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Méditations d’un bœuf ordinaire

Ce ne sont pas les merveilles qui manquent de par le vaste monde. Mais dans notre pays, comme chacun sait, il y en a tellement qu’elles n’ont plus rien de merveilleux. On trouve chez nous, à de très hautes fonctions, des gens qui ne pensent strictement rien; pour compenser, à moins que ce ne soit pour d’autres raisons, un simple bœuf des campagnes, que rien ne distingue des autres bœufs serbes, s’est mis à réfléchir. Dieu seul sait ce qui a bien pu se passer pour que ce génial bestiau se lance dans une entreprise aussi téméraire que l’exercice de la pensée! Car il est avéré qu’en Serbie, pratiquer cet art infortuné ne peut que vous créer des ennuis. Sans doute, dans sa naïveté, le pauvre diable ignore-t-il que cette activité, dans sa patrie, ne rapporte rien; sa lubie ne saurait donc être mise au compte d’un courage civique particulier. Il n’empêche que l’énigme reste entière: qu’a-t-il donc à raisonner, lui, un bœuf qui n’est ni électeur, ni conseiller communal, ni kmet, et que personne n’a élu député (ou, s’il a un certain âge, sénateur) d’une assemblée bovine? Et si le malheureux rêvait devenir ministre d’un pays de bœufs, alors il aurait dû, bien au contraire, s’exercer à penser le moins possible, en prenant exemple sur les éminents gouvernements de nations mieux loties que la nôtre qui, décidément, n’a pas de chance.

À la fin des fins, est-ce que cela nous regarde qu’un bœuf, quelque part en Serbie, ait repris à son compte un art abandonné des hommes? Après tout, penser est peut-être chez lui une disposition naturelle.

Mais de quel genre de bœuf s’agit-il donc? Un bœuf des plus ordinaire, avec — comme diraient les zoologues — une tête, un corps et des pattes, exactement comme ses congénères; il tire une charrette, broute de l’herbe, lèche du sel, rumine et beugle. Il s’appelle Sivonja.

Voilà donc comment il se mit à penser. Un jour, son maître l’attela au joug avec son comparse Galonja, entassa sur la charrette un lot de piquets — qu’il avait volés — et se rendit a la ville pour les vendre. Aux premiers faubourgs, le chargement était déjà écoulé. Le maître prit son argent, détela ses bêtes, les attacha, délia des fanes de maïs qu’il leur jeta et entra joyeusement dans une petite auberge pour s’y revigorer de quelques verres de gnôle bien mérités. Il y avait en ville quelque célébration: hommes, femmes, enfants couraient de tous côtés. Galonja, qui passait pour un sot parmi ses congénères, n’y prêtait pas la moindre attention; avec son sérieux habituel, il s’attaqua à son déjeuner, se sustenta copieusement, poussa quelques mugissements de satisfaction puis se coucha. Somnolant doucement, il entama ses ruminations. La foule bigarrée qui grouillait tout autour de lui le laissait complètement indifférent. Tranquillement, il somnolait, il ruminait. (Dommage qu’avec pareilles dispositions pour une brillante carrière, il n’ait pas été un homme.) Sivonja, lui, ne toucha pas à sa pitance. À son regard songeur et à sa triste mine, on savait du premier coup d’œil qu’on avait affaire à un penseur doté d’une âme tendre et sensible. Des gens, des Serbes, passaient à côté de lui, fiers de leur glorieux passé, de leur nom, de leur nation, et cette fierté se voyait à la droiture de leur maintien, à la raideur de leur démarche. À la vue d’un tel spectacle, Sivonja ressentit une incroyable injustice; le chagrin l’envahit, la douleur l’accabla. Il ne put supporter un sentiment si fort, si soudain, si violent: il laissa échapper un beuglement déchirant, ses yeux se remplirent de larmes. En proie à un indicible tourment, Sivonja se mit à penser:

