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Servilie (9/12)

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Le ministère de l’instruction publique ne comptait que des savants de haute volée, lesquels allaient toujours scrupuleusement au fond des choses. On savait consacrer quinze voire vingt jours à la note la plus insignifiante, à ratiociner sur son style, à pinailler sur d’infimes points de grammaire, à eigoter sur tous les cas de toutes les déclinaisons, avec ou sans préposition.

Je me livrai à l’examen d’une série de documents.

Un directeur, par exemple, écrivait:

«Monsieur le Ministre de l’Instruction publique,

«Cela fait six mois que les enseignants de ce lycée n’ont pas touché leur salaire, ce qui les a conduits dans une telle misère matérielle qu’ils n’ont même pas de quoi s’acheter du pain. On ne saurait le tolérer plus longtemps, car cela jette le discrédit sur les professeurs et sur l’enseignement même qu’ils dispensent.

«Je prie avec déférence Monsieur le Ministre de bien vouloir intervenir au plus vite auprès de Monsieur le Ministre des Finances afin que ce dernier donne les ordres nécessaires pour qu’on nous verse au moins trois mois de salaire.»

Au dos du document plié, on pouvait lire:

«Ministère de l’instruction publique,

«Dossier n° 5860

«Le 1er février 1891

«Le directeur du lycée de … demande qu’on verse à son établissement trois mois de salaire.»

Au-dessous figurait une deuxième remarque, d’une autre écriture:

«Style incorrect. L’ordre des mots ne respecté pas les règles de la syntaxe. Des mots étrangers sont utilisés: tolérer et nécessaire.» (Ces deux mots étaient soulignés au crayon rouge dans le texte du directeur.)

Plus bas, de la main du ministre, il était indiqué (récriture était affreuse, illisible, une habitude chez ces messieurs, aussitôt entrés en fonction):

«Transmettre au Conseil de l’Éducation pour avis.»

Au-dessous, on pouvait lire, d’une écriture encore différente:

«Le 2 mars 1891

«À l’attention du Conseil supérieur de l’Education

(Cela donnait l’impression qu’il y avait au moins trente conseils de rang inférieur, alors qu’il n’existait en tout et pour tout qu’un seul Conseil de l’Éducation.)

«Le Conseil trouvera ci-joint une lettre envoyée par le directeur du lycée de … dont il voudra bien étudier les formes grammaticales, les caractéristiques syntaxiques et les propriétés stylistiques, avant de la retourner, avec son avis et sans délai, au Ministère de l’Instruction publique pour plus ample information.

«Par ordre du Ministre,

«etc.

«(Signature.)»

Étant donné la nature urgente de cette affaire, le Conseil supérieur de l’Éducation avait tenu séance sous quinzaine. Le dossier y avait été examiné parmi d’autres, et le Conseil avait résolu de le transmettre pour évaluation à deux experts. On les avait désignés en séance et la décision avait été consignée dans le procès-verbal; un inspecteur d’académie était chargé de la faire exécuter.

Venaient ensuite les courriers envoyés aux experts:

«Monsieur,

«Conformément à la requête de Monsieur le Ministre de l’Instruction publique du 2 mars de cette année, enregistrée sous le numéro 5860, et conformément au procès-verbal, alinéa 2, de la quinzième séance du Conseil supérieur de l’Éducation, qui s’est tenue le 17 mars de cette même année, j’ai l’honneur de vous prier d’étudier la note du directeur du lycée de … sur le plan grammatical, syntaxique et stylistique, et de soumettre au Conseil, dans les meilleurs délais, un rapport exhaustif sur le sujet.

«Veuillez recevoir, Monsieur, l’assurance de mon profond respect.

«Le Président du Conseil sup. de l’Éducation.

«(Signature.)»

Une lettre similaire avait été adressée au deuxième expert.

Seulement deux mois plus tard, le Conseil de l’Éducation recevait un rapport exhaustif sur la note du directeur de lycée, rapport auquel les deux experts avaient travaillé de concert. Il commençait en ces termes:

«À l’attention du Conseil supérieur de l’Éducation

«Nous nous sommes livrés à une étude approfondie de la note du directeur du lycée de … et nous avons l’honneur de soumettre ci-après au Conseil nos appréciations.

