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Servilie (9/12)

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Le ministère de l’instruction publique ne comptait que des savants de haute volée, lesquels allaient toujours scrupuleusement au fond des choses. On savait consacrer quinze voire vingt jours à la note la plus insignifiante, à ratiociner sur son style, à pinailler sur d’infimes points de grammaire, à eigoter sur tous les cas de toutes les déclinaisons, avec ou sans préposition.

Je me livrai à l’examen d’une série de documents.

Un directeur, par exemple, écrivait:

«Monsieur le Ministre de l’Instruction publique,

«Cela fait six mois que les enseignants de ce lycée n’ont pas touché leur salaire, ce qui les a conduits dans une telle misère matérielle qu’ils n’ont même pas de quoi s’acheter du pain. On ne saurait le tolérer plus longtemps, car cela jette le discrédit sur les professeurs et sur l’enseignement même qu’ils dispensent.

«Je prie avec déférence Monsieur le Ministre de bien vouloir intervenir au plus vite auprès de Monsieur le Ministre des Finances afin que ce dernier donne les ordres nécessaires pour qu’on nous verse au moins trois mois de salaire.»

Au dos du document plié, on pouvait lire:

«Ministère de l’instruction publique,

«Dossier n° 5860

«Le 1er février 1891

«Le directeur du lycée de … demande qu’on verse à son établissement trois mois de salaire.»

Au-dessous figurait une deuxième remarque, d’une autre écriture:

«Style incorrect. L’ordre des mots ne respecté pas les règles de la syntaxe. Des mots étrangers sont utilisés: tolérer et nécessaire.» (Ces deux mots étaient soulignés au crayon rouge dans le texte du directeur.)

Plus bas, de la main du ministre, il était indiqué (récriture était affreuse, illisible, une habitude chez ces messieurs, aussitôt entrés en fonction):

«Transmettre au Conseil de l’Éducation pour avis.»

Au-dessous, on pouvait lire, d’une écriture encore différente:

«Le 2 mars 1891

«À l’attention du Conseil supérieur de l’Education

(Cela donnait l’impression qu’il y avait au moins trente conseils de rang inférieur, alors qu’il n’existait en tout et pour tout qu’un seul Conseil de l’Éducation.)

«Le Conseil trouvera ci-joint une lettre envoyée par le directeur du lycée de … dont il voudra bien étudier les formes grammaticales, les caractéristiques syntaxiques et les propriétés stylistiques, avant de la retourner, avec son avis et sans délai, au Ministère de l’Instruction publique pour plus ample information.

«Par ordre du Ministre,

«etc.

«(Signature.)»

Étant donné la nature urgente de cette affaire, le Conseil supérieur de l’Éducation avait tenu séance sous quinzaine. Le dossier y avait été examiné parmi d’autres, et le Conseil avait résolu de le transmettre pour évaluation à deux experts. On les avait désignés en séance et la décision avait été consignée dans le procès-verbal; un inspecteur d’académie était chargé de la faire exécuter.

Venaient ensuite les courriers envoyés aux experts:

«Monsieur,

«Conformément à la requête de Monsieur le Ministre de l’Instruction publique du 2 mars de cette année, enregistrée sous le numéro 5860, et conformément au procès-verbal, alinéa 2, de la quinzième séance du Conseil supérieur de l’Éducation, qui s’est tenue le 17 mars de cette même année, j’ai l’honneur de vous prier d’étudier la note du directeur du lycée de … sur le plan grammatical, syntaxique et stylistique, et de soumettre au Conseil, dans les meilleurs délais, un rapport exhaustif sur le sujet.

«Veuillez recevoir, Monsieur, l’assurance de mon profond respect.

«Le Président du Conseil sup. de l’Éducation.

«(Signature.)»

Une lettre similaire avait été adressée au deuxième expert.