«De quoi mon maître et ses compatriotes, les Serbes, sont-ils donc fiers? Pourquoi lèvent-ils la tête si haut et regardent-ils mon espèce avec tant de condescendance et de dédain?… Ils sont fiers de leur patrie, ils sont fiers que la clémence du destin les ait fait naître ici en Serbie. Mais moi aussi, ma mère m’a mis bas en Serbie. Non seulement c’est ma patrie et celle de mon père, mais mes aïeux et ceux de mon maître s’y sont établis ensemble après avoir quitté l’ancestrale terre slave. Pourtant, aucun de nous, les bœufs, ne s’en est jamais glorifié; en revanche, nous sommes toujours fiers de celui qui tire dans les montées les charges les plus lourdes. Jusqu’à aujourd’hui, aucun d’entre nous n’a jamais dit à un bœuf allemand: “Pour qui tu te prends, moi je suis un bœuf serbe, ma patrie c’est la fière Serbie, c’est ici que tous mes aïeux ont été mis bas, c’est ici, dans cette terre, que se trouvent les tombes de mes ancêtres.” Jamais nous ne nous en sommes vantés, Dieu nous en garde, ça ne nous a même pas effleuré l’esprit, tandis qu’eux, ils s’en font une gloire. Drôles de gens!»

À ces pensées, Sivonja secoua la tête, la clochette autour de son cou tinta, on entendit le joug craquer.

Ouvrant les yeux, Galonja meugla à son comparse:

— Tu recommences tes bêtises! Mange, espèce d’imbécile, et engraisse un peu, on te voit les côtes; si penser était une bonne chose, les hommes ne nous l’auraient pas laissée, à nous les bœufs. On n’aurait pas eu cette chance!

Sivonja lui jeta un regard de commisération, détourna la tête et se replongea dans ses méditations:

«Ils se glorifient de leur brillant passé. Ils ont Kosovo Polje[1], ils ont la bataille de Kosovo. Ah! la belle affaire, car là-bas, est-ce que ce n’étaient pas déjà mes aïeux qui tiraient pour leur armée la cantine et le matériel de guerre? Sans nous, les hommes auraient été bien obligés de s’acquitter tout seuls de cette tâche. Ils ont l’insurrection contre les Turcs. Grande et noble cause, mais qui a fait partie des insurgés? Ces crétins vaniteux, incapables de rien, qui se pavanent à côté de moi en fanfaronnant, ce sont eux, peut-être, qui ont déclenché le soulèvement! Il suffit de prendre l’exemple de mon maître. Lui aussi, il se glorifie de l’insurrection, il se vante bruyamment que son arrière-grand-père ait péri en héros dans la guerre de libération. Est-ce que le mérite lui en revient, à lui? Son arrière-grand-père avait le droit d’être fier, mais lui non; son arrière-grand-père est mort pour que son descendant, mon maître, puisse être libre. Et il l’est, mais il en fait quoi, de sa liberté? Il vole des piquets, grimpe sur sa charrette et c’est à moi de tirer tout le chargement, pendant que lui, il dort dans la carriole. Maintenant qu’il a vendu ses piquets, il boit de la gnôle, se tourne les pouces et s’attribue la gloire d’un brillant passé. Combien de mes aïeux a-t-on massacrés lors de l’insurrection, pour que les combattants aient de quoi manger? Est-ce que ce n’étaient pas encore mes aïeux qui, à l’époque, traînaient le matériel de guerre, les canons, la cantine, les munitions? Et pourtant, nous n’aurions jamais l’idée de nous parer des mérites qui sont les leurs, car nous n’avons pas changé, nous faisons aujourd’hui encore notre devoir, comme nos aïeux ont toujours fait le leur, consciencieusement, patiemment.