«La nature est entièrement gouvernée par la loi de l’évolution et des améliorations successives qu’elle implique. De même que l’organisme le plus élaboré, le corps humain, est issu du protozoaire originel grâce à des siècles d’évolution et d’améliorations successives, de même la langue a progressé depuis les sons inarticulés propres au règne animal, jusqu’à atteindre, à travers les âges, le haut degré de perfection des langues modernes contemporaines.

«Afin de présenter le sujet au mieux et de la manière la plus synthétique possible, nous procéderons dans l’ordre I suivant:

I — Généralités

  1. La parole et son apparition.
  2. L’origine des langues contemporaines.
  3. Leur racine commune (le sanscrit).
  4. La division des langues en grandes familles.
  5. Un peu de philologie comparée.
  6. L’histoire de la science du langage.
  7. Le développement de la science du langage: vue d’ensemble.

II — Notre langue et les lois de son développement

  1. L’ancienne patrie (histoire).
  2. Les langues apparentées.
  3. Les caractéristiques communes et les spécificités des langues apparentées, sœurs de la nôtre.
  4. Comment les dialectes de la langue commune dans l’ancienne patrie se sont développés en langues à part entière.
  5. Les dialectes de notre langue.

III — La lettre du directeur

  1. Origine et histoire de la lettre.
  2. Caractéristiques de sa langue en regard de celles de l’ancienne langue de Servilie utilisée dans les actes de l’époque…»

Et ainsi de suite. Comment aurais-je pu tout retenir! Ce qui précède, du reste, je ne suis même pas sûr de l’avoir retenu correctement.

Venait ensuite l’exposé par le menu de chaque section de chacun des chapitres ci-dessus et, après des pages et des pages, on en arrivait au mot tolérer. On pouvait lire:

«Tolérer, n. v. sansc. dharh duhorh, sauter, sautiller, courailler (V. livre IIIe p. 15, 114, 118 b. H. C.**m.) = pl. donti, r. duti, gr. εμαυριζω, 1re canto, cantare, provoco, provocere (sic) K. 3xb, léguer, léser, légende, léopard (V. Le léopard, fauve cruel, se courrouça. D. L. P. 18) = Une biche bondit hors du buisson = lérer avec “to”: tolérer (N. 16. V. Z. S. N. 0. 4. D. D. 18, 5. livre IIIe. Cf. l’exemple: “Le preux héros saignait de ses dix-sept blessures”).

«Il résulte de ce qui précède que le mot tolérer n’appartient pas à notre vocabulaire et qu’il faut, en tant que mot nuisible à notre nation, le rejeter.»

Une explication de même nature était avancée pour le terme nécessaire; les experts aboutissaient à la même conclusion.

Ils traitaient ensuite l’ordre des mots, d’abord en toute généralité, puis spécifiquement dans la lettre du directeur; là encore, ils formulaient de scientifiques objections…

La dernière partie s’intitulait «Style et propriétés stylistiques du document étudié» et se terminait par un long texte de plusieurs pages:

«La langue et le style du directeur: parallèle avec le style d’Homère dans l’Iliade. » (Là, ils avaient trouvé que le style d’Homère était nettement meilleur.)

«Compte tenu de tout ce qui précède, disaient-ils, nous sommes d’avis de retourner sa lettre au directeur du lycée de …, afin qu’il la corrige consciencieusement en fonction de nos remarques, après quoi il sera possible d’y donner suite comme il convient.»

Un mois plus tard, le Conseil avait tenu séance, examiné le rapport et pris la décision de retourner sa lettre au directeur, afin qu’il la corrigeât en fonction des remarques des experts et la renvoyât au ministère pour traitement ultérieur. À titre d’honoraires pour leur étude, messieurs les experts se voyaient allouer (chacun) deux cent cinquante dinars par chapitre, qui devaient être prélevés soit sur le fonds réservé aux pensions des veuves de fonctionnaires de l’enseignement, soit sur le budget prévu pour les salaires des appariteurs.

