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Méditations d’un bœuf ordinaire

Ce ne sont pas les merveilles qui manquent de par le vaste monde. Mais dans notre pays, comme chacun sait, il y en a tellement qu’elles n’ont plus rien de merveilleux. On trouve chez nous, à de très hautes fonctions, des gens qui ne pensent strictement rien; pour compenser, à moins que ce ne soit pour d’autres raisons, un simple bœuf des campagnes, que rien ne distingue des autres bœufs serbes, s’est mis à réfléchir. Dieu seul sait ce qui a bien pu se passer pour que ce génial bestiau se lance dans une entreprise aussi téméraire que l’exercice de la pensée! Car il est avéré qu’en Serbie, pratiquer cet art infortuné ne peut que vous créer des ennuis. Sans doute, dans sa naïveté, le pauvre diable ignore-t-il que cette activité, dans sa patrie, ne rapporte rien; sa lubie ne saurait donc être mise au compte d’un courage civique particulier. Il n’empêche que l’énigme reste entière: qu’a-t-il donc à raisonner, lui, un bœuf qui n’est ni électeur, ni conseiller communal, ni kmet, et que personne n’a élu député (ou, s’il a un certain âge, sénateur) d’une assemblée bovine? Et si le malheureux rêvait devenir ministre d’un pays de bœufs, alors il aurait dû, bien au contraire, s’exercer à penser le moins possible, en prenant exemple sur les éminents gouvernements de nations mieux loties que la nôtre qui, décidément, n’a pas de chance.

À la fin des fins, est-ce que cela nous regarde qu’un bœuf, quelque part en Serbie, ait repris à son compte un art abandonné des hommes? Après tout, penser est peut-être chez lui une disposition naturelle.

Mais de quel genre de bœuf s’agit-il donc? Un bœuf des plus ordinaire, avec — comme diraient les zoologues — une tête, un corps et des pattes, exactement comme ses congénères; il tire une charrette, broute de l’herbe, lèche du sel, rumine et beugle. Il s’appelle Sivonja.

Voilà donc comment il se mit à penser. Un jour, son maître l’attela au joug avec son comparse Galonja, entassa sur la charrette un lot de piquets — qu’il avait volés — et se rendit a la ville pour les vendre. Aux premiers faubourgs, le chargement était déjà écoulé. Le maître prit son argent, détela ses bêtes, les attacha, délia des fanes de maïs qu’il leur jeta et entra joyeusement dans une petite auberge pour s’y revigorer de quelques verres de gnôle bien mérités. Il y avait en ville quelque célébration: hommes, femmes, enfants couraient de tous côtés. Galonja, qui passait pour un sot parmi ses congénères, n’y prêtait pas la moindre attention; avec son sérieux habituel, il s’attaqua à son déjeuner, se sustenta copieusement, poussa quelques mugissements de satisfaction puis se coucha. Somnolant doucement, il entama ses ruminations. La foule bigarrée qui grouillait tout autour de lui le laissait complètement indifférent. Tranquillement, il somnolait, il ruminait. (Dommage qu’avec pareilles dispositions pour une brillante carrière, il n’ait pas été un homme.) Sivonja, lui, ne toucha pas à sa pitance. À son regard songeur et à sa triste mine, on savait du premier coup d’œil qu’on avait affaire à un penseur doté d’une âme tendre et sensible. Des gens, des Serbes, passaient à côté de lui, fiers de leur glorieux passé, de leur nom, de leur nation, et cette fierté se voyait à la droiture de leur maintien, à la raideur de leur démarche. À la vue d’un tel spectacle, Sivonja ressentit une incroyable injustice; le chagrin l’envahit, la douleur l’accabla. Il ne put supporter un sentiment si fort, si soudain, si violent: il laissa échapper un beuglement déchirant, ses yeux se remplirent de larmes. En proie à un indicible tourment, Sivonja se mit à penser:

«De quoi mon maître et ses compatriotes, les Serbes, sont-ils donc fiers? Pourquoi lèvent-ils la tête si haut et regardent-ils mon espèce avec tant de condescendance et de dédain?… Ils sont fiers de leur patrie, ils sont fiers que la clémence du destin les ait fait naître ici en Serbie. Mais moi aussi, ma mère m’a mis bas en Serbie. Non seulement c’est ma patrie et celle de mon père, mais mes aïeux et ceux de mon maître s’y sont établis ensemble après avoir quitté l’ancestrale terre slave. Pourtant, aucun de nous, les bœufs, ne s’en est jamais glorifié; en revanche, nous sommes toujours fiers de celui qui tire dans les montées les charges les plus lourdes. Jusqu’à aujourd’hui, aucun d’entre nous n’a jamais dit à un bœuf allemand: “Pour qui tu te prends, moi je suis un bœuf serbe, ma patrie c’est la fière Serbie, c’est ici que tous mes aïeux ont été mis bas, c’est ici, dans cette terre, que se trouvent les tombes de mes ancêtres.” Jamais nous ne nous en sommes vantés, Dieu nous en garde, ça ne nous a même pas effleuré l’esprit, tandis qu’eux, ils s’en font une gloire. Drôles de gens!»

À ces pensées, Sivonja secoua la tête, la clochette autour de son cou tinta, on entendit le joug craquer.

Ouvrant les yeux, Galonja meugla à son comparse:

— Tu recommences tes bêtises! Mange, espèce d’imbécile, et engraisse un peu, on te voit les côtes; si penser était une bonne chose, les hommes ne nous l’auraient pas laissée, à nous les bœufs. On n’aurait pas eu cette chance!

Sivonja lui jeta un regard de commisération, détourna la tête et se replongea dans ses méditations:

«Ils se glorifient de leur brillant passé. Ils ont Kosovo Polje[1], ils ont la bataille de Kosovo. Ah! la belle affaire, car là-bas, est-ce que ce n’étaient pas déjà mes aïeux qui tiraient pour leur armée la cantine et le matériel de guerre? Sans nous, les hommes auraient été bien obligés de s’acquitter tout seuls de cette tâche. Ils ont l’insurrection contre les Turcs. Grande et noble cause, mais qui a fait partie des insurgés? Ces crétins vaniteux, incapables de rien, qui se pavanent à côté de moi en fanfaronnant, ce sont eux, peut-être, qui ont déclenché le soulèvement! Il suffit de prendre l’exemple de mon maître. Lui aussi, il se glorifie de l’insurrection, il se vante bruyamment que son arrière-grand-père ait péri en héros dans la guerre de libération. Est-ce que le mérite lui en revient, à lui? Son arrière-grand-père avait le droit d’être fier, mais lui non; son arrière-grand-père est mort pour que son descendant, mon maître, puisse être libre. Et il l’est, mais il en fait quoi, de sa liberté? Il vole des piquets, grimpe sur sa charrette et c’est à moi de tirer tout le chargement, pendant que lui, il dort dans la carriole. Maintenant qu’il a vendu ses piquets, il boit de la gnôle, se tourne les pouces et s’attribue la gloire d’un brillant passé. Combien de mes aïeux a-t-on massacrés lors de l’insurrection, pour que les combattants aient de quoi manger? Est-ce que ce n’étaient pas encore mes aïeux qui, à l’époque, traînaient le matériel de guerre, les canons, la cantine, les munitions? Et pourtant, nous n’aurions jamais l’idée de nous parer des mérites qui sont les leurs, car nous n’avons pas changé, nous faisons aujourd’hui encore notre devoir, comme nos aïeux ont toujours fait le leur, consciencieusement, patiemment.