«Ils se flattent des souffrances de leurs ancêtres, de cinq cents ans de servitude. Mes semblables et moi, nous peinons depuis que l’espèce existe, et aujourd’hui, nous peinons toujours, nous sommes toujours asservis, ce n’est pas pour autant que nous avons jamais sonné le tocsin. Ils disent que les Turcs les ont torturés, massacrés, empalés. Mes aïeux aussi, ils ont été massacrés, par les Serbes autant que par les Turcs d’ailleurs… rôtis sur la broche… et qu’est-ce qu’on ne leur a pas encore fait subir…

«Ils sont fiers de leur religion mais ils ne croient à rien. Est-ce que c’est ma faute à moi, et à tous mes congénères si on ne nous admet pas dans la communauté des chrétiens? Leur foi leur prescrit “Tu ne voleras point” et que fait mon maître? Il vole et va boire l’argent qu’il a retiré de son forfait. Leur foi leur commande “Tu aimeras ton prochain” et que se font-ils les uns aux autres? Du mal, exclusivement. Chez eux, il suffit de ne pas causer de mal pour être le meilleur des hommes et devenir un exemple de vertu; évidemment, ça ne leur viendrait pas à l’esprit d’exiger que, en plus, ce meilleur des hommes fasse aussi quelque chose de bien. Voilà à quoi ils sont réduits: leurs parangons de vertu ne sont que de pacotille, qui se bornent à ne faire de mal à personne.»

Sivonja poussa un soupir si profond qu’un nuage de poussière s’éleva du chemin.

I reprit le cours de ses sombres méditations:

«Est-ce que nous ne sommes pas meilleurs qu’eux tous, moi et mes semblables? Je n’ai tué personne, n’ai médit de personne, n’ai rien volé à personne, je n’ai révoqué aucun fonctionnaire par pur arbitraire, n’ai pas créé de déficit dans les caisses de l’État, ne suis pas coupable de banqueroute frauduleuse, je n’ai jamais arrêté ni mis aux fers des innocents, je n’ai pas calomnié mes camarades, ni trahi mes principes de bœuf, ni porté de faux témoignage, je n’ai jamais, en bon ministre, causé de mal à mon pays, et outre que je n’ai jamais rien fait de mal, je fais même le bien à ceux qui me font du mal. A peine ma mère m’avait-elle mis bas qu’aussi-tôt ces gens méchants me prenaient jusqu’au lait maternel. Et l’herbe des prés, ce doit bien être pour nous, les bœufs, que Dieu l’a créée, pas pour les hommes, il n’empêche que même ça, ils nous l’enlèvent. Et nous, malgré tout ce qu’ils nous font subir, nous continuons de tirer les charrettes des hommes, nous continuons de labourer leurs champs et c’est grâce à nous s’ils ont du pain. Personne ne reconnaît pour autant les services que nous rendons à la patrie…

«Quant à manger maigre, leur religion leur ordonne, à eux les hommes, de respecter les jours de jeûne; or, même ce peu d’abstinence, ils ne le supportent pas, alors que moi et toute mon espèce nous faisons carême toute notre vie, depuis l’instant où ils nous arrachent au sein maternel.»

Sivonja baissa la tête, la releva l’air soucieux, renifla furieusement; on aurait dit que quelque chose d’important le tracassait. Tout à coup, il poussa un meuglement joyeux:

«Ça y est! J’ai trouvé! Ce doit être ça!»

Il poursuivit son raisonnement:

«Oui, c’est ça: ils sont fiers de leur liberté et de leurs droits civiques. Il faut que j’y réfléchisse sérieusement.» Mais il avait beau penser tant et plus, quelque chose clochait.

«En quoi consistent-ils, leurs droits? Que la police leur ordonne de voter, ils votent; nous aussi, nous pourrions en faire autant et meugler “Pour! Pour! Pour!” Mais s’ils n’en reçoivent pas l’ordre, ils n’ont pas le droit de voter ni de se mêler de politique, exactement comme nous. Ils supportent sans broncher le cachot et les coups, sans qu’ils aient rien fait de mal. Nous au moins, nous beuglons et nous remuons la queue; eux, ils n’ont même pas ce courage civique.»

