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Abolition des passions

Grâce en soit rendue au Seigneur miséricordieux, nous sommes serbes: notre besogne lestement accomplie, nous avons désormais l’entier loisir de rester vautrés à bâiller, à rêvasser, à dormir tout notre soûl. Et quand nous en aurons assez, il sera toujours temps d’aller voir ce qui se passe chez les autres, histoire de se distraire. Il paraît qu’il y a d’infortunés pays où les gens ne cessent de batailler et de s’entretuer à propos de je ne sais quels droits, de je ne sais quelle liberté et quelle sécurité des personnes. Dieu nous garde de jamais connaître pareil fléau, pareille calamité! À la seule pensée de ces déshérités qui n’ont pas encore réussi à régler leurs problèmes domestiques, on a la chair de poule. Nous qui administrons déjà la Chine et le Japon! Et qui poussons chaque jour un peu plus loin! Bientôt nos journalistes pourront rapporter des correspondances de Mars ou de Mercure; et dans le pire des cas, de la Lune.

Pour rester dans le ton, moi qui fais partie de ce peuole d’heureux élus, je vais vous parler d’un lointain, fort lointain pays, au-delà des frontières de l’Europe, et de ce qui s’y passait il y a longtemps, fort longtemps.

On ne sait pas exactement où il se trouvait, ni comment s’appelaient ses habitants. Selon toute vraisemblance, ce n’était pas un pays européen et il était peuplé de gens qui étaient tout sauf serbes. Tous les historiens des siècles passés s’accordent sur ce point; quant aux modernes, ils diront peut- être précisément l’inverse. Au reste, ce n’est pas notre affaire et je ne me prononcerai donc pas sur cette question, dussé-je déroger à la coutume: parler de ce qu’on ne connaît pas, faire ce qui n’est pas dans ses cordes.

On sait de source sûre que ce peuple était totalement dépravé, profondément immoral, infesté de vices, habité d’innommables passions. C’est le sujet de la petite histoire que voici qui, j’espère, vous divertira.

Naturellement, vous avez du mal à croire d’emblée qu’il ait jamais pu exister des gens aussi lamentables; sachez pourtant, chers lecteurs, que je me suis appuyé sur des documents authentiques, que je tiens entre les mains.

Voici la traduction exacte de quelques lettres anonymes expédiées à divers ministres:

«X, cultivateur à Kar, est passé à l’auberge après le travail des champs pour y boire le café; il y a lu avec passion des journaux qui attaquent les ministres actuellement en fonction…»

«Dès qu’il sort de l’école, l’instituteur T… de Borak rassemble autour de lui les paysans pour les exhorter à fonder une chorale. En outre, il joue au bistoquet avec les apprentis et au jeu de puce avec ses élèves, ce qui en fait un personnage hautement nuisible et dangereux. Il fait la lecture aux paysans et leur propose même d’acheter des livres. De tels méfaits ne sauraient être tolérés car ils pervertissent l’entourage. En prétendant que nos paisibles et honnêtes citoyens veulent vivre libres, l’instituteur leur impute un crime qu’ils ne sauraient commettre, quant à lui il ne se gêne pas pour répéter sans cesse que la liberté est plus chère que tout. Il fume comme un sapeur; ce faisant, il crache.»

«Après l’office, le prêtre C… de Sor s’est rendu à un meeting politique dans la ville voisine.»

Que de turpitudes n’y avait-il pas dans le monde, comme vous voyez!

Mais poursuivons:

«Aujourd’hui, le juge S… a voté pour la municipalité. Ce magistrat ignominieux est abonné à une feuille d’opposition qu’il lit avec frénésie. Au tribunal, il a osé innocenter un paysan qu’on accusait d’outrage et d’insubordination aux autorités pour avoir déclaré, devant témoins, qu’il n’achèterait jamais rien dans la boutique du sieur Pou, kmet de son état! En outre, ce juge a un air pensif, preuve évidente qu’il n’est qu’un scélérat qui ourdit certainement un vaste complot contre le régime. Il faut l’inculper d’outrage à la couronne. De toute manière, il n’est sûrement pas favorable à la dynastie, vu qu’il va boire le café chez le cafetier Mor dont le grand-père était un proche du frère d’élection de Leon, celui-là même qui a provoqué l’incident de Jamb contre le deuxième personnage du régime, au château du grand-père de l’actuel souverain!»