Le Conseil avait courtoisement transmis son avis à M. le ministre pour plus amples développements.

Et pour finir, le ministère avait retourné sa lettre (accompagnée du rapport dûment attaché en PJ) au directeur pour qu’il la corrigeât en fonction des remarques et objections des experts…

C’est ainsi que là-bas on débattait de tout, à fond, scientifiquement, qu’on passait la moitié de l’année à échanger des courriers, jusqu’à ce que l’ultime faute de grammaire eût été corrigée et qu’on pût enfin donner suite au dossier. Par le jeu de cette imposante correspondance, la note la plus infime donnait naissance à une liasse si volumineuse qu’on pouvait tout juste la porter sur son dos.

Bien entendu, les fonctionnaires du ministère, en tant qu’hommes de lettres, écrivaient tous des livres; seul M. le ministre n’écrivait rien. Je n’eus pas l’outrecuidance de me présenter devant lui: tout le monde me dissuadait de me risquer à une telle impudence, si je tenais à ma tête. M. le ministre, disait-on, faisait de la gymnastique du matin au soir, était très irascible et aimait la bagarre.

On racontait qu’un jour il en était même venu aux mains avec le chef de l’Église. Ce dernier, cavalier passionné, lui aussi amateur de gymnastique et lui aussi irascible pareillement porté à la bagarre. Pour des raisons inconnues, il avait donné des coups de bâton sur le crâne d’un ecclésiastique, dans la maison de Dieu. De l’avis général, il avait acquis son caractère sanguin à force de lire des livres sacrés; on lui passait donc ses invectives, dont au fond personne ne lui faisait grief. Son premier conflit avec le ministre avait éclaté à propos d’une course de chevaux; avait aussitôt suivi toute une série de différends d’ordre religieux ou éducatif, déterminants quant à la bonne édification de la jeunesse. Par exemple, le chef des croyants demandait qu’on introduisît à tout prix dans les précis de catéchisme un chapitre sur l’élevage des poulains, mais le ministre voulait à la place une section sur la natation. Aucun des deux n’avait voulu céder sur ces importantes questions; de fil en aiguille, l’affaire était allée si loin qu’ils ne pouvaient plus se voir en peinture. Le ministre, manifestant la pire malveillance à l’égard de son adversaire, avait interdit qu’on parlât de chevaux à l’école, même pendant les cours de zoologie qui, d’après le programme, devaient leur être consacrés; sur ordre ministériel, ces heures d’enseignement avaient été dédiées à la nage en eau froide plutôt qu’à ces animaux repoussants.

Mais changer un chapitre d’un manuel scolaire était bien peu de chose quand l’ensemble des manuels, et les programmes eux-mêmes, dans leur intégralité, changeaient tous les deux jours.

Il n’y avait pas un agent de l’instruction publique qui n’écrivît des ouvrages scolaires; chacun avait en outre rédigé quelque opuscule qui servirait lors de la distribution des prix aux élèves, ou pour faire la lecture aux gentils petits enfants.

Les livres de classe, c’est-à-dire leurs auteurs, attendaient chacun son tour. Comme il fallait aider matériellement tous ces auteurs, on leur achetait leurs ouvrages, ou bien on les recommandait aux écoles en tant qu’outils indispensables à l’enseignement. Le ministre subvenait en priorité aux besoins de ses amis proches et de sa parentèle. A peine un manuel était-il adopté et les élèves se l’étaient-ils procuré que, dès le lendemain, un ami plus intime du ministre lui en apportait un autre; naturellement, il fallait aussi rendre service à cet ami-là. Sur-le-champ, le jour même, une circulaire était émise:

«Un long usage ayant montré que tel manuel (suivaient le nom de l’auteur et la matière), en vigueur jusqu’à présent, était tout à fait inadapté, il convient, dans l’intérêt des enseignements, de cesser de l’utiliser et de le remplacer par le manuel…» (J’ai oublié le nom de l’auteur.)

