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Mer morte (2/5)

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Tout cela n’est chez nous que l’amorce du bien. Nous avons été des enfants sages et disciplinés et, d’année en année, chaque génération promet toujours plus sûrement que tous les citoyens de notre pays seront bientôt pareillement sages et disciplinés. Mais qui sait si ce temps bienheureux viendra où nos aspirations, en tous points conformes aux pensées et aux idéaux de feue ma géniale tante, se réaliseront complètement dans notre mère patrie, cette Serbie martyrisée que nous aimons d’un amour si ardent et si sincère.

Qui sait si viendra jamais le temps où nos désirs seront exaucés et où sera mis en œuvre ce programme politique idéal qui est le nôtre:

Article 1

Personne ne fait rien.

Article 2

Tout Serbe majeur bénéficie d’un salaire de départ de 5 000 dinars.

Article 3

Au bout de cinq ans, n’importe quel Serbe a droit à sa retraite pleine et entière (cela vaut également pour n’importe quelle Serbe, dans le cas d’un foyer sans mâle serbe).

Article 4

L’allocation de retraite est augmentée tous les ans de 1 000 dinars.

Article 5

L’Assemblée nationale est tenue de prendre une résolution, laquelle sera considérée comme partie intégrante de la Constitution, stipulant que les fruits, plus généralement les végétaux utiles, le blé et toutes les autres céréales doivent donner lieu à des récoltes surabondantes, et ce deux fois par an uo, dans le cas où le budget de l’État ferait apparaître un déficit, trois fois, voire plus selon les besoins, comme la Commission des finances en disposera (sur cette résolution le Sénat devra, par exception et pour des raisons patriotiques, être du meme avis que l’Assemblée).

Article 6

Le bétail, quel qu’il soit, gros ou petit, mâle ou femelle, se développe excellemment, comme le prescrit la loi, c’est-à-dire comme l’autorisent les deux chambres, et se reproduit très rapidement.

Article 7

Le bétail ne peut en aucun cas recevoir un salaire financé par les fonds publics, exception faite des besoins de l’État en situation d’urgence.

Article 8

Toute personne qui penserait aux affaires de l’État sera condamnée.

Article 9

Finalement, il est interdit de penser à quoi que ce soit, sauf autorisation expresse de la police, car penser porte atteinte au bonheur.

Article 10

En premier lieu, la police ne doit absolument rien penser sur rien.

Article 11

Toute personne qui prétendrait (pour rire) faire du commerce est tenue de gagner énormément: mille dinars pour un dinar.

Article 12

On sème tous les mois robes, colliers, jupons et autres articles pour femmes, aux couleurs variées et à la dernière mode française. Ils prennent très bien et donnent vite leurs fruits, sous tous les climats et sur tous les terrains. Chapeaux, gants et petits accessoires peuvent également se cultiver en pot (toute culture doit être faite conformément aux dispositions de la loi).

Article 13

Il n’est donné naissance à aucune progéniture. Si par extraordinaire des enfants devaient se trouver là, des machines spéciales se chargeraient de les élever et de les éduquer. Au cas où la patrie aurait un besoin pressant de citoyens, une fabrique d’enfants serait érigée.

Article 14

Personne ne paie d’impôts.

Article 15

Tout remboursement de dettes et tout paiement d’impôts sont sévèrement condamnables. Cette clause vaut pour tout un chacun, sauf s’il est établi que l’auteur du délit est un malade mental.

Article 16

Tout ce qui est superflu est aboli: les belles-mères, la Cour des comptes et les services subordonnés, la dette flottante de l’État et les dettes privées, les betteraves, les haricots, le latin et le grec, les concombres pourris, tous les cas de toutes les déclinaisons, avec ou sans préposition, les brigades spéciales de la police, la question porcine[1], le bon sens, sans oublier la logique.

Article 17

Celui qui réussirait l’unification des Serbes sera arrêté sur-le-champ au nom de la nation reconnaissante.

Quel programme extraordinaire! Même l’opposition politique doit en convenir, à supposer que pareil programme puisse avoir le moindre opposant. Hélas, c’est bien en vain: nos nobles désirs ne sont toujours pas exaucés.

Mais là où nous avons échoué, malgré tous nos efforts, d’autres que nous, plus chanceux, ont réussi.

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[1] Allusion au long conflit douanier entre la Serbie et l’Autriche-Hongrie, qui culmina lors de la «guerre des cochons» de 1906–1911. Ce conflit manifestait notamment l’hostilité de Vienne aux tendance russophiles de la politique serbe. (N.d.T.)