«Ils se flattent des souffrances de leurs ancêtres, de cinq cents ans de servitude. Mes semblables et moi, nous peinons depuis que l’espèce existe, et aujourd’hui, nous peinons toujours, nous sommes toujours asservis, ce n’est pas pour autant que nous avons jamais sonné le tocsin. Ils disent que les Turcs les ont torturés, massacrés, empalés. Mes aïeux aussi, ils ont été massacrés, par les Serbes autant que par les Turcs d’ailleurs… rôtis sur la broche… et qu’est-ce qu’on ne leur a pas encore fait subir…

«Ils sont fiers de leur religion mais ils ne croient à rien. Est-ce que c’est ma faute à moi, et à tous mes congénères si on ne nous admet pas dans la communauté des chrétiens? Leur foi leur prescrit “Tu ne voleras point” et que fait mon maître? Il vole et va boire l’argent qu’il a retiré de son forfait. Leur foi leur commande “Tu aimeras ton prochain” et que se font-ils les uns aux autres? Du mal, exclusivement. Chez eux, il suffit de ne pas causer de mal pour être le meilleur des hommes et devenir un exemple de vertu; évidemment, ça ne leur viendrait pas à l’esprit d’exiger que, en plus, ce meilleur des hommes fasse aussi quelque chose de bien. Voilà à quoi ils sont réduits: leurs parangons de vertu ne sont que de pacotille, qui se bornent à ne faire de mal à personne.»

Sivonja poussa un soupir si profond qu’un nuage de poussière s’éleva du chemin.

I reprit le cours de ses sombres méditations:

«Est-ce que nous ne sommes pas meilleurs qu’eux tous, moi et mes semblables? Je n’ai tué personne, n’ai médit de personne, n’ai rien volé à personne, je n’ai révoqué aucun fonctionnaire par pur arbitraire, n’ai pas créé de déficit dans les caisses de l’État, ne suis pas coupable de banqueroute frauduleuse, je n’ai jamais arrêté ni mis aux fers des innocents, je n’ai pas calomnié mes camarades, ni trahi mes principes de bœuf, ni porté de faux témoignage, je n’ai jamais, en bon ministre, causé de mal à mon pays, et outre que je n’ai jamais rien fait de mal, je fais même le bien à ceux qui me font du mal. A peine ma mère m’avait-elle mis bas qu’aussi-tôt ces gens méchants me prenaient jusqu’au lait maternel. Et l’herbe des prés, ce doit bien être pour nous, les bœufs, que Dieu l’a créée, pas pour les hommes, il n’empêche que même ça, ils nous l’enlèvent. Et nous, malgré tout ce qu’ils nous font subir, nous continuons de tirer les charrettes des hommes, nous continuons de labourer leurs champs et c’est grâce à nous s’ils ont du pain. Personne ne reconnaît pour autant les services que nous rendons à la patrie…

«Quant à manger maigre, leur religion leur ordonne, à eux les hommes, de respecter les jours de jeûne; or, même ce peu d’abstinence, ils ne le supportent pas, alors que moi et toute mon espèce nous faisons carême toute notre vie, depuis l’instant où ils nous arrachent au sein maternel.»

Sivonja baissa la tête, la releva l’air soucieux, renifla furieusement; on aurait dit que quelque chose d’important le tracassait. Tout à coup, il poussa un meuglement joyeux:

«Ça y est! J’ai trouvé! Ce doit être ça!»

Il poursuivit son raisonnement:

«Oui, c’est ça: ils sont fiers de leur liberté et de leurs droits civiques. Il faut que j’y réfléchisse sérieusement.» Mais il avait beau penser tant et plus, quelque chose clochait.

«En quoi consistent-ils, leurs droits? Que la police leur ordonne de voter, ils votent; nous aussi, nous pourrions en faire autant et meugler “Pour! Pour! Pour!” Mais s’ils n’en reçoivent pas l’ordre, ils n’ont pas le droit de voter ni de se mêler de politique, exactement comme nous. Ils supportent sans broncher le cachot et les coups, sans qu’ils aient rien fait de mal. Nous au moins, nous beuglons et nous remuons la queue; eux, ils n’ont même pas ce courage civique.»