Sur ces entrefaites, le maître sortit de l’auberge. Ivre, titubant, les yeux troubles, il balbutiait des mots incompréhensibles. Il zigzagua vers la charrette.

«Voilà comment ce fier descendant use de la liberté que ses ancêtres ont conquise en versant leur sang. Bon, d’accord, mon maître est un ivrogne et un voleur, mais les autres, à quoi leur a-t-elle servi, leur liberté? À ne surtout rien faire, à se vanter du passé de leurs ancêtres et à s’attribuer leurs mérites, auxquels j’ai une petite part quand ils n’en ont aucune.

«Nous les bœufs, nous sommes restés bons travailleurs, assidus, utiles, autant que l’étaient nos aïeux. Nous sommes des bœufs, c’est un fait, mais nous pouvons être fiers de notre dur labeur et des mérites qui nous reviennent.»

Poussant un gros soupir, Sivonja tendit le cou pour recevoir le joug.

 

Source: Domanović, Radoje, Au fer rouge, Non lieu, Paris, 2008 (traduit par Ch. Chalhoub).

 

[1] Lieu de la bataille de Kosovo contre les Turcs en 1389. (N.d.T.)

Servilie (5/12)

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Une fois dehors, je fus surpris: un monde fou, à perte de vue, déferlait de tous côtés et convergeait par groupes devant une grande bâtisse. Chaque groupe brandissait sa bannière, sur laquelle étaient inscrits le nom de sa région d’origine et, au-dessous, les mots «Sacrifions tout pour la Servilie» ou encore «Nous aimons la Servilie plus encore que ses cochons».

La rue avait un air de fête inhabituel, les maisons étaient pavoisées de drapeaux blancs frappés en leur milieu des armes nationales, toutes les boutiques étaient closes et le trafic totalement interrompu.

— De quoi s’agit-il? demandai-je avec curiosité à un passant.

— D’une célébration. Vous n’êtes pas au courant?

— Non.

— Ça fait pourtant trois jours qu’on en parle dans les journaux. Notre grand dirigeant et grand diplomate, dont la patrie ne mesure plus les immenses mérites, et qui a une influence déterminante sur la politique extérieure et intérieure du pays, a eu un gros rhume, que la grâce divine et l’extrême dévouement des médecins ont guéri: désormais, rien ne l’empêche plus de consacrer toute son attention et toute sa sollicitude au bien et au bonheur de cette nation martyrisée, et de la conduire vers un avenir encore meilleur.

Une foule innombrable se retrouva devant la demeure du grand homme d’État; il y avait là une telle densité d’hommes, de femmes et d’enfants que même la pluie la plus drue n’aurait pu tomber jusqu’au pavé. Tout le monde enleva son couvre-chef; dans chaque groupe, quelqu’un avait noté un discours patriotique sur un papier qu’on voyait dépasser de sa poche.

Quand le vénérable homme d’État apparut à son balcon, un tonnerre de vivats déchira l’atmosphère, résonnant dans la ville entière. On entendit cliqueter les espagnolettes de toutes les maisons environnantes et les visages se pressèrent aux fenêtres. Tout l’espace fut envahi de curieux, les clôtures, les toits, jusqu’aux combles, d’où émergeaient par chaque lanterneau deux ou trois têtes au moins.

Les acclamations cessèrent, un silence de plomb s’abattit, et une petite voix chevrotante stridula dans la foule:

— Ô toi, sage dirigeant!…

L’orateur fut interrompu par une tempête d’exclamations véhémentes:

— Vivat! Vivat! Vivat!

Quand la foule de fervents patriotes se fut calmée, il poursuivit :

— Dans ma région, les gens pleurent d’allégresse à chaudes larmes et s’agenouillent pour rendre grâce au Créateur très miséricordieux, dont la clémence a épargné à notre peuple une grande infortune en te rendant la santé! Puisses-tu vivre longtemps, ô grand dirigeant, pour le bonheur et la fierté du pays!

Des milliers de bouches s’écrièrent:

— Hourra!

