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Mer morte (1/5)

À l’instant précis où je m’asseyais pour écrire cette nouvelle, l’image de feue ma tante, l’épouse de mon oncle paternel, s’est imposée à moi. Exactement telle que cette malheureuse était de son vivant. Flottant dans une blouse jaunâtre de drap pelucheux qu’on aurait dit taillée pour quelqu’un d’autre. Portant une jupe trop courte de même étoffe sous un tablier bleu à fleurs jaunes, elles aussi. Des babouches aux pieds, brodées au fil jaune naturellement, trop grandes de cinq bons centimètres. Un foulard jaune foncé noué sous le menton. La mine lugubre, le visage tout ridé, le teint jaune; les yeux pratiquement de la même couleur, exprimant une perpétuelle inquiétude; un sanglot toujours en suspens sur ses lèvres minces, un peu violacées. Pourtant, je ne l’ai jamais vue pleurer. En revanche, je l’entends encore soupirer, ronchonner, pousser des oh et des ah, sans cesse habitée par quelque pressentiment, par la crainte de tout et de n’importe quoi. Elle avait le dos un peu voûté, les épaules maigrichonnes, la poitrine creuse. Les mains glissées dans la ceinture de son tablier, elle fourgonnait aux quatre coins de la maison, inspectant la moindre bricole, subodorant partout la catastrophe. Qu’elle avisât un vulgaire caillou dans la cour, elle voyait aussitôt péril en la demeure.

— Hou là là!… Si jamais le petit fait un faux pas, il va se cogner la tête sur ce caillou! se fendre le crâne! grinchait-elle l’air désespéré, avant d’enlever la pierre de la cour.

À peine étions-nous à table pour le déjeuner, elle me disait immédiatement:

— Mange lentement, tu pourrais avaler un bout d’os, tu serais tout éventré!

Qu’un visiteur partît de chez nous à cheval, elle l’accompagnait de ses funestes prophéties, les doigts glissés sous la ceinture:

— Hou là là! Fais bien attention! Avec ce diable de cheval, la moindre incartade et te voilà les quatre fers en l’air, l’échine brisée!

En voiture, elle prévoyait mille dangers et les énumérait tous, grommelant, peureuse et inquiète: «Hou là là, un seul écart du cheval et la voiture va verser!… Une fois dans le fossé, il sera trop tard pour faire attention et écarquiller les yeux!» Que la malheureuse aperçût un gamin un bâton à la main, aussitôt: «Qu’il tombe seulement et il va s’arracher les yeux sur ce bâton pointu.» Si un membre de la maisonnée devait aller se baigner dans la rivière, une heure durant on l’entendait se plaindre: «Les eaux se seront infiltrées, la rive va s’ébouler, et lui allez hop au fond de l’abîme, on n’aura que nos yeux pour pleurer! Hou là là!… L’eau est plus diabolique que les flammes. Aspiré par les profondeurs, noyé sur l’heure.» Combien de fois ne m’est-il pas arrivé, quand j’étais enfant, de me tenir tout simplement devant la maison et d’entendre alors ma tante se lancer dans ses funestes grognonneries, les mains sous la ceinture: « Hou là là !… Où ne va-t-il pas se fourrer, qu’une tuile lui dégringole sur la tête, paf, et le voilà mort sur le coup! » Quand elle m’envoyait à l’épicerie du village, juste en face de chez nous, acheter de menues provisions pour trois sous, elle m’accompagnait de ses conseils de sagesse et de prudence: «Fais attention en descendant l’escalier, ne marche pas le nez en l’air, regarde bien où tu mets les pieds. Si jamais tu trébuches, tu risques de tomber raide mort!… Chez le Turc (c’est comme ça qu’elle appelait l’épicier, un bien brave homme du reste, à l’unique motif qu’il chassait de sa cour à coups de trique nos cochons qui saccageaient son potager), méfie-toi, qu’il n’aille pas t’offrir des friandises! Il y aura mis du poison, tu seras foudroyé sur place.» Quoi qu’on fît, ou qu’on ne fît pas, il fallait toujours que feue ma chère tante y vît quelque danger. Qu’on dormît — Hou là là! Qu’on bût de l’eau — Hou là là!… Qu’on restât assis — Hou là là! Qu’on allât quelque part, encore ce sinistre et funeste hou là là!

Un dimanche, mon oncle s’apprêtait à partir à l’église.

— Hou là là! fit ma tante, les mains passées sous la ceinture.

— Qu’est-ce qu’il y a? demanda mon oncle.

— Hou, hou là là là là!

— L’église n’est quand même pas la guerre pour que tu te lamentes et me regardes comme si j’allais à la potence et non dans la maison de Dieu!

Les doigts glissés dans la ceinture de son tablier, ronchonnant tant et plus, ma tante jeta à mon oncle un regard plein de noirs pressentiments, au bord du désespoir; pour toute réponse, elle lâcha un amer et profond soupir.