Sur ces entrefaites, le maître sortit de l’auberge. Ivre, titubant, les yeux troubles, il balbutiait des mots incompréhensibles. Il zigzagua vers la charrette.

«Voilà comment ce fier descendant use de la liberté que ses ancêtres ont conquise en versant leur sang. Bon, d’accord, mon maître est un ivrogne et un voleur, mais les autres, à quoi leur a-t-elle servi, leur liberté? À ne surtout rien faire, à se vanter du passé de leurs ancêtres et à s’attribuer leurs mérites, auxquels j’ai une petite part quand ils n’en ont aucune.

«Nous les bœufs, nous sommes restés bons travailleurs, assidus, utiles, autant que l’étaient nos aïeux. Nous sommes des bœufs, c’est un fait, mais nous pouvons être fiers de notre dur labeur et des mérites qui nous reviennent.»

Poussant un gros soupir, Sivonja tendit le cou pour recevoir le joug.

 

Source: Domanović, Radoje, Au fer rouge, Non lieu, Paris, 2008 (traduit par Ch. Chalhoub).

 

[1] Lieu de la bataille de Kosovo contre les Turcs en 1389. (N.d.T.)

Servilie (8/12)

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Bien que ma première intention fût d’aller voir le ministre de l’instruction publique, les derniers et regrettables événements me donnèrent l’envie de savoir ce qu’en pensait le ministre de la guerre; je me rendis donc chez lui le jour même.

Le ministre, un homme chétif et minuscule à la poitrine creuse, aux petites mains étroites, venait juste de terminer sa prière quand il me reçut.

Dans son bureau flottait comme une odeur d’église, myrrhe et encens mélangés, et sur sa table s’amoncelaient de vieux livres pieux aux pages déjà jaunies.

Je crus d’abord m’être adressé par erreur à quelqu’un d’autre, mais l’uniforme d’officier de haut rang que portait le ministre était la preuve que je ne m’étais pas trompé.

— Excusez-moi, monsieur, dit-il doucement d’une voix grêle et délicate, je viens juste de terminer ma prière. J’ai l’habitude d’en faire une à chaque fois que je me mets au travail; c’est d’autant plus justifié par les temps qui courent, à cause des derniers et regrettables événements au sud de notre cher pays.

— S’ils continuent leurs incursions, cela peut bien aller jusqu’à la guerre? demandai-je.

— Non, non, il n’y a aucun danger.

— Mais je suppose, monsieur le ministre, que le danger est déjà bien présent, s’ils tuent et pillent quotidiennement dans toute une partie de votre pays?

— Ils tuent, c’est exact; mais nous ne saurions être aussi peu civilisés, aussi rustres que…

Le discours de M. le ministre prit subitement une tournure inattendue:

— Il fait froid ici, comme s’il y avait un courant d’air. J’ai beau dire et répéter au factotum que la température de mon bureau doit toujours être de seize degrés et demi, rien n’y fait…

Il sonna le préposé.

Celui-ci entra et s’inclina; ses décorations lui tintèrent sur la poitrine.

— Ne vous ai-je pas dit, au nom du ciel, qu’il devait y avoir une température constante de seize degrés et demi dans mon cabinet? Or il fait froid ici; il doit y avoir un courant d’air; c’est tout juste si on ne gèle pas!

— Monsieur le ministre, le thermomètre indique dix-huit degrés! dit le factotum poliment avant de s’incliner.

— Bon, alors ça va, répondit le ministre satisfait de cette réponse. Vous pouvez disposer, si vous le souhaitez.

Le préposé s’inclina de nouveau profondément et sortit.

