là!

Personne ne se manifesta. Les députés, y compris celui qu’on avait dénoncé, recommencèrent à se retourner dans toutes les directions.

— Celui qui joue le huitième, qu’il fasse signe!

Personne ne fit le moindre signe.

— C’est toi! Pourquoi tu ne te lèves pas? dit le président à celui qu’on soupçonnait.

— C’est lui! C’est lui! s’écrièrent les autres.

Ils poussèrent tous un gros soupir de soulagement, comme si on venait de leur ôter des épaules un lourd fardeau.

Je ne peux pas jouer un opposant, gémit désespérément le fautif.

— Comment ça, tu ne peux pas? demanda le président.

— Que quelqu’un d’autre fasse l’opposition.

— Ça n’a aucune importance, n’importe qui fera l’affaire.

— J’aime être du côté du gouvernement.

— Mais voyons, en vérité, tu l’es, du côté du gouvernement; c’est juste pour la forme, il faut bien que quelqu’un représente l’opposition.

— Je ne veux pas représenter l’opposition, je suis pour le gouvernement.

Le président entreprit de s’expliquer avec lui en long, en large et en travers; il ne le convainquit qu’à grand-peine après que l’un des ministres lui eut promis un beau marché où on pouvait gagner gros.

— Ouf, enfin! s’exclama le président, éreinté et tout en nage. Désormais, le compte y est.

Pendant l’explication que lui et le gouvernement avaient eue avec le huitième homme pour le faire — difficilement — fléchir, les sept autres s’étaient rassis.

— Bon, maintenant, que tous ceux de l’opposition se lèvent! dit le président, satisfait, en s’épongeant le front.

Seul le huitième homme se tenait là, debout.

— Mais qu’est-ce que ça veut dire, où sont donc passés les autres? vociféra le président hors de lui.

— Nous sommes dans le camp du gouvernement! grommelèrent les sept premiers.

— C’est vraiment la pénurie, dans cette opposition! s’écria, accablé, le ministre de la police.

Le silence tomba, un silence pesant, écrasant.

Le ministre reprit, cette fois d’un ton furieux:

— Mais vous y êtes, dans le camp du gouvernement!… Si vous n’y étiez pas, je ne vous aurais jamais choisis! Vous trouvez peut-être que c’est à nous, ministres, de jouer les rôles de l’opposition? Ce n’est pas la peine de venir me voir pour les prochaines élections. Dans vos huit circonscriptions, je laisserai le peuple choisir lui-même, au moins aurons-nous une opposition digne de ce nom!

Finalement, après qu’on se fut longuement expliqué et qu’on eut promis à chacun tout et n’importe quoi, les sept autres acceptèrent aussi d’assumer ces rôles ingrats. À l’un, on avait promis un poste, à l’autre, un revenu confortable, et à tous, une gratification pour l’immense service rendu au gouvernement, lequel tenait à ce que l’Assemblée nationale eût l’air tant soit peu authentique.

Après cet heureux épilogue, le principal obstacle étant levé, le président entreprit de faire répéter leurs répliques aux opposants:

— Quel est ton rôle? demanda-t-il au premier.

— Mon rôle est d’interpeller le gouvernement sur le fait qu’on jette les deniers publics par les fenêtres.

— Quelle sera sa réponse?

— Il répondra qu’il est à court d’argent.

— Et toi, qu’as-tu à dire à cela?

— J’ai à dire à cela que je suis entièrement satisfait de la réponse du gouvernement et que je demande aux députés de l’opposition de se rallier à mon avis.

— Tu peux t’asseoir! dit le président, lui aussi satisfait.

— En quoi consiste ton rôle? demanda-t-il au deuxième.

— Je dois interpeller le gouvernement sur le fait que certains fonctionnaires ont obtenu des postes élevés en sautant les échelons, qu’ils touchent chacun plusieurs gros salaires et de nombreuses indemnités, tandis que d’autres, plus compétents et plus anciens dans le service, restent à des positions inférieures, et n’ont pas eu d’avancement depuis de longues années.

— Bien, et que doit répondre à cela le gouvernement?

— Les ministres diront qu’ils n’ont promu sans respecter les échelons que leurs plus proches parents, ainsi que les gens dont leurs amis intimes ont plaidé la cause, et personne d’autre.

— Et toi, qu’est-ce que tu diras?

— Je dirai que je suis entièrement satisfait de la réponse du gouvernement.

Le président demanda au troisième quel était son rôle.

— Je dois attaquer le gouvernement de la manière la plus cinglante sur le fait qu’il contracte un emprunt à des conditions désavantageuses, alors que la situation financière du pays est déjà difficile.

— Que répondra le gouvernement?

— Il répondra qu’il a besoin d’argent.

— Et toi, qu’est-ce que tu diras?

— Je dirai que d’aussi puissants arguments m’ont totalement convaincu, et que je suis satisfait de la réponse.

— Et toi, qu’as-tu à faire? demanda-t-il au quatrième.

— À interpeller le ministre de la guerre sur le fait que l’année meurt de faim.

— Que dira-t-il?

— Elle n’a rien à manger!

— Et toi?

— Je suis entièrement satisfait.

— Assieds-toi.

Il interrogea de meme les membres restants de l’opposition, puis il passa à la majorité parlementaire.

Ceux qui savaient parfaitement leur rôle furent félicités les autres ne furent pas autorisés à se présenter à la séance de I l’Assemblée.

Du fait des circonstances défavorables qui régnaient dans le pays, la représentation nationale fut obligée, lors des premières séances, de procéder à l’examen des points les plus urgents. Le gouvernement, partageant ce sens du devoir, et afin qu’on ne perdît pas son temps en futilités, fit immédiatement inscrire à l’ordre du jour une loi sur l’organisation des forces navales.

Quand j’en entendis parler, je demandai à l’un des députés:

— Vous avez beaucoup de navires de guerre?

— Non.

— Vous en avez combien, en tout?

— Pour l’instant, aucun!

J’en fus interloqué. Il le remarqua, et s’étonna à son tour.

— Qu’est-ce que vous trouvez là de curieux? me demanda-t-il.

— J’ai entendu dire que vous aviez adopté une loi sur…

— Exact, m’interrompit-il, nous l’avons votée; il le fallait, puisque nous n’avions toujours pas de loi sur l’organisation de la flotte.

— La Servilie s’étend donc jusqu’à la mer?

— Pas pour l’instant.

— Mais alors, à quoi bon cette loi?

Cela fit rire le député, qui précisa:

— Il fut un temps, monsieur, où notre pays avait deux frontières maritimes. Or, notre idéal national est de faire de la Servilie ce qu’elle fut autrefois. Nous y travaillons, voyez-vous.

— Ah, mais ça change tout… dis-je sur un ton d’excuse. Je comprends, maintenant; permettez-moi de vous dire que la Servilie deviendra assurément une grande et puissante nation, et qu’elle le restera aussi longtemps qu’elle sera choyée avec un tel dévouement et qu’elle sera dirigée avec autant de discemement et de patriotisme qu’aujourd’hui!

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