Mais il y avait pire engeance dans ce malheureux pays. Lisez seulement ces lettres de dénonciation:

«Un avocat de Tul défend les intérêts d’un pauvre diable dont le père a été tué l’an dernier. Cet avocat est un buveur de bière patenté et un chasseur invétéré. Pis encore, il a fondé une association de secours aux indigents des environs. Ce déchet, cet impudent prétend que les mouchards à la solde de l’État sont des gens de la pire espèce!»

«Le professeur T… courait aujourd’hui par toute la ville avec une bande de mioches qui ne sont pas de chez nous. Il a volé des poires au marchand de quatre-saisons. Hier, en tirant au lance-pierres sur les pigeons, il a brisé la fenêtre d’un bâtiment public. On aurait encore pu le lui pardonner, mais il va à des réunions politiques, vote aux élections, discute avec ses concitoyens, lit les journaux, fait des commentaires sur l’emprunt d’État, sans parler de tous les autres troubles qu’il fomente au détriment de l’instruction!»

«Les villageois de Var sont en train de construire une nouvelle école; au train où vont les choses, les alentours vont être entièrement contaminés par ce vice. Il faut le plus vite possible mettre un coup d’arrêt à cette tendance ignoble, nuisible aux intérêts de l’État!»

« Les artisans de Var ont ouvert une salle de lecture où ils se réunissent tous les soirs. Cette passion a pris profondément racine, particulièrement chez les jeunes. Quant aux aînés, ils sont d’avis qu’il faut fonder, en plus de la bibliothèque, une caisse de retraite des artisans. C’est intolérable! Cela pousse au crime tous les honnêtes gens de la région qui, eux, ne passent pas leur temps à injurier les ministres!… L’un des artisans va même jusqu’à exiger la division du travail!… Abominables passions!…»

«Les paysans de Pado réclament l’autonomie de la commune!»

«Les habitants de Troja veulent des élections libres.»

«De nombreux fonctionnaires locaux font consciencieusement leur travail; l’un d’eux joue même de la flûte et connaît le solfège!»

«L’employé aux écritures Miron danse avec fièvre lors des réjouissances; il grignote des graines de potiron en sirotant sa bière. Il faut le révoquer pour qu’il guérisse de ces passions.»

«En achetant des fleurs tous les matins, l’institutrice Hela soumet son entourage à la tentation. C’est inadmissible, elle va corrompre la jeunesse.»

Énumérer toutes les ignobles passions de ce peuple dévoyé, est-ce bien nécessaire? Disons simplement, et cela suffira, qu’il n’y avait dans tout le pays qu’une dizaine de braves gens; les autres, hommes et femmes, jeunes et vieux, tous étaient, selon l’expression consacrée, pourris jusqu’à l’os.

Et cette dizaine d’honnêtes citoyens, à votre avis, comment supportaient-ils la situation dans ce pays à la dérive? Mal très mal… Pour eux, le plus atroce était d’avoir à contempler la déchéance de leur propre pays, qu’ils aimaient d’un amour ardent. Ils n’en dormaient plus de la journée ni de la nuit tant ils se faisaient du souci: comment remettre dans le droit chemin leurs concitoyens égarés, comment sauver le pays de la décadence?

Brûlant de patriotisme, pétris de vertus, débordant de noblesse, ils étaient prêts aux plus grands sacrifices pour le bonheur de la patrie. Et un jour, en effet, ils firent preuve d’un dévouement héroïque: s’inclinant devant la cruelle loi du destin, qui leur adjugeait ce lourd fardeau, ils acceptèrent de devenir ministres, de prendre sur eux l’auguste tâche de purger le pays de ses péchés et de ses passions.

Tout instruits qu’ils fussent, mener à bien une entreprise aussi ardue n’alla pas sans difficultés.

Finalement, une idée passa par la tête de celui qui était le plus bête — ce qui, chez eux, voulait dire qu’il avait le plus d’esprit: il fallait convoquer l’Assemblée nationale, mais seuls des étrangers devraient y siéger. Tout le monde accepta cette merveilleuse idée. On embaucha, aux frais de l’État, deux cents étrangers. On en captura deux cents autres, un par un, parmi marchands et négociants qui se trouvaient par hasard dans le pays pour affaires. Ils