— Cette maudite température me donne bien du souci, je vous assure; or c’est un point capital pour l’armée. Si la température n’est pas comme il faut, l’armée ne vaut rien… J’ai passé ma matinée à préparer une circulaire à toutes les autorités militaires… Tenez, je vais vous la lire:

«Ces derniers temps, les incursions des Anoutes dans le sud de notre pays se sont multipliées; j’ordonne donc par la présente ce qui suit: chaque jour, ensemble et sous les ordres de leur commandement, les soldats prieront le Très-Haut pour le salut de notre chère et bien-aimée patrie, dont le sol est imbibé du sang de nos illustres ancêtres. C’est l’aumônier du régiment qui choisira la prière la plus appropriée, mais il faudra ajouter à la fin: “Que le Seigneur miséricordieux accorde le paradis éternel à nos compatriotes, ces hommes braves, paisibles et justes, qui sont tombés victimes des violences bestiales de ces brutes d’Anoutes! Que Dieu pardonne à ces justes épris de la patrie! Qu’ils reposent en paix dans la terre de Servilie, qu’ils ont aimée avec ardeur et dévouement! Gloire à eux!” Ces phrases devront être prononcées en même temps par tous les soldats et tous leurs supérieurs, mais sur un ton plein de dévotion et de piété. Ensuite, tous devront se redresser, relever la tête avec orgueil et fierté, comme il sied aux courageux fils de notre pays, et s’exclamer trois fois d’une voix de tonnerre, au son de tambours et trompettes: “Vive la Servilie, à bas les Anoutes!” Il faudra veiller à respecter soigneusement ces consignes, car le bien de notre patrie en dépend. Une fois tout cela accompli sans accroc, quelques détachements portant drapeau défileront triomphalement à travers les rues, où la fanfare fera retentir des airs martiaux; les soldats devront marteler le pavé au point que le cerveau leur cogne dans le crâne à chaque pas. L’affaire étant urgente, la présente requiert de votre part exécution sans délai et avec exactitude, après quoi vous soumettrez un rapport circonstancié… En même temps, je donne l’ordre le plus strict d’accorder une attention particulière à la température des casernes, afin de satisfaire cette condition des plus essentielle au développement harmonieux de nos forces armées.»

— L’initiative ne manquera pas d’être couronnée de succès si la circulaire arrive à temps? dis-je.

— Il me fallait agir vite, aussi l’ai-je fait télégraphier; Dieu merci, elle a été transmise à temps, une bonne heure avant votre arrivée. Si je ne m’étais pas dépêché de l’expédier par ce moyen rationnel, un tas d’événements tout à fait fâcheux auraient pu se produire.

— Vous avez raison! opinai-je pour dire quelque chose, bien que je n’eusse pas la moindre idée de ce qui aurait bien pu se produire de si fâcheux.

— Oui, cher monsieur, j’ai raison. Si, en tant que ministre de la guerre, je n’avais pas agi de la sorte, n’importe quel commandant des régions sud aurait pu faire appel à nos divisions pour secourir nos compatriotes par la force des armes, et verser le sang des Anoutes. Tous nos officiers pensent d’ailleurs que c’est la meilleure façon de s’y prendre, mais ils refusent de réfléchir un peu plus et de considérer la situation de plusieurs points de vue. Tout d’abord, nous, le gouvernement actuel, nous voulons une politique étrangère de paix et de piété, nous ne voulons pas être inhumains vis-à-vis de nos ennemis; qu’eux-mêmes se comportent d’une manière si bestiale à notre égard, Dieu le leur fera payer par de perpétuels tourments dans le feu de l’enfer, où ils iront grincer des dents pour l’éternité. Le deuxième élément également d’importance, mon cher monsieur, est que le gouvernement actuel ne bénéficie pas du soutien populaire: l’armée nous est donc surtout nécessaire pour nos affaires de politique intérieure. Par exemple, si une commune est aux mains des gens de l’opposition, il faut avoir recours aux troupes en armes pour punir ces traîtres à la patrie et remettre le pouvoir aux mains de quelqu’un qui soit notre homme…

Le ministre toussota et j’en profitai pour dire:

— Tout cela est exact, mais… et si les incursions des bandes d’Anoutes devaient prendre de plus amples proportions?