— Qu’est-ce qui te prend, tu as perdu la tête?

La tante chuchota en soufflant de toutes ses forces (elle parlait toujours de cette façon bizarre, paix à son âme!):

— Un haïdouk qui surgirait des bois et crac, un coup de couteau!

— Un haïdouk en plein jour! Même en pleine nuit, il n’y en a plus, aussi loin que je me souvienne!

— Ce n’est pas un jour comme les autres… Tu vas te faire capturer, entraîner dans les bois, écorcher comme un lapin… Hou là là!…

Mon pauvre oncle, complètement interloqué — je m’en souviens comme si c’était hier —, sortit avec humeur. Les mains sous la ceinture, ma tante le suivit d’un œil accablé d’obscures prémonitions, pour finalement grommeler entre ses dents à sa manière inimitable:

— Tu vas te faire égorger comme un agneau!… Hou là là!

Eh oui, telle était feue ma tante, cette brave femme pleine de bon sens. À l’heure où j’écris ces lignes, c’est comme si je la voyais de mes yeux et que j’entendais ses grognonneries funestes.

Si la pauvre était en vie, il ne fait aucun doute qu’elle trouverait dans mon récit, avec consternation, des dangers par milliers: au détour de chaque phrase, de chaque mot, de chaque lettre. Je l’entends d’ici me prédire toutes sortes de malheurs et marmonner dans sa barbe, de sa voix à nulle autre pareille: «Hou là là!… Ils vont envoyer la police t’arrêter sur-le-champ!…»

«Hou là là!… t’arrêter sur-le-champ!…» comme dirait feue ma tante. Se souvenir de ses chers et bien-aimés défunts, c’est bien joli, et à cet égard je mérite décidément d’être félicité, mais à la fin des fins, on est en droit de s’interroger: quel est le rapport entre feue ma tante et cette histoire?

Pour être honnête, je me pose moi aussi la question: bigre, quel rapport peut-il bien y avoir entre ma tante et toute cette histoire? Autant qu’entre l’Assemblée nationale et le Sénat. Mais bon, il faut ce qu’il faut, et puis est-ce qu’on nous demande notre avis? Chez nous au moins, grâce à Dieu, une saine habitude qui n’existe nulle part ailleurs veut qu’on fasse tout à l’envers, comme il ne faut pas, sans rime ni raison. Comment pourrais-je alors prétendre un seul instant que, dans ce pays où rien n’a de sens, seule mon histoire en a? Allons donc, quand on a un destin si merveilleux, les choses peuvent bien continuer comme elles vont.

«Hou là là! » comme dirait ma tante.

Mais, quand on y réfléchit bien (à supposer bien sûr qu’il y ait des gens qui pratiquent ce genre de sport à haut risque), on doit reconnaître à feue ma tante une plus grande envergure.

Imaginez seulement toutes les bêtises qu’elle a bien pu me fourrer dans le crâne!

À de nombreux égards, tout notre «cher pays qui a tant souffert» ressemble à feue ma tante.

Quand j’étais enfant, avant que je n’aille à l’école, c’est ma pauvre tante qui m’élevait, en femme de bon sens naturellement, sans me taper dessus. Plus tard, les programmes scolaires des classes primaires jusqu’aux dernières, se sont avérés absolument parfaits: je reste convaincu que ma chère tante avait la plus haute influence au Conseil de l’enseignement. C’est dire que l’école a été le prolongement de l’éducation que m’avait donnée ma tante, avec juste une touche supplémentaire de perfection: les coups de trique.

Je dois reconnaître que l’école a été bien pire et autrement plus dure que ma tante. Déjà l’abécédaire nous distillait des leçons de bonne conduite:

«L’enfant sage rentre de l’école sans s’attarder, calmement, pas à pas, les yeux baissés, sans tourner la tête à droite à gauche. Quand il arrive chez lui, il pose avec soin ses cahiers, baise la main des grandes personnes et s’assied à sa place.

«Quand il quitte la maison pour aller à l’école, il fait de même: il marche calmement, pas à pas, les yeux baissés et, aussitôt arrivé à l’école, pose ses cahiers, s’assied gentiment à sa place et met ses menottes bien à plat sur son pupitre.»