Le sage homme d’État remercia l’orateur de ses sincères compliments et rappela qu’à l’avenir toutes ses pensées, tous ses sentiments continueraient de tendre au renforcement de la culture, de l’économie et du bien-être de la chère patrie.

Il va de soi qu’un nombre incalculable de vivats saluèrent son discours.

Une dizaine d’orateurs de tous les coins du pays se succédèrent ainsi, et à chaque discours le vénérable homme d’État répondait par une courte déclaration patriotique. Naturellement, le tout était ponctué des mêmes «Vivat!» exaltés et retentissants.

L’accomplissement de tous ces rites dura un certain temps. Quand ce fut fini, la musique se mit à jouer à travers toutes les rues; la foule déambulait dans tous les sens, la fête n’en avait que plus de faste.

Le soir, il y eut une illumination de la ville; accompagnant la multitude d’ardents patriotes portant flambeau, la musique déchirait de nouveau l’atmosphère de cette heureuse cité; haut dans le ciel noir, des fusées éclataient en gerbes de lumière qui faisaient resplendir, comme tissé de minuscules étoiles, le nom du grand dirigeant.

Après quoi, une nuit profonde et silencieuse tomba; les habitants du merveilleux pays de Servilie, fatigués d’avoir rempli leurs nobles obligations civiques, dormirent du sommeil du juste, rêvant de l’avenir radieux et de la grandeur de leur chère patrie.

Ébranlé par toutes ces impressions étranges, je ne pus fermer l’œil de la nuit. Ce n’est que juste avant l’aube que je sombrai dans le sommeil, tout habillé et la tête appuyée sur la table; il me sembla qu’une voix terrible et démoniaque me disait, dans un éclat de rire sardonique:

— La voilà, ta patrie!… Ha, ha, ha, ha!…

Je me réveillai en sursaut et me mis à trembler sous l’effet de cet horrible présage; dans mes oreilles résonnait encore ce «Ha, ha, ha, ha!» plein de méchanceté.

Le lendemain, on parlait de ces festivités dans tous les journaux du pays. Celui du gouvernement n’était pas en reste, qui publiait moult télégrammes, envoyés des quatre coins de Servilie et portant un nombre incalculable de signatures, dans lesquels on regrettait de n’avoir pu venir en personne exprimer sa joie suite à l’heureuse guérison du grand dirigeant.

De surcroît, le médecin en chef de ce dernier devint tout d’un coup un personnage célébré. Toute la presse mentionnait les citoyens éclairés de tel ou tel bourg, tel ou tel arrondissement ou district, qui allaient gratifier le docteur Miron (c’est ainsi qu’il s’appelait) de tel ou tel présent de grande valeur en hommage à ses mérites. L’un des quotidiens écrivait:

«Nous apprenons que la ville de Bourg-la-Rapine, à l’instar d’autres cités, prépare elle aussi un cadeau précieux pour le docteur Miron. Il s’agit d’une statuette en argent représentant Esculape; il tient dans ses mains un encrier, également en argent, autour duquel sont entrelacés deux serpents dorés dont les yeux sont en diamant et qui portent des fleurs dans leur gueule. Sur la poitrine d’Esculape, les mots suivants seront gravés en lettres d’or: “Au docteur Miron, avec notre reconnaissance éternelle pour services rendus à la Patrie, les citoyens de Bourg-la-Rapine.”»

Les journaux débordaient de dépêches de cette nature. Tout le pays préparait des présents de prix pour cet heureux docteur Miron et lui exprimait par voie de télégramme sa reconnaissance. Une ville s’était prise d’un tel engouement qu’elle avait commencé à édifier une grandiose villa, sur laquelle devait être apposée une gigantesque plaque de marbre exprimant la reconnaissance populaire.