— Eh! dans ce cas, nous aussi, nous prendrions des mesures plus sévères.

— En l’occurrence, à quoi pensez-vous, monsieur le ministre, si je peux me permettre de vous le demander?

— À des mesures plus sévères, mais prises avec tact, après mûre réflexion. L’ordre serait donné sans attendre que de fermes résolutions soient adoptées une fois encore dans tout le pays; si, par extraordinaire, cela devait ne pas suffire, alors nous serions bien obligés de lancer rapidement, sans perdre une minute, un nouveau journal patriotique, d’orientation exclusivement patriotique, qui serait truffé d’articles incisifs, voire mordants, contre les Anoutes. Enfin, Dieu nous garde de devoir en arriver là!

Le ministre baissa humblement la tête et se mit à faire des signes de croix; ses lèvres pâles et décharnées marmonnaient de ferventes prières.

Pour ma part, je ne fus aucunement envahi par cette pieuse béatitude, mais n’en commençai pas moins à me signer moi aussi, par pure sociabilité; des idées bizarres m’assaillirent: «Drôle de pays! Là-bas les gens meurent, ici le ministre de la guerre concocte des prières et cogite à une publication patriotique! Leur armée est disciplinée et courageuse, d’innombrables guerres en attestent: pourquoi ne pas déployer un bataillon sur la frontière pour faire barrage au danger que représentent ces bandes d’Anoutes?»

Le ministre interrompit le cours de mes pensées:

— Vous êtes peut-être surpris par la teneur de mon plan, monsieur?

— C’est le cas de le dire! dis-je mécaniquement.

Je me repentis aussitôt de cette remarque irréfléchie.

— Vous n’êtes pas assez éclairé sur cette affaire, mon cher. L’essentiel ici n’est pas de garantir l’intégrité du pays, mais de garantir la longévité du cabinet. L’équipe précédente a tenu un mois, nous n’allons quand même pas essuyer la honte de tomber quand nous n’en sommes qu’à deux ou trois semaines! Notre position est sans cesse ébranlée, nous devons donc user de tous les moyens pour nous maintenir le plus longtemps possible.

— Et comment vous y prenez-vous?

— Comme les autres avant nous! Nous faisons chaque jour des surprises, nous organisons des célébrations, et maintenant que nous sommes en fort mauvaise posture, nous allons devoir inventer un complot. Ça, au moins, ce n’est pas difficile chez nous. Et les gens ont pris le pli, c’est l’essentiel: pour peu qu’on s’abstienne pendant quelques jours d’utiliser ce redoutable instrument de répression contre l’opposition, aussitôt tout le monde s’enquiert (bien qu’en principe l’obéissance servile soit de règle): «Alors, alors, toujours pas de complot?» Ainsi donc, du fait de ces surprises, de ces célébrations, de ces complots, nous avons constamment besoin de l’armée pour nos affaires intérieures. Que là-bas les gens meurent, c’est secondaire, cher monsieur; j’ai d’autres priorités. Se battre avec les Anoutes serait à l’évidence une imbécillité et j’ai de meilleurs services à rendre au pays. Tout bien considéré, il me semble que votre avis sur la situation n’est pas très original; hélas, nos officiers et l’ensemble de nos soldats pensent comme vous; mais nous, les membres de l’actuel cabinet, nous regardons les choses avec plus de clairvoyance et de pondération!

— À quoi donc l’armée peut-elle mieux servir qu’à défendre le pays, à défendre ces familles là-bas dans le Sud, qui pâtissent des exactions étrangères? Car cette même région, monsieur le ministre, fait enrôler ses fils, et le fait volontiers, parce qu’elle en attend, de ses fils et de son armée, un soutien, dis-je sur un ton plutôt virulent.

Je n’aurais pas dû tenir ces propos mais on se met parfois à marcher sur la tête, jusqu’à dire et faire n’importe quoi.