Seulement deux mois plus tard, le Conseil de l’Éducation recevait un rapport exhaustif sur la note du directeur de lycée, rapport auquel les deux experts avaient travaillé de concert. Il commençait en ces termes:

«À l’attention du Conseil supérieur de l’Éducation

«Nous nous sommes livrés à une étude approfondie de la note du directeur du lycée de … et nous avons l’honneur de soumettre ci-après au Conseil nos appréciations.

«La nature est entièrement gouvernée par la loi de l’évolution et des améliorations successives qu’elle implique. De même que l’organisme le plus élaboré, le corps humain, est issu du protozoaire originel grâce à des siècles d’évolution et d’améliorations successives, de même la langue a progressé depuis les sons inarticulés propres au règne animal, jusqu’à atteindre, à travers les âges, le haut degré de perfection des langues modernes contemporaines.

«Afin de présenter le sujet au mieux et de la manière la plus synthétique possible, nous procéderons dans l’ordre I suivant:

I — Généralités

  1. La parole et son apparition.
  2. L’origine des langues contemporaines.
  3. Leur racine commune (le sanscrit).
  4. La division des langues en grandes familles.
  5. Un peu de philologie comparée.
  6. L’histoire de la science du langage.
  7. Le développement de la science du langage: vue d’ensemble.

II — Notre langue et les lois de son développement

  1. L’ancienne patrie (histoire).
  2. Les langues apparentées.
  3. Les caractéristiques communes et les spécificités des langues apparentées, sœurs de la nôtre.
  4. Comment les dialectes de la langue commune dans l’ancienne patrie se sont développés en langues à part entière.
  5. Les dialectes de notre langue.

III — La lettre du directeur

  1. Origine et histoire de la lettre.
  2. Caractéristiques de sa langue en regard de celles de l’ancienne langue de Servilie utilisée dans les actes de l’époque…»

Et ainsi de suite. Comment aurais-je pu tout retenir! Ce qui précède, du reste, je ne suis même pas sûr de l’avoir retenu correctement.

Venait ensuite l’exposé par le menu de chaque section de chacun des chapitres ci-dessus et, après des pages et des pages, on en arrivait au mot tolérer. On pouvait lire:

«Tolérer, n. v. sansc. dharh duhorh, sauter, sautiller, courailler (V. livre IIIe p. 15, 114, 118 b. H. C.**m.) = pl. donti, r. duti, gr. εμαυριζω, 1re canto, cantare, provoco, provocere (sic) K. 3xb, léguer, léser, légende, léopard (V. Le léopard, fauve cruel, se courrouça. D. L. P. 18) = Une biche bondit hors du buisson = lérer avec “to”: tolérer (N. 16. V. Z. S. N. 0. 4. D. D. 18, 5. livre IIIe. Cf. l’exemple: “Le preux héros saignait de ses dix-sept blessures”).

«Il résulte de ce qui précède que le mot tolérer n’appartient pas à notre vocabulaire et qu’il faut, en tant que mot nuisible à notre nation, le rejeter.»

Une explication de même nature était avancée pour le terme nécessaire; les experts aboutissaient à la même conclusion.

Ils traitaient ensuite l’ordre des mots, d’abord en toute généralité, puis spécifiquement dans la lettre du directeur; là encore, ils formulaient de scientifiques objections…

La dernière partie s’intitulait «Style et propriétés stylistiques du document étudié» et se terminait par un long texte de plusieurs pages:

«La langue et le style du directeur: parallèle avec le style d’Homère dans l’Iliade. » (Là, ils avaient trouvé que le style d’Homère était nettement meilleur.)

«Compte tenu de tout ce qui précède, disaient-ils, nous sommes d’avis de retourner sa lettre au directeur du lycée de …, afin qu’il la corrige consciencieusement en fonction de nos remarques, après quoi il sera possible d’y donner suite comme il convient.»

