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Servilie (7/12)

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Dans la rue, un monde fou affluait de nouveau et faisait un tapage à vous crever les tympans.

«Où vont donc tous ces gens? Que se passe-t-il encore?… Une délégation, probablement…» me dis-je en m’étonnant de cette foule innombrable, bariolée et hétéroclite. J’abordai le premier venu:

— Où se précipitent tous ces gens?

Profondément outragé par ma question idiote, il me toisa d’un air furieux, me tourna le dos et rejoignit la foule.

J’en interrogeai un deuxième, puis un troisième; les deux me jetèrent un regard méprisant sans me répondre. Je finis par tomber sur quelqu’un que j’avais déjà rencontré au lancement d’un nouveau journal patriotique (ce qui n’a rien d’extraordinaire, vu qu’il en sortait plusieurs chaque jour dans ce pays) et lui posai la même question:

— Où se précipitent tous ces gens?

Je tremblais que cela ne se passât, avec ce patriote de ma connaissance, encore plus mal qu’avec les autres.

Lui aussi me lança un regard méprisant puis lâcha, outré, en s’étranglant d’indignation:

— Quelle honte!

Je rougis et parvins juste à bredouiller:

— Pardonnez-moi, je n’avais pas l’intention de vous froisser, je voulais seulement vous demander…

— Ah ça, tu peux bien demander! Tu viens de quelle planète? Tu n’as pas honte de demander ce que le dernier des bourricots sait déjà? Notre pays souffre mille souffrances et nous, ses dignes fils, nous nous précipitons à son secours. Mais toi, tu tombes des nues, tu n’es pas au courant de ce grand événement! proféra-t-il, la voix frémissant de patriotisme offensé.

M’excusant, me justifiant longuement de la faute si grossière que mon inconséquence m’avait fait commettre, j’implorai son pardon.

Il revint à de meilleures dispositions et me raconta que les Anoutes, cette tribu belliqueuse, faisaient des incursions en Servilie depuis le sud et se livraient à de terribles exactions.

— On vient d’apprendre qu’ils ont exterminé la nuit dernière moult familles, incendié moult maisons et pris en butin moult bétail! poursuivit-il.

— C’est horrible! dis-je en tressaillant d’effroi.

L’idée me traversa l’esprit de foncer au sud du pays me colleter avec les Anoutes, tant le calvaire que leur barbarie infligeait à d’innocents et paisibles citoyens me faisait mal. Je me sentais une force de jeune homme, oubliant tout simplement que j’étais un vieux bonhomme usé et impuissant.

— Est-ce qu’on peut rester indifférent à ces massacres et à ce comportement bestial de nos voisins? reprit le patriote de ma connaissance.

— Sûrement pas! m’écriai-je, transporté par ces paroles enflammées. Plutôt être cent pieds sous terre!

— Voilà pourquoi tous les citoyens se précipitent au meeting. Il faudrait être inconscient pour ne pas y aller. Mais chaque corporation tiendra sa propre assemblée de son côté.

— Ah bon, pourquoi?

— Pourquoi?… Notre éternelle discorde, pardi! Il n’empêche que chacune des assemblées prendra sa décision à l’unanimité, une décision patriotique. D’ailleurs, plus il y en a, mieux ça vaut; l’important, quand il s’agit de notre chère patrie, c’est d’être tous unis par les sentiments et les pensées, c’est de respirer du même souffle.

Et en effet, les gens partirent par groupes dans diverses directions; chaque groupe faisait diligence vers le lieu assigné où devait se tenir son assemblée.

Comme je ne pouvais naturellement assister à toutes les réunions, je m’acheminai avec le gars de ma connaissance et son groupe. C’étaient des fonctionnaires de justice et de police.

Nous entrâmes dans un hôtel, dans une vaste salle où l’on avait déjà disposé des sièges et tendu un tapis vert sur une table à l’intention des organisateurs du meeting. Chacun prit place, les patriotes citoyens sur les chaises, les organisateurs à la table.

— Frères! commença l’un d’eux. Vous savez déjà pourquoi nous sommes ici réunis. Ce qui nous rassemble tous, c’est un noble sentiment, le désir de trouver un remède et de barrer la route aux assauts impudents des bandes d’Anoutes dans les zones sud de notre chère patrie, le désir de venir en aide aux malheureuses populations qui endurent ce fléau. Cependant, messieurs, avant toute chose et comme vous le savez, il est d’usage dans de telles circonstances d’élire un président, un vice-président et des secrétaires de séance.

Après un long brouhaha, celui qui avait ouvert le meeting fut élu président et les autres organisateurs désignés aux fonctions secondaires du bureau.

Quand l’ensemble du comité, conformément à des us et coutumes solidement établis, eut remercié l’assemblée de patriotes de l’insigne honneur qui lui était fait, le président agita sa sonnette et déclara la séance ouverte.

— Quelqu’un souhaite-t-il prendre la parole? demanda-t-il.

Un quidam se manifesta au premier rang pour dire qu’il était de rigueur que l’assemblée transmît ses salutations au gouvernement ainsi qu’au grand et sage dirigeant, lequel ferait part au souverain lui-même de leur fidélité et de leur loyauté à tous.