— Vous croyez que nos troupes n’ont rien de mieux à faire, monsieur? me tança le ministre sans élever la voix.

Hochant la tête d’un air de reproche, navré et vaguement indigné, il me toisait de la tête aux pieds. Il répéta, dans un soupir affligé:

— Vous croyez?

— Mais, je vous prie… commençai-je.

Qui sait ce que j’aurais dit — je ne le sais pas moi-même s’il ne m’avait interrompu en haussant le ton, énonçant avec importance une question grave et qui se voulait définitive:

— Et les parades, alors?

— Quelles parades?

Le placide et componctueux ministre s’énerva quelque peu:

— Comment peut-on encore poser la question? Et dire qu’il s’agit de quelque chose de capital dans le pays!

— Excusez-moi, je ne savais pas, dis-je.

— Vous ne saviez pas?… Vous plaisantez! Et moi qui ne cesse de vous le répéter: il faut des célébrations, il faut des parades, les importantes surprises que nous organisons l’exigent! Comment pourrait-on faire tout cela sans armée? Pour l’instant au moins, c’est sa tâche principale. Les bandes ennemies peuvent bien continuer leurs raids, ce n’est pas si grave; en revanche, il est essentiel que nous paradions dans les rues au son du clairon; et si les menaces de l’étranger devaient prendre des proportions démesurées, le ministre des relations extérieures finirait bien par s’en inquiéter, à supposer qu’il ne soit pas, incidemment, pris par ses tâches domestiques. Le pauvre homme a en effet une assez nombreuse progéniture, et pourtant l’État prend soin de ses serviteurs méritants. Les fils de mon collègue des relations extérieures sont très mauvais élèves, vous savez; que pouvait-on faire d’autre que leur accorder une bourse d’études? C’est une décision juste; d’ailleurs ses filles aussi bénéficieront du soutien de l’État: elles se verront attribuer une dot constituée sur les deniers publics, ou alors on donnera à leur époux un bon poste, qu’il ne pourrait jamais obtenir autrement, bien entendu.

— Je vois que vous savez apprécier les mérites! dis-je.

— C’est une qualité incomparable de notre pays. En cela nous sommes hors pair. La puissance publique, généreuse, prend toujours soin de la famille d’un ministre, qu’il soit bon ou mauvais. Je n’ai pas d’enfants, mais l’État va envoyer la sœur de ma femme étudier la peinture.

— Mademoiselle la sœur de votre épouse est douée?

— Jusqu’à présent, elle n’a jamais rien peint; mais, qui sait, on peut espérer quelque succès. Son mari, mon beau-frère, ira avec elle; lui aussi a bénéficié d’une bourse. C’est un garçon très sérieux et très travailleur, sur qui l’on peut fonder de grandes espérances.

— Il s’agit d’un jeune couple?

— Encore jeune, oui, ils sont bien conservés; mon beau-frère a soixante ans, et ma belle-sœur autour de cinquante-quatre.

— Monsieur votre beau-frère est certainement versé dans la science?

— Oh, et comment! Il est marchand de quatre-saisons mais lit volontiers des romans; et il dévore les journaux, comme on dit. Il les lit tous sans exception et a déjà lu plus de vingt feuilletons et romans. Nous l’avons envoyé étudier la géologie.

Le ministre se tut, réfléchit un moment et se mit à tortiller un chapelet pendu à son épée.

Son beau-frère et sa belle-sœur ne m’intéressaient guère, aussi lui rappelai-je le fil de notre discussion:

— Vous parliez de surprises, monsieur le ministre?

— Ah oui, c’est vrai, j’ai un peu dévié la conversation vers des sujets accessoires. Vous avez raison. Nous avons préparé une grosse surprise, qui devrait avoir un impact politique considérable.

— Ce sera sûrement quelque chose de très marquant. Et on ne peut rien en savoir à l’avance? demandai-je avec curiosité.

— Mais voyons, pourquoi est-ce qu’on ne pourrait pas? Toute la population est déjà prévenue, elle prépare les réjouissances et s’attend à tout instant à cet événement capital.