Un mois plus tard, le Conseil avait tenu séance, examiné le rapport et pris la décision de retourner sa lettre au directeur, afin qu’il la corrigeât en fonction des remarques des experts et la renvoyât au ministère pour traitement ultérieur. À titre d’honoraires pour leur étude, messieurs les experts se voyaient allouer (chacun) deux cent cinquante dinars par chapitre, qui devaient être prélevés soit sur le fonds réservé aux pensions des veuves de fonctionnaires de l’enseignement, soit sur le budget prévu pour les salaires des appariteurs.

Le Conseil avait courtoisement transmis son avis à M. le ministre pour plus amples développements.

Et pour finir, le ministère avait retourné sa lettre (accompagnée du rapport dûment attaché en PJ) au directeur pour qu’il la corrigeât en fonction des remarques et objections des experts…

C’est ainsi que là-bas on débattait de tout, à fond, scientifiquement, qu’on passait la moitié de l’année à échanger des courriers, jusqu’à ce que l’ultime faute de grammaire eût été corrigée et qu’on pût enfin donner suite au dossier. Par le jeu de cette imposante correspondance, la note la plus infime donnait naissance à une liasse si volumineuse qu’on pouvait tout juste la porter sur son dos.

Bien entendu, les fonctionnaires du ministère, en tant qu’hommes de lettres, écrivaient tous des livres; seul M. le ministre n’écrivait rien. Je n’eus pas l’outrecuidance de me présenter devant lui: tout le monde me dissuadait de me risquer à une telle impudence, si je tenais à ma tête. M. le ministre, disait-on, faisait de la gymnastique du matin au soir, était très irascible et aimait la bagarre.

On racontait qu’un jour il en était même venu aux mains avec le chef de l’Église. Ce dernier, cavalier passionné, lui aussi amateur de gymnastique et lui aussi irascible pareillement porté à la bagarre. Pour des raisons inconnues, il avait donné des coups de bâton sur le crâne d’un ecclésiastique, dans la maison de Dieu. De l’avis général, il avait acquis son caractère sanguin à force de lire des livres sacrés; on lui passait donc ses invectives, dont au fond personne ne lui faisait grief. Son premier conflit avec le ministre avait éclaté à propos d’une course de chevaux; avait aussitôt suivi toute une série de différends d’ordre religieux ou éducatif, déterminants quant à la bonne édification de la jeunesse. Par exemple, le chef des croyants demandait qu’on introduisît à tout prix dans les précis de catéchisme un chapitre sur l’élevage des poulains, mais le ministre voulait à la place une section sur la natation. Aucun des deux n’avait voulu céder sur ces importantes questions; de fil en aiguille, l’affaire était allée si loin qu’ils ne pouvaient plus se voir en peinture. Le ministre, manifestant la pire malveillance à l’égard de son adversaire, avait interdit qu’on parlât de chevaux à l’école, même pendant les cours de zoologie qui, d’après le programme, devaient leur être consacrés; sur ordre ministériel, ces heures d’enseignement avaient été dédiées à la nage en eau froide plutôt qu’à ces animaux repoussants.

Mais changer un chapitre d’un manuel scolaire était bien peu de chose quand l’ensemble des manuels, et les programmes eux-mêmes, dans leur intégralité, changeaient tous les deux jours.

Il n’y avait pas un agent de l’instruction publique qui n’écrivît des ouvrages scolaires; chacun avait en outre rédigé quelque opuscule qui servirait lors de la distribution des prix aux élèves, ou pour faire la lecture aux gentils petits enfants.

Les livres de classe, c’est-à-dire leurs auteurs, attendaient chacun son tour. Comme il fallait aider matériellement tous ces auteurs, on leur achetait leurs ouvrages, ou bien on les recommandait aux écoles en tant qu’outils indispensables à l’enseignement. Le ministre subvenait en priorité aux besoins de ses amis proches et de sa parentèle. A peine un manuel était-il adopté et les élèves se l’étaient-ils procuré que, dès le lendemain, un ami plus intime du ministre lui en apportait un autre; naturellement, il fallait aussi rendre service à cet ami-là. Sur-le-champ, le jour même, une circulaire était émise:

«Un long usage ayant montré que tel manuel (suivaient le nom de l’auteur et la matière), en vigueur jusqu’à présent, était tout à fait inadapté, il convient, dans l’intérêt des enseignements, de cesser de l’utiliser et de le remplacer par le manuel…» (J’ai oublié le nom de l’auteur.)