Je voulus rendre visite à M. le ministre de la justice, mais celui-ci s’était alors absenté de Servilie. Il était parti à l’étranger afin d’y mener une étude sur les écoles pour enfants sourds-muets; le gouvernement pensait en effet sérieusement à créer quelques établissements de ce type, dans le dessein de redresser la situation financière désastreuse du pays. Comme cette affaire, très importante et même essentielle, ne pouvait tolérer d’être différée, les mesures indispensables avaient aussitôt été prises. Outre qu’on avait envoyé le ministre de la justice étudier l’organisation de ces institutions, en lui accordant une prime considérable en plus de son salaire, on avait sans tarder appointé un directeur des écoles pour enfants sourds-muets, dont le traitement et les indemnités de représentation étaient très respectables; on avait nommé des enseignants; la construction d’un grand bâtiment destiné aux appartements du directeur était déjà bien avancée. Il va sans dire qu’on avait aussi embauché sur-le-champ, pour cet institut, un intendant, un médecin, un surveillant en chef, un comptable, un comptable en second, un clerc, trois ou quatre commis aux écritures et quelques factotums. Tous, du directeur aux factotums, recevaient assidûment leur salaire; ils attendaient avec impatience de commencer leurs nouvelles activités, sauf le directeur, qui laissait entendre ici et là qu’il allait, par l’intermédiaire d’un ministre membre de sa famille, faire en sorte que cette institution reçût des enfants en parfaite santé.

L’institut, ou plutôt les fonctionnaires, car il n’y avait pas trace d’institut, les fonctionnaires, donc, étaient placés sous l’autorité du ministre de la justice; le ministre de l’instruction publique avait en effet déclaré qu’il ne saurait avoir à faire «avec des sourdingues».

L’attention et la sollicitude du ministre de la justice étaient tout entières et exclusivement tournées vers cette école pour enfants sourds-muets; ses affaires courantes étaient expédiées par le ministre de la guerre, dont les tâches étaient exécutées par le ministre de l’instruction publique, lequel par ailleurs avait livres et écoles en détestation, si bien que les obligations de sa charge étaient assurées par sa femme qui, comme chacun le savait, se plaisait à lire des romans policiers et à manger de la glace au chocolat.

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Servilie (8/12)

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Bien que ma première intention fût d’aller voir le ministre de l’instruction publique, les derniers et regrettables événements me donnèrent l’envie de savoir ce qu’en pensait le ministre de la guerre; je me rendis donc chez lui le jour même.

Le ministre, un homme chétif et minuscule à la poitrine creuse, aux petites mains étroites, venait juste de terminer sa prière quand il me reçut.

Dans son bureau flottait comme une odeur d’église, myrrhe et encens mélangés, et sur sa table s’amoncelaient de vieux livres pieux aux pages déjà jaunies.

Je crus d’abord m’être adressé par erreur à quelqu’un d’autre, mais l’uniforme d’officier de haut rang que portait le ministre était la preuve que je ne m’étais pas trompé.

— Excusez-moi, monsieur, dit-il doucement d’une voix grêle et délicate, je viens juste de terminer ma prière. J’ai l’habitude d’en faire une à chaque fois que je me mets au travail; c’est d’autant plus justifié par les temps qui courent, à cause des derniers et regrettables événements au sud de notre cher pays.

— S’ils continuent leurs incursions, cela peut bien aller jusqu’à la guerre? demandai-je.

— Non, non, il n’y a aucun danger.

— Mais je suppose, monsieur le ministre, que le danger est déjà bien présent, s’ils tuent et pillent quotidiennement dans toute une partie de votre pays?

— Ils tuent, c’est exact; mais nous ne saurions être aussi peu civilisés, aussi rustres que…

Le discours de M. le ministre prit subitement une tournure inattendue:

— Il fait froid ici, comme s’il y avait un courant d’air. J’ai beau dire et répéter au factotum que la température de mon bureau doit toujours être de seize degrés et demi, rien n’y fait…

Il sonna le préposé.

Celui-ci entra et s’inclina; ses décorations lui tintèrent sur la poitrine.

— Ne vous ai-je pas dit, au nom du ciel, qu’il devait y avoir une température constante de seize degrés et demi dans mon cabinet? Or il fait froid ici; il doit y avoir un courant d’air; c’est tout juste si on ne gèle pas!