L’assemblée accepta cette suggestion et on prépara aussitôt un message écrit, qui tut adopté par acclamation; il y avait juste à rectifier l’ordre des mots[1] par-ci par-là, conformément aux règles de la syntaxe.

Les orateurs se succédèrent à la tribune, de plus en plus virulents. Chaque discours n’était qu’affliction, amour de la patrie, courroux à l’égard des Amautes. Chaque orateur était d’accord avec tous les précédents et proposait qu’on prît immédiatement, là en réunion, sans le moindre délai car l’affaire était par ailleurs de nature urgente, une ferme résolution par laquelle on condamnerait avec la plus grande énergie les agissements barbares des Anoutes.

On désigna sans attendre trois participants, ayant une bonne maîtrise de la langue, pour élaborer la résolution dans l’esprit convenu et la lire à l’assemblée aux fins d’approbation.

Au même instant, l’un des trois se présenta devant l’assistance avec un texte tout prêt et réclama de pouvoir en donner lecture, après quoi, si la salle était d’accord avec ce texte, il n’y aurait qu’à l’adopter.

On accéda à sa demande et il se mit à lire:

«Les fonctionnaires des corps de justice et de police, réunis ce jour en assemblée, profondément affectés par les regrettables événements qui se déroulent, hélas quotidiennement, dans les régions méridionales du pays, du fait du comportement barbare des bandes d’Anoutes, sont amenés à proclamer ce qui suit:

  1. Nous déplorons amèrement que nos compatriotes du Sud soient frappés par une telle calamité et une telle infortune.
  2. Nous condamnons de la manière la plus ferme les agissements sauvages des Anoutes et nous nous écrions: À bas! à bas les Anoutes!
  3. Nous constatons avec écœurement et dédain que les Anoutes ne sont pas un peuple civilisé et qu’ils sont indignes de l’attention de leurs éclairés voisins.»

La résolution fut, dans ses grandes lignes, adoptée à l’unanimité mais, lors du débat houleux sur le détail des clauses, on décida d’ajouter au point 2, à côté du mot sauvages, le mot dégoûtants.

On donna ensuite mandat au bureau de signer le texte au nom de l’assemblée, et celle-ci se dispersa dans la plus grande discipline.

De nouveau, le tumulte envahit les rues où se pressaient tous les gens qui revenaient des nombreux meetings patriotiques.

On pouvait voir à leurs visages qu’ils avaient l’âme en paix – la paix du juste qui vient d’accomplir son lourd mais noble et généreux devoir.

J’entendis à de multiples reprises la même discussion:

— On n’aurait pas dû être aussi durs, argumentait l’un.

— Comment ça, on n’aurait pas dû? On a bien fait. Non mais, qu’est-ce que tu t’imagines? Avec des gens d’une telle bestialité, il faut être dur et sans pitié! s’énervait l’autre.

— Je sais, je sais, mais quand même, ça manque de tact! reprenait le premier.

— Parce que tu voudrais encore du tact! Qu’on n’aille surtout pas froisser ces braves gens, hein? Ils n’ont que ce qu’ils méritent, qu’ils lisent et qu’ils tremblent! continuait l’autre, la voix frémissant d’indignation.

— Mais justement, c’est à nous, en tant que nation civilisée, d’être plus magnanimes qu’eux; après ce qui s’est passé, il faut être prudent et ne pas froisser le pays voisin, expliquait notre pacifique partisan du tact.

Dès la fin de l’après-midi, la presse publiait les nombreuses motions votées pendant la journée aux meetings patriotiques. Pour voler au secours du pays, personne n’avait manqué à l’appel. Les journaux étaient inondés de résolutions: celle des professeurs à l’occasion des regrettables événements dans le sud de la Servilie, celle de la jeunesse, celle des instituteurs, celle des officiers, celles des ouvriers, des commercants médecins, des commis aux écritures; en un mot, personne n’avait manqué à l’appel. Toutes les résolutions étaien rédigées dans le même esprit, toutes étaient fermes et déterminées toutes contenaient ces «profondément affectés», ces «nous condamnons de la manière la plus ferme» et autres formules consacrées.

Le soir, la ville se livra de nouveau aux réjouissances, aux-quelles succéda le sommeil calme, paisible et serein des patriotes, des vaillants fils de l’heureux pays de Servilie.

Les nouvelles de la province arrivèrent le lendemain. Il n’y avait pas un seul patelin qui n’eût pris une ferme résolution à l’occasion des «derniers et regrettables événements», comme disaient les habitants.

En récompense de ces grands services rendus à la patrie, il va sans dire que chacun fut, à un degré ou à un autre, couvert de décorations pour bravoure et autres vertus citoyennes.

Je fus moi-même enthousiasmé à un tel point par ce peuple exubérant, habité par la conscience civique, plein d’abnégation pour la chose publique, qu’un cri du cœur m’échappa: «Ô Servilie, jamais tu ne sombreras, quand bien même toutes les nations devraient sombrer!»

Au même instant, le mauvais génie de ce fortuné et bienheureux pays s’esclaffa de nouveau et son satanique, son sardonique «Ha, ha, ha, ha!» revint me sonner aux oreilles.

Je soupirai malgré moi.

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[1] La place de certains mots (enclitiques, proclitiques) obéit à des régles strictes dans la phrase serbo-croate, où l’ordre des mots est par ailleurs très libre. (N.d.T.)