Il est évidemment inutile de préciser qu’on fit aussitôt exécuter et reproduire un tableau du grand dirigeant en train de serrer la main du médecin et de le remercier de son extrême dévouement. Au bas du tableau, on pouvait lire:

«Merci à toi, fidèle Miron, d’avoir écarté de moi la maladie qui m’empêchait de me consacrer tout entier au bonheur de ma chère patrie!

— Je n’ai fait que remplir mon devoir sacré vis-à-vis de la patrie!»

Au-dessus de leurs têtes, dans les nuages, une colombe planait, qui tenait dans son bec une oriflamme portant les mots: «La Servilie s’en remet au Seigneur miséricordieux, qui écarte d’elle tous les maux.»

Au-dessus de la colombe, un énorme titre disait: «En souvenir du jour qui vit l’heureuse guérison du grand dirigeant Simon» (c’est ainsi qu’il devait s’appeler, si je me souviens bien).

Parcourant les rues et les auberges, les gamins apportaient partout ces images en criant à tue-tête:

— Dernières images! Le dirigeant Simon et le docteur Miron!…

Après avoir lu quelques journaux (pratiquement chacun donnait une volumineuse biographie du célèbre médecin défenseur de la patrie), je résolus d’aller chez M. le ministre de l’économie.

Celui-ci, un petit homme malingre d’âge plutôt avancé, grisonnant, des lunettes sur le nez, m’accueillit plus gentiment que je n’aurais pu m’y attendre. Il prit place à son bureau après m’avoir fait asseoir. La table était ensevelie sous de vieux livres aux feuilles jaunies, à la couverture usée jusqu’à la corde.

— Je ne suis pas peu fier, autant vous le dire tout de suite. Vous ne pouvez pas savoir comme je suis content! À votre avis, qu’est-ce que j’ai bien pu découvrir?

— Un moyen qui vous permettra d’améliorer l’économie du pays.

— Vous n’y êtes pas du tout! L’économie? C’est par de bonnes lois qu’on l’améliore. Ce n’est même plus la peine d’y penser.

Je ne sus que répondre. L’air bienveillant, le sourire béat, le ministre me montra un gros volume tout écorné:

— À votre avis, de quelle œuvre s’agit-il?

Je fis comme si c’était en train de me revenir à l’esprit mais il reprit, avec le même sourire béat, en savourant chaque mot:

— L’Iliade d’Homère!… Et dans une édition très, très rare!

Il guettait sur mon visage les signes de l’étonnement.

Pour être étonné, je l’étais, mais pas vraiment pour les mêmes raisons; je fis pourtant semblant d’être émerveillé par la rareté de l’édition.

— Magnifique! déclarai-je.

— Et je ne vous ai pas encore signalé que cette édition est épuisée!…

— Grandiose! m’écriai-je transporté.

Et je me mis aussitôt à examiner le livre en prenant un air bouleversé, passionné par ladite rareté.

C’est à grand peine que je réussis, en harcelant le ministre de questions de toutes sortes, à détourner la conversation de cet Homère, dont je n’avais jamais entendu parler.

— Je prends la liberté, monsieur le ministre, de vous interroger sur ces bonnes lois qui régissent l’économie! dis-je.

— À vrai dire, ce sont des lois classiques. Croyez-moi, aucun pays ne dépense autant que nous pour l’édification de son économie.

— Il le faut bien, dis-je, c’est la base fondamentale du progrès, dans n’importe quel pays.

— C’est exactement ce que j’avais en tête, moi aussi quand j’ai fait élaborer les meilleures lois possible et fait voter le budget le plus élevé possible pour l’édification de l’économie et de l’industrie du pays.

— À combien s’élève le budget, si je peux me permettre, monsieur le ministre?

— L’an passé, sous le ministère précédent, il était inférieur, mais j’ai obtenu, en me démenant beaucoup, qu’on y consacre cinq millions de dinars.

— Pour votre pays, cela devrait suffire!

— Ça peut aller… Et figurez-vous que la loi prévoit aussi la clause suivante: «Le blé et toutes les autres céréales doivent donner lieu aux moissons les plus opulentes.»