— Monsieur le ministre, le thermomètre indique dix-huit degrés! dit le factotum poliment avant de s’incliner.

— Bon, alors ça va, répondit le ministre satisfait de cette réponse. Vous pouvez disposer, si vous le souhaitez.

Le préposé s’inclina de nouveau profondément et sortit.

— Cette maudite température me donne bien du souci, je vous assure; or c’est un point capital pour l’armée. Si la température n’est pas comme il faut, l’armée ne vaut rien… J’ai passé ma matinée à préparer une circulaire à toutes les autorités militaires… Tenez, je vais vous la lire:

«Ces derniers temps, les incursions des Anoutes dans le sud de notre pays se sont multipliées; j’ordonne donc par la présente ce qui suit: chaque jour, ensemble et sous les ordres de leur commandement, les soldats prieront le Très-Haut pour le salut de notre chère et bien-aimée patrie, dont le sol est imbibé du sang de nos illustres ancêtres. C’est l’aumônier du régiment qui choisira la prière la plus appropriée, mais il faudra ajouter à la fin: “Que le Seigneur miséricordieux accorde le paradis éternel à nos compatriotes, ces hommes braves, paisibles et justes, qui sont tombés victimes des violences bestiales de ces brutes d’Anoutes! Que Dieu pardonne à ces justes épris de la patrie! Qu’ils reposent en paix dans la terre de Servilie, qu’ils ont aimée avec ardeur et dévouement! Gloire à eux!” Ces phrases devront être prononcées en même temps par tous les soldats et tous leurs supérieurs, mais sur un ton plein de dévotion et de piété. Ensuite, tous devront se redresser, relever la tête avec orgueil et fierté, comme il sied aux courageux fils de notre pays, et s’exclamer trois fois d’une voix de tonnerre, au son de tambours et trompettes: “Vive la Servilie, à bas les Anoutes!” Il faudra veiller à respecter soigneusement ces consignes, car le bien de notre patrie en dépend. Une fois tout cela accompli sans accroc, quelques détachements portant drapeau défileront triomphalement à travers les rues, où la fanfare fera retentir des airs martiaux; les soldats devront marteler le pavé au point que le cerveau leur cogne dans le crâne à chaque pas. L’affaire étant urgente, la présente requiert de votre part exécution sans délai et avec exactitude, après quoi vous soumettrez un rapport circonstancié… En même temps, je donne l’ordre le plus strict d’accorder une attention particulière à la température des casernes, afin de satisfaire cette condition des plus essentielle au développement harmonieux de nos forces armées.»

— L’initiative ne manquera pas d’être couronnée de succès si la circulaire arrive à temps? dis-je.

— Il me fallait agir vite, aussi l’ai-je fait télégraphier; Dieu merci, elle a été transmise à temps, une bonne heure avant votre arrivée. Si je ne m’étais pas dépêché de l’expédier par ce moyen rationnel, un tas d’événements tout à fait fâcheux auraient pu se produire.

— Vous avez raison! opinai-je pour dire quelque chose, bien que je n’eusse pas la moindre idée de ce qui aurait bien pu se produire de si fâcheux.

— Oui, cher monsieur, j’ai raison. Si, en tant que ministre de la guerre, je n’avais pas agi de la sorte, n’importe quel commandant des régions sud aurait pu faire appel à nos divisions pour secourir nos compatriotes par la force des armes, et verser le sang des Anoutes. Tous nos officiers pensent d’ailleurs que c’est la meilleure façon de s’y prendre, mais ils refusent de réfléchir un peu plus et de considérer la situation de plusieurs points de vue. Tout d’abord, nous, le gouvernement actuel, nous voulons une politique étrangère de paix et de piété, nous ne voulons pas être inhumains vis-à-vis de nos ennemis; qu’eux-mêmes se comportent d’une manière si bestiale à notre égard, Dieu le leur fera payer par de perpétuels tourments dans le feu de l’enfer, où ils iront grincer des dents pour l’éternité. Le deuxième élément également d’importance, mon cher monsieur, est que le gouvernement actuel ne bénéficie pas du soutien populaire: l’armée nous est donc surtout nécessaire pour nos affaires de politique intérieure. Par exemple, si une commune est aux mains des gens de l’opposition, il faut avoir recours aux troupes en armes pour punir ces traîtres à la patrie et remettre le pouvoir aux mains de quelqu’un qui soit notre homme…

Le ministre toussota et j’en profitai pour dire:

— Tout cela est exact, mais… et si les incursions des bandes d’Anoutes devaient prendre de plus amples proportions?

— Eh! dans ce cas, nous aussi, nous prendrions des mesures plus sévères.

— En l’occurrence, à quoi pensez-vous, monsieur le ministre, si je peux me permettre de vous le demander?

— À des mesures plus sévères, mais prises avec tact, après mûre réflexion. L’ordre serait donné sans attendre que de fermes résolutions soient adoptées une fois encore dans tout le pays; si, par extraordinaire, cela devait ne pas suffire, alors nous serions bien obligés de lancer rapidement, sans perdre une minute, un nouveau journal patriotique, d’orientation exclusivement patriotique, qui serait truffé d’articles incisifs, voire mordants, contre les Anoutes. Enfin, Dieu nous garde de devoir en arriver là!

Le ministre baissa humblement la tête et se mit à faire des signes de croix; ses lèvres pâles et décharnées marmonnaient de ferventes prières.

Pour ma part, je ne fus aucunement envahi par cette pieuse béatitude, mais n’en commençai pas moins à me signer moi aussi, par pure sociabilité; des idées bizarres m’assaillirent: «Drôle de pays! Là-bas les gens meurent, ici le ministre de la guerre concocte des prières et cogite à une publication patriotique! Leur armée est disciplinée et courageuse, d’innombrables guerres en attestent: pourquoi ne pas déployer un bataillon sur la frontière pour faire barrage au danger que représentent ces bandes d’Anoutes?»

Le ministre interrompit le cours de mes pensées:

— Vous êtes peut-être surpris par la teneur de mon plan, monsieur?

— C’est le cas de le dire! dis-je mécaniquement.

Je me repentis aussitôt de cette remarque irréfléchie.

— Vous n’êtes pas assez éclairé sur cette affaire, mon cher. L’essentiel ici n’est pas de garantir l’intégrité du pays, mais de garantir la longévité du cabinet. L’équipe précédente a tenu un mois, nous n’allons quand même pas essuyer la honte de tomber quand nous n’en sommes qu’à deux ou trois semaines! Notre position est sans cesse ébranlée, nous devons donc user de tous les moyens pour nous maintenir le plus longtemps possible.

— Et comment vous y prenez-vous?

— Comme les autres avant nous! Nous faisons chaque jour des surprises, nous organisons des célébrations, et maintenant que nous sommes en fort mauvaise posture, nous allons devoir inventer un complot. Ça, au moins, ce n’est pas difficile chez nous. Et les gens ont pris le pli, c’est l’essentiel: pour peu qu’on s’abstienne pendant quelques jours d’utiliser ce redoutable instrument de répression contre l’opposition, aussitôt tout le monde s’enquiert (bien qu’en principe l’obéissance servile soit de règle): «Alors, alors, toujours pas de complot?» Ainsi donc, du fait de ces surprises, de ces célébrations, de ces complots, nous avons constamment besoin de l’armée pour nos affaires intérieures. Que là-bas les gens meurent, c’est secondaire, cher monsieur; j’ai d’autres priorités. Se battre avec les Anoutes serait à l’évidence une imbécillité et j’ai de meilleurs services à rendre au pays. Tout bien considéré, il me semble que votre avis sur la situation n’est pas très original; hélas, nos officiers et l’ensemble de nos soldats pensent comme vous; mais nous, les membres de l’actuel cabinet, nous regardons les choses avec plus de clairvoyance et de pondération!

— À quoi donc l’armée peut-elle mieux servir qu’à défendre le pays, à défendre ces familles là-bas dans le Sud, qui pâtissent des exactions étrangères? Car cette même région, monsieur le ministre, fait enrôler ses fils, et le fait volontiers, parce qu’elle en attend, de ses fils et de son armée, un soutien, dis-je sur un ton plutôt virulent.

Je n’aurais pas dû tenir ces propos mais on se met parfois à marcher sur la tête, jusqu’à dire et faire n’importe quoi.

— Vous croyez que nos troupes n’ont rien de mieux à faire, monsieur? me tança le ministre sans élever la voix.

Hochant la tête d’un air de reproche, navré et vaguement indigné, il me toisait de la tête aux pieds. Il répéta, dans un soupir affligé:

— Vous croyez?

— Mais, je vous prie… commençai-je.

Qui sait ce que j’aurais dit — je ne le sais pas moi-même s’il ne m’avait interrompu en haussant le ton, énonçant avec importance une question grave et qui se voulait définitive:

— Et les parades, alors?

— Quelles parades?

Le placide et componctueux ministre s’énerva quelque peu:

— Comment peut-on encore poser la question? Et dire qu’il s’agit de quelque chose de capital dans le pays!

— Excusez-moi, je ne savais pas, dis-je.

— Vous ne saviez pas?… Vous plaisantez! Et moi qui ne cesse de vous le répéter: il faut des célébrations, il faut des parades, les importantes surprises que nous organisons l’exigent! Comment pourrait-on faire tout cela sans armée? Pour l’instant au moins, c’est sa tâche principale. Les bandes ennemies peuvent bien continuer leurs raids, ce n’est pas si grave; en revanche, il est essentiel que nous paradions dans les rues au son du clairon; et si les menaces de l’étranger devaient prendre des proportions démesurées, le ministre des relations extérieures finirait bien par s’en inquiéter, à supposer qu’il ne soit pas, incidemment, pris par ses tâches domestiques. Le pauvre homme a en effet une assez nombreuse progéniture, et pourtant l’État prend soin de ses serviteurs méritants. Les fils de mon collègue des relations extérieures sont très mauvais élèves, vous savez; que pouvait-on faire d’autre que leur accorder une bourse d’études? C’est une décision juste; d’ailleurs ses filles aussi bénéficieront du soutien de l’État: elles se verront attribuer une dot constituée sur les deniers publics, ou alors on donnera à leur époux un bon poste, qu’il ne pourrait jamais obtenir autrement, bien entendu.

— Je vois que vous savez apprécier les mérites! dis-je.

— C’est une qualité incomparable de notre pays. En cela nous sommes hors pair. La puissance publique, généreuse, prend toujours soin de la famille d’un ministre, qu’il soit bon ou mauvais. Je n’ai pas d’enfants, mais l’État va envoyer la sœur de ma femme étudier la peinture.

— Mademoiselle la sœur de votre épouse est douée?

— Jusqu’à présent, elle n’a jamais rien peint; mais, qui sait, on peut espérer quelque succès. Son mari, mon beau-frère, ira avec elle; lui aussi a bénéficié d’une bourse. C’est un garçon très sérieux et très travailleur, sur qui l’on peut fonder de grandes espérances.

— Il s’agit d’un jeune couple?

— Encore jeune, oui, ils sont bien conservés; mon beau-frère a soixante ans, et ma belle-sœur autour de cinquante-quatre.

— Monsieur votre beau-frère est certainement versé dans la science?

— Oh, et comment! Il est marchand de quatre-saisons mais lit volontiers des romans; et il dévore les journaux, comme on dit. Il les lit tous sans exception et a déjà lu plus de vingt feuilletons et romans. Nous l’avons envoyé étudier la géologie.

Le ministre se tut, réfléchit un moment et se mit à tortiller un chapelet pendu à son épée.

Son beau-frère et sa belle-sœur ne m’intéressaient guère, aussi lui rappelai-je le fil de notre discussion:

— Vous parliez de surprises, monsieur le ministre?

— Ah oui, c’est vrai, j’ai un peu dévié la conversation vers des sujets accessoires. Vous avez raison. Nous avons préparé une grosse surprise, qui devrait avoir un impact politique considérable.

— Ce sera sûrement quelque chose de très marquant. Et on ne peut rien en savoir à l’avance? demandai-je avec curiosité.

— Mais voyons, pourquoi est-ce qu’on ne pourrait pas? Toute la population est déjà prévenue, elle prépare les réjouissances et s’attend à tout instant à cet événement capital.

— Ce sera en quelque sorte un heureux concours de circonstances pour le pays?

— Exceptionnellement heureux. Le peuple entier se réjouit, il rend un vibrant hommage au gouvernement pour sa direction avisée et patriotique. Plus rien ne compte aujourd’hui chez nous, on ne parle plus que de la chance qui va bientôt nous sourire.

— Et bien entendu tout a été fait pour que, à coup sûr, la chance sourie?

— Nous n’avons pas encore d’idée bien arrêtée sur la question, mais nous n’excluons pas la possibilité que, effectivement, le hasard fasse bien les choses. Vous connaissez certainement cette vieille, très vieille histoire: au peuple qui grondait, les autorités d’un pays annoncèrent l’arrivée imminente d’un grand Génie, autant dire le Messie, qui allait sauver la patrie des dettes, de la gestion déplorable des affaires publiques, des maux et misères de l’existence, pour la mettre sur la bonne voie et la conduire vers un avenir meilleur. Et effectivement, les citoyens, mécontents de leur gouvernement et exaspérés par son administration calamiteuse, retrouvèrent leur calme et la liesse s’empara de tout le pays… Vous n’avez jamais entendu cette vieille histoire?

— Non, jamais, mais elle est fort intéressante. Et alors, que s’est-il passé?

— Comme je vous le disais, la joie, la liesse déferla sur le pays tout entier. Le peuple, réuni en grande assemblée plénière, décida qu’on achèterait, grâce à de riches subsides, de vastes domaines pour y édifier de nombreux palais, sur lesquels on ferait inscrire: «Le peuple, à son bon Génie et sauveur». Aussitôt dit, aussitôt fait, en un rien de temps tout fut arrangé, on n’attendait plus que le Messie. Ils avaient même choisi, par un vote à main levée et au suffrage universel, le nom de leur sauveur.

Le ministre s’arrêta pour reprendre son chapelet qu’il se mit à égrener tranquillement.

— Et le Messie s’est manifesté? demandai-je.

— Non.

— D’aucune façon?

— Non, d’aucune façon, j’imagine! dit le ministre avec indifférence.

Il avait l’air de raconter cette histoire contre son gré.

— Pourquoi?

— Allez savoir!

— Il ne s’est rien passé, rien de spécial?

— Non, rien.

— C’est bizarre! dis-je.

—Au lieu du Messie, ils ont eu cette année-là une tempete de grêle et toutes les récoltes ont été dévastées! dit le ministre imperturbable, les yeux fixés sur son chapelet d’ambre.

— Et le peuple? demandai-je.

— Quel peuple?

— Mais celui du pays dont parle cette histoire passionnante!

— Rien! dit le ministre.

— Absolument rien?

— Qu’y pouvait-il!… Le peuple reste le peuple!

— C’est stupéfiant! dis-je.

— Bah! à vrai dire, le peuple en a quand même bien profité.

— Bien profité?

— C’est évident!

— Je ne vois pas!

— C’est pourtant simple… Le peuple a vécu, ne serait-ce que quelques mois, dans la joie et le bonheur.

— C’est exact! dis-je, un peu honteux de n’avoir pas su saisir immédiatement une telle évidence.

La conversation roula encore sur un certain nombre de sujets; entre autres choses, M. le ministre me signala qu’on allait justement promouvoir, à cette même date, à l’occasion de l’heureux hasard dont nous avions parlé, quatre-vingts généraux.

— Et combien y en a-t-il, aujourd’hui? demandai-je.

— Un certain nombre, Dieu merci, mais nous sommes obligés de procéder à ces nominations, il y va de la réputation du pays. Ecoutez seulement comment cela sonne: quatre-vingts généraux en un seul jour.

— Cela en impose, dis-je.

— Absolument. Le principal, c’est de déployer toute la pompe possible et de faire le plus de bruit possible!

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