Je voulus rendre visite à M. le ministre de la justice, mais celui-ci s’était alors absenté de Servilie. Il était parti à l’étranger afin d’y mener une étude sur les écoles pour enfants sourds-muets; le gouvernement pensait en effet sérieusement à créer quelques établissements de ce type, dans le dessein de redresser la situation financière désastreuse du pays. Comme cette affaire, très importante et même essentielle, ne pouvait tolérer d’être différée, les mesures indispensables avaient aussitôt été prises. Outre qu’on avait envoyé le ministre de la justice étudier l’organisation de ces institutions, en lui accordant une prime considérable en plus de son salaire, on avait sans tarder appointé un directeur des écoles pour enfants sourds-muets, dont le traitement et les indemnités de représentation étaient très respectables; on avait nommé des enseignants; la construction d’un grand bâtiment destiné aux appartements du directeur était déjà bien avancée. Il va sans dire qu’on avait aussi embauché sur-le-champ, pour cet institut, un intendant, un médecin, un surveillant en chef, un comptable, un comptable en second, un clerc, trois ou quatre commis aux écritures et quelques factotums. Tous, du directeur aux factotums, recevaient assidûment leur salaire; ils attendaient avec impatience de commencer leurs nouvelles activités, sauf le directeur, qui laissait entendre ici et là qu’il allait, par l’intermédiaire d’un ministre membre de sa famille, faire en sorte que cette institution reçût des enfants en parfaite santé.

L’institut, ou plutôt les fonctionnaires, car il n’y avait pas trace d’institut, les fonctionnaires, donc, étaient placés sous l’autorité du ministre de la justice; le ministre de l’instruction publique avait en effet déclaré qu’il ne saurait avoir à faire «avec des sourdingues».

L’attention et la sollicitude du ministre de la justice étaient tout entières et exclusivement tournées vers cette école pour enfants sourds-muets; ses affaires courantes étaient expédiées par le ministre de la guerre, dont les tâches étaient exécutées par le ministre de l’instruction publique, lequel par ailleurs avait livres et écoles en détestation, si bien que les obligations de sa charge étaient assurées par sa femme qui, comme chacun le savait, se plaisait à lire des romans policiers et à manger de la glace au chocolat.

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Servilie (4/12)

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Le lendemain, je rendis visite au ministre de la police.

Devant le ministère se tenait une troupe de gardes armés à la mine patibulaire, de fort méchante humeur: cela faisait déjà deux ou trois jours qu’ils n’avaient pas rossé de citoyens, comme l’aurait voulu la coutume de ce pays au régime strictement constitutionnel.

Les couloirs et la salle d’attente étaient bondés de gens qui demandaient à être reçus par le ministre.

Il y avait décidément de tout! Des gens vêtus avec élégance, un haut de forme sur le crâne d’autres couverts de hardes en loques; d’autres encore en uniformes bariolés, le sabre au côté.

Histoire de bavarder un peu avec cette foule hétéroclite, je décidai de ne pas me faire annoncer tout de suite au ministre.

J’engageai d’abord la conversation avec un jeune monsieur distingué qui me confia chercher un emploi dans la police.

— Vous êtes une personne instruite, apparemment; on va certainement vous prendre tout de suite dans l’administration? lui demandai-je.

Ma question le fit sursauter; il se retourna effrayé pour vérifier si quelqu’un d’autre m’avait entendu. Voyant que les gens étaient tous occupés à épiloguer sur leurs propres malheurs, il poussa un soupir de soulagement; de la tête, il me fit signe de parler moins fort et m’entraîna prudemment à l’écart en me tirant par la manche.

— Vous aussi, vous êtes venu chercher un poste? me demanda-t-il.