— C’est une loi opportune, dis-je.

Le ministre eut un sourire de satisfaction et poursuivit:

— J’ai réorganisé mon administration de sorte qu’il y ait, dans chaque village, un bureau économique de cinq fonctionnaires, dont le plus expérimenté est directeur de l’économie pour ce village. Ensuite, dans chaque chef-lieu d’arrondissement, un agent de l’État, secondé par un grand nombre de fonctionnaires, est chargé de l’économie pour tout l’arrondissement. Au niveau supérieur, il y a les délégués régionaux à l’économie; il y en a vingt en tout, conformément au découpage territorial de notre pays. Chacun de ces délégués régionaux, secondé par ses subordonnés, a toute latitude pour contrôler que tous les autres fonctionnaires remplissent les devoirs de leur charge et œuvrer au renforcement de l’économie dans toute la région. C’est par leur entremise que le ministère (qui a vingt services, chacun dirigé par un chef de service chapeautant de nombreux fonctionnaires) correspond avec l’ensemble de la région. Chaque chef de service correspond avec l’un des délégués régionaux à l’économie, après quoi, par l’intermédiaire de son secrétaire particulier, il rend compte au ministre.

— Quelle terrifiante bureaucratie! fis-je observer.

— Assez imposante en effet. De tous les ministères, c’est le nôtre qui a le plus de dossiers à traiter. Nos fonctionnaires n’ont pas un instant dans la journée pour lever le nez de leurs papiers.

Après une courte pause, le ministre poursuivit:

— J’ai également fait en sorte que chaque village dispose d’une bibliothèque bien organisée, qui doit être fournie en ouvrages de qualité sur l’agriculture, l’entretien des forêts, l’élevage du bétail, l’apiculture et les autres branches de l’économie.

— Les paysans sont certainement enclins à la lecture?

— C’est impératif, tout comme les obligations militaires. Chaque travailleur des campagnes doit passer deux heures le matin et deux l’après-midi à la bibliothèque, où il doit lire (s’il est illettré, on lui fait la lecture); en outre, les fonctionnaires donnent aux paysans des conférences sur la manière contemporaine et rationnelle d’exploiter la terre.

— Mais alors, quand donc travaillent-ils aux champs? demandai-je.

— Je vais vous expliquer. C’est l’impression qu’on a au début. Le processus est lent, à première vue il n’a pas l’air des plus approprié mais plus tard, on verra bien l’effet salutaire de cette vaste réforme. Je suis profondément convaincu que le plus important est de consolider d’abord la théorie, après cela ira tout seul, et alors on verra bien que tout ce temps passé à l’étude théorique de l’économie va nous être rendu au centuple. Il faut, mon cher monsieur, une base solide et un fondement sain avant de construire la maison!

Enfiévré par son discours, le ministre s’épongea le front.

— J’adhère entièrement à ces vues géniales sur l’économie! dis-je avec enthousiasme.

— Et le compte des cinq millions de dinars, tels que je les ai répartis, tombe juste: deux millions pour les salaires des fonctionnaires, un pour les honoraires des auteurs de manuels d’économie, un pour la fondation des bibliothèques et un pour les indemnités journalières des fonctionnaires. Cela fait cinq millions tout rond.

— Quel arrangement magnifique!… Vos dépenses pour les bibliothèques ne sont pas négligeables…

— C’est que, voyez-vous, je viens d’émettre une circulaire ordonnant qu’on les approvisionne aussi en manuels de grec et de latin, en plus de ceux d’économie, de sorte que les paysans, après le travail des champs, puissent s’élever en apprenant les langues classiques. Chaque salle de lecture dispose d’Homère, de Tacite, de Patrocle et de quantité d’autres grandes œuvres de la littérature classique.

— Splendide! m’exclamai-je, les bras au ciel.

Je me levai aussitôt et pris congé de M. le ministre; j’avais la tête farcie de cette vaste réforme, que je ne pouvais pas comprendre.

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