Vous voyez d’ici le bon petit écolier: fluet, bien tranquille, ses cahiers dans la main droite, le doigt de la main gauche sur la couture du pantalon; l’air docile, la tête inclinée vers le sol (en bonne petite tête bien pleine), il regarde si attentivement où il met les pieds que son minois en prend une expression cocasse; il avance, c’est-à-dire il déplace ses petits petons centimètre par centimètre; il ne tourne la tête ni à droite ni à gauche, bien qu’autour de lui les gens grouillent de tous cotés. Aucune chose ne doit ni ne peut attirer son attention. Les autres enfants en font autant; il y en a plein les rues, pourtant ils ne se voient pas les uns les autres. Ils entrent ou plutôt ils se glissent à pas de loup dans l’école, s’assoient chacun à sa place, mettent leurs menottes bien à plat sur leur pupitre et restent assis tranquillement, avec cette même mine affectée qu’on leur voit sur la photographie de classe. Là, ils enregistrent bien chacune des paroles de l’instituteur puis sortent ou plutôt se glissent, toujours à pas de loup, hors de l’école. Voilà à quoi nous aurions ressemblé si nous avions été des enfants tout à fait sages. Cette éducation plaisait beaucoup à ma tante, mais nous n’arrivions pas à en observer intégralement les préceptes. Chacun d’entre nous commettait des fautes plus ou moins graves que notre brave instituteur sanctionnait donc de punitions plus ou moins graves.

— Monsieur, monsieur! Il a couru sur le chemin de l’école!

— À genoux! sentenciait l’instituteur.

— Monsieur, monsieur! Il a regardé par la fenêtre!

— À genoux!

— Monsieur, monsieur! Il a bavardé!

Vlan! une gifle.

—Monsieur, monsieur! Il a sauté à pieds joints!

— Privé de déjeuner!

— Monsieur, monsieur! Il a chanté!

Une autre gifle.

— Monsieur, monsieur! Il a joué au ballon!

— Au piquet!

Outre que notre bon vieil instituteur était fort attentif et nous surveillait d’un œil de lynx afin que nos étourderies n’allassent pas causer quelque accident, il faisait systématiquement suivre l’exercice pratique — les gifles qu’il nous infligeait — d’une épreuve avec support écrit — la lecture du manuel de bonne conduite à l’intention de la jeunesse. Immanquablement, nous avions droit au Petit brin de M. Untel et au Petit bouquet de fleurs cueilli par M. Machin pour les chers enfants. Ces jolis titres cachaient des contenus fort édifiants:

«Il était une fois un polisson qui grimpait aux arbres. Un jour il glissa, tomba, se cassa la jambe et resta estropié pour le restant de ses jours.

«Il était une fois un galopin qui n’écoutait aucun conseil. Un jour qu’il courait dans les rues, il transpira beaucoup, un vent glacial se leva, le galopin prit froid, tomba gravement malade et dut garder le lit. Sa pauvre mère le veilla pendant des nuits en pleurant à chaudes larmes. Au terme d’une longue maladie, il mourut et endeuilla ses bons parents. Ce n’est pas ainsi que se comportent les gentils petits enfants.

«Un autre polisson se promenait dans la rue. Une bête sauvage l’attrapa et le mit en pièces.»

Après ia lecture de chaque historiette, l’instituteur nous en expliquait la morale et nous en donnait son interprétation:

— Que venons-nous de lire? demandait-il.

— Nous venons de lire qu’il y avait un mauvais garnement, il se promenait dans la rue, alors une bête sauvage est arrivée et alors elle l’a mis en pièces.

— Et que nous enseigne cette histoire?

— Cette histoire nous enseigne qu’il ne faut pas se promener.

— Exactement. Et que dirions-nous de cet enfant qui se promenait?

— C’est un mauvais garnement, un bon à rien.

— Et que font les enfants sages?

— Les enfants sages ne se promènent pas, alors leurs parents les aiment, et l’instituteur aussi.

— Très bien!

«Un enfant était assis dans sa chambre près de la fenêtre. Un petit chenapan tirait au lance-pierres sur un pigeon, qu’il manqua. Le pigeon s’envola gaiement, le caillou cogna contre la vitre, la brisa, atteignit dans l’œil l’enfant assis près de la fenêtre. L’œil fut réduit en bouillie et l’enfant resta borgne toute sa vie!»

— Que dirions-nous de cet enfant assis dans sa chambre près de la fenêtre?

— C’est un mauvais garnement, un bon à rien!

— Et que nous enseigne cette histoire?

— Cette histoire nous enseigne qu’il ne faut pas rester assis, car il n’y a que les vilains enfants qui ne sont pas gentils pour rester assis.

— Et que font les gentils enfants?

— Les gentils enfants ne restent pas assis dans une pièce où il y a des fenêtres!

Chaque petit conte nous était ainsi expliqué et servait d’utile leçon pour savoir comment doivent se tenir les enfants sages et disciplinés.

Les enfants sages ne marchent pas, ne courent pas, ne parlent pas, ne grimpent pas aux arbres, ne mangent pas de fruits, ne boivent pas d’eau froide, ne vont pas dans les bois, ne se baignent pas, que sais-je encore. En bref, submergés que nous étions de vertueux et utiles conseils de cette sorte, nous rivalisions sans cesse: c’était à celui qui se tiendrait le plus immobile de tous. Peu ou prou, nous étions tous des enfants sages et disciplinés qui écoutaient et retenaient les conseils des grandes personnes.

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