— Ce sera en quelque sorte un heureux concours de circonstances pour le pays?

— Exceptionnellement heureux. Le peuple entier se réjouit, il rend un vibrant hommage au gouvernement pour sa direction avisée et patriotique. Plus rien ne compte aujourd’hui chez nous, on ne parle plus que de la chance qui va bientôt nous sourire.

— Et bien entendu tout a été fait pour que, à coup sûr, la chance sourie?

— Nous n’avons pas encore d’idée bien arrêtée sur la question, mais nous n’excluons pas la possibilité que, effectivement, le hasard fasse bien les choses. Vous connaissez certainement cette vieille, très vieille histoire: au peuple qui grondait, les autorités d’un pays annoncèrent l’arrivée imminente d’un grand Génie, autant dire le Messie, qui allait sauver la patrie des dettes, de la gestion déplorable des affaires publiques, des maux et misères de l’existence, pour la mettre sur la bonne voie et la conduire vers un avenir meilleur. Et effectivement, les citoyens, mécontents de leur gouvernement et exaspérés par son administration calamiteuse, retrouvèrent leur calme et la liesse s’empara de tout le pays… Vous n’avez jamais entendu cette vieille histoire?

— Non, jamais, mais elle est fort intéressante. Et alors, que s’est-il passé?

— Comme je vous le disais, la joie, la liesse déferla sur le pays tout entier. Le peuple, réuni en grande assemblée plénière, décida qu’on achèterait, grâce à de riches subsides, de vastes domaines pour y édifier de nombreux palais, sur lesquels on ferait inscrire: «Le peuple, à son bon Génie et sauveur». Aussitôt dit, aussitôt fait, en un rien de temps tout fut arrangé, on n’attendait plus que le Messie. Ils avaient même choisi, par un vote à main levée et au suffrage universel, le nom de leur sauveur.

Le ministre s’arrêta pour reprendre son chapelet qu’il se mit à égrener tranquillement.

— Et le Messie s’est manifesté? demandai-je.

— Non.

— D’aucune façon?

— Non, d’aucune façon, j’imagine! dit le ministre avec indifférence.

Il avait l’air de raconter cette histoire contre son gré.

— Pourquoi?

— Allez savoir!

— Il ne s’est rien passé, rien de spécial?

— Non, rien.

— C’est bizarre! dis-je.

—Au lieu du Messie, ils ont eu cette année-là une tempete de grêle et toutes les récoltes ont été dévastées! dit le ministre imperturbable, les yeux fixés sur son chapelet d’ambre.

— Et le peuple? demandai-je.

— Quel peuple?

— Mais celui du pays dont parle cette histoire passionnante!

— Rien! dit le ministre.

— Absolument rien?

— Qu’y pouvait-il!… Le peuple reste le peuple!

— C’est stupéfiant! dis-je.

— Bah! à vrai dire, le peuple en a quand même bien profité.

— Bien profité?

— C’est évident!

— Je ne vois pas!

— C’est pourtant simple… Le peuple a vécu, ne serait-ce que quelques mois, dans la joie et le bonheur.

— C’est exact! dis-je, un peu honteux de n’avoir pas su saisir immédiatement une telle évidence.

La conversation roula encore sur un certain nombre de sujets; entre autres choses, M. le ministre me signala qu’on allait justement promouvoir, à cette même date, à l’occasion de l’heureux hasard dont nous avions parlé, quatre-vingts généraux.

— Et combien y en a-t-il, aujourd’hui? demandai-je.

— Un certain nombre, Dieu merci, mais nous sommes obligés de procéder à ces nominations, il y va de la réputation du pays. Ecoutez seulement comment cela sonne: quatre-vingts généraux en un seul jour.

— Cela en impose, dis-je.

— Absolument. Le principal, c’est de déployer toute la pompe possible et de faire le plus de bruit possible!

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