— Non. Je suis un étranger de passage. J’aimerais m’entretenir avec le ministre.

— Voilà pourquoi vous dites tout haut qu’on va tout de suite me prendre dans l’administration, grâce à mon éducation! murmura-t-il.

— N’est-il pas permis de le dire?

— Si, mais ça me ferait du tort.

— Comment ça, du tort? Pourquoi?

— Parce que dans notre profession, ici chez nous, on ne tolère pas les gens instruits. Je suis docteur en droit, mais je le cache et n’ose le dire à personne: si le ministre l’apprenait, je n’obtiendrais pas de poste. L’un de mes camarades, qui lui aussi a fait des études, a dû présenter un certificat attestant qu’il n’avait jamais rien appris et ne songeait nullement à apprendre quoi que ce soit. On lui a trouvé une place, et une bonne, d’emblée.

Je bavardai encore avec quelques autres personnes, notamment avec un fonctionnaire en uniforme qui se plaignit de n’avoir toujours pas été promu, bien qu’il eût, disait-il, établi la culpabilité pour haute trahison de cinq hommes de l’opposition.

Je le consolai de la si terrible injustice dont il était victime.

Ensuite, je discutai avec un riche négociant qui me parla longuement de son passé. De tout ce qu’il me dit, je n’ai retenu qu’une chose: quelques années plus tôt, alors qu’il tenait le meilleur hôtel d’un bourg de province, la politique avait causé sa ruine – il avait en effet perdu quelques centaines de dinars; mais à peine un mois plus tard, quand son camp était venu au pouvoir, il avait bénéficié de marchés juteux qui lui avaient rapporté gros.

— Là-dessus, fit-il, le gouvernement est tombé.

— Et vous avez de nouveau payé le prix fort?

— Non, je me suis retiré de la politique. Au début, effectivement, je soutenais financièrement le journal de notre parti, mais je n’allais pas voter et je ne cherchais pas spécialement à percer en politique. J’en ai fait bien assez. Les autres ne peuvent pas en dire autant… Et puis je me suis lassé de la politique. À quoi bon passer sa vie à se mettre en quatre? Aujourd’hui, je suis venu prier M. le ministre qu’on m’élise député aux prochaines élections.

— N’est-ce pas plutôt le peuple qui décide?

—Bah, c’est-à-dire… Oui, en principe, c’est le peuple qui décide, c’est ce que dit la Constitution; mais dans la pratique, c’est le bon vouloir de la police qui compte pour être élu.

Après m’être ainsi entretenu à loisir avec le public, je m’approchai de l’huissier et lui dis:

— Je sollicite une audience de M. le ministre.

L’air peu avenant, le préposé me regarda avec suffisance et une pointe de mépris, puis lâcha:

— Attends! Tu ne vois pas combien il y a de gens qui attendent?

— Je suis étranger et ne suis que de passage: je ne puis surseoir! dis-je avec civilité, en m’inclinant devant lui.

Le mot étranger produisit son effet et l’huissier, tout confus, se précipita sur-le-champ dans le bureau du ministre.

Celui-ci m’accueillit aussitôt avec gentillesse et m’invita à m’asseoir. Il va sans dire que j’avais auparavant décliné mon identité.

Sec comme un échalas, le ministre avait un visage dur et revêche, presque rebutant, bien qu’il fît effort pour être aussi aimable que possible.

—Alors, comment vous plaisez-vous chez nous, monsieur? me demanda-t-il en souriant froidement, à contrecœur.

Je couvris son pays et son peuple des éloges les plus flatteurs, puis j’ajoutai:

— Cette grande nation mérite particulièrement d’être félicitée pour sa direction pleine de sagesse et de bon sens. Tout ici est admirable, on n’a que l’embarras du choix!

Ravi de mon compliment, il répondit fièrement:

— Oh, ça pourrait être mieux, mais on fait ce qu’on peut!

— Non, non, monsieur le ministre, sans flagornerie, on ne saurait rêver mieux. Le peuple est très content, très heureux, je le vois bien. En seulement quelques jours, il y a eu tant de célébrations, tant de parades!

— C’est exact, mais de cette bonne disposition des masses il me revient quelque mérite pour avoir réussi à introduire dans la Constitution, en plus de toutes les libertés octroyées au peuple et qui sont totalement garanties, ce qui suit: «Tout citoyen de Servilie doit être d’humeur accorte et gaie; il doit saluer avec joie, en délégations nombreuses et avec force télégrammes, chaque événement d’importance et chaque initiative du gouvernement.»

— Je sais, monsieur le ministre, mais comment ces consignes peuvent-elles être mises en œuvre? demandai-je.

— Très facilement: nul n’est censé ignorer la loi! répondit-il en se donnant un air auguste.

—Fort bien, fis-je, mais s’il devait s’agir d’une chose défavorable au peuple, nuisant à ses intérêts et à ceux du pays? Par exemple, j’ai appris hier de monsieur le président du Conseil qu’on avait fermé la frontière nord à l’exportation des porcs, ce qui, à ce qu’il semble, sera infiniment dommageable au pays.

— C’est exact, mais on ne pouvait pas faire autrement! Il n’empêche que, aujourd’hui ou demain, d’innombrables délégations arriveront de tous les coins de Servilie pour complimenter le président du Conseil de la politique, si éclairée et si subtile, qu’il mène vis-à-vis de nos voisins du nord et amis! dit le ministre avec exaltation.

— Magnifique! On ne peut qu’envier un dispositif si judicieux et je prends moi aussi, en tant qu’étranger, la liberté de vous féliciter sincèrement pour cette loi géniale que l’on doit à vos talents et qui a apporté le bonheur au pays, balayé tous ses soucis et repoussé l’adversité.

— Pour le cas extrême où nos concitoyens oublieraient tant soit peu les obligations que la loi leur impose, j’ai déjà pris des dispositions: à toutes fins utiles, j’ai fait parvenir il y a trois jours à toutes les autorités de police du pays une circulaire confidentielle, par laquelle je leur recommande vivement que, pour l’occasion, les masses viennent aussi nombreuses que possible féliciter le président du Conseil.

— Et si d’ici quelques jours la frontière est réouverte à l’exportation des porcs, que pensez-vous faire? m’intéressai-je poliment.

— Rien de plus simple: j’envoie une deuxième circulaire confidentielle, dans laquelle j’ordonne pareillement à la police de faire en sorte que les masses viennent de nouveau, aussi nombreuses que possible, présenter leurs félicitations. C’est toujours un peu difficile au début, mais les gens s’habitueront petit à petit et finiront par venir d’eux-mêmes.

— Absolument, vous avez raison! répliquai-je à la surprenante réponse du ministre.

— On peut tout faire, monsieur, il suffit de vouloir et d’agir de concert. Nous autres au gouvernement, nous nous entraidons pour que les ordres de chacun des membres du cabinet soient exécutés avec la plus grande rigueur. Voyez-vous, aujourd’hui le ministre de l’instruction publique m’a transmis l’une de ses circulaires, afin que moi aussi je lui prête main forte et que j’ordonne à tous les organes de police, du ressort de mon administration, de se conformer strictement à cette circulaire émise par mon collègue de l’instruction publique.

— Le cas doit être d’importance, je suppose.

— D’extrême importance. Et il doit être traité toutes affaires cessantes. J’ai engagé les démarches nécessaires. Tenez, voyez vous-même.

Il me tendit une feuille de papier que j’entrepris de lire:

«Il s’avère que notre langue est, chaque jour davantage, dénaturée par nos concitoyens, certains allant même jusqu’à oublier la disposition légale selon laquelle “nul ne peut pervertir la langue nationale, ni intervertir l’ordre des mots dans la phrase ou faire usage de certaines formes à l’encontre des règles prescrites et établies, lesquelles sont édictées par une commission spéciale de grammairiens”; le mot rétiveté par exemple, ces concitoyens n’hésitent pas à le prononcer, insolemment et sans vergogne aucune, rétivité. Afin d’éviter que ne se reproduisent de tels phénomènes indésirables, dont les conséquences néfastes pour notre chère patrie peuvent être incalculables, j’ordonne par la présente que le mot rétiveté, qui a été à ce point défiguré, soit placé sous la protection de la force publique et que soit sévèrement punie, conformément à la loi, toute personne qui, de son propre chef, changerait un mot ou un autre, ou encore sa forme grammaticale, sans tenir compte des dispositions légales tout à fait explicites.»

— On peut donc être condamné pour ça? demandai-je complètement stupéfait.

— Naturellement, c’est un délit gravissime. Dans un cas comme celui-là, si la faute est attestée par des témoins, le coupable est passible de dix à quinze jours de prison!

Le ministre se tut un instant, puis il poursuivit:

— Vous devriez y réfléchir, monsieur! Cette loi, qui nous autorise à infliger une peine à tout individu qui ferait un usage non réglementaire des mots ou commettrait des fautes de grammaire, est d’une valeur inestimable, y compris sur le plan financier et politique. Réfléchissez-y, et vous en viendrez au point de vue qui s’impose!

J’eus beau m’absorber dans mes pensées, aucune idée sensée ne me vint à l’esprit. Plus je cogitais, moins je comprenais la signification des propos ministériels et, à vrai dire, moins je savais quel était l’objet de mes cogitations. Tandis que je me creusais vainement les méninges à propos de la curieuse loi en vigueur dans cet encore plus curieux pays, le ministre me regardait avec un sourire satisfait: les étrangers étaient loin d’avoir la rationalité et l’ingéniosité des habitants de Servilie, lesquels avaient su inventer ce qui, n’importe où ailleurs, passerait pour une authentique merveille d’intelligence.

— Alors, vous ne voyez pas? demanda-t-il, souriant, en m’examinant du coin de l’œil.

— Désolé, je ne vois vraiment pas.

— Eh bien, figurez-vous, cette loi fait preuve de la plus grande nouveauté et présente des avantages substantiels pour le pays. En tout premier lieu, les coupables règlent leur amende en espèces, ce qui rapporte à l’État des revenus fort appréciables, qu’il utilise pour combler le déficit des comptes de ses sectateurs, ou pour alimenter les fonds secrets grâce auxquels on récompense les partisans de la politique gouvernementale. Deuxièmement, sous son air innocent, cette loi, en plus des autres moyens à disposition, peut utilement aider le cabinet à trouver sa majorité au parlement, lors des élections législatives.

— Vous dites pourtant, monsieur le ministre, que votre Constitution accorde au peuple toutes les libertés.

— C’est exact. Le peuple a droit à toutes les libertés, ce qui ne veut pas dire qu’il les utilise! C’est-à-dire, en vérité, vous savez, nos nouvelles lois libérales, nous devrions les appliquer; mais disons que, par habitude, nous préférons néanmoins appliquer les anciennes.

Je me risquai à demander:

— À quoi bon, dans ce cas, en avoir promulgué de nouvelles?

— Chez nous, c’est la coutume de changer les lois le plus souvent possible et d’en avoir le plus grand nombre possible. Nous devançons en cela le monde entier. Rien qu’au cours des dix dernières années, quinze constitutions ont été promulguées; chacune a été successivement en vigueur, puis abolie, puis adoptée de nouveau, de sorte que personne ne peut s’y retrouver, nos concitoyens pas plus que nous-mêmes, personne ne peut savoir quels sont les textes applicables et ceux qui ne le sont plus…

Le ministre termina par ces mots :

— Et je prétends, monsieur, qu’en cela réside le génie et la culture d’un peuple!

— Vous avez raison, monsieur le ministre; il ne reste plus aux étrangers qu’à vous envier une si ingénieuse ordonnance.

Je lui fis bientôt mes salutations et sortis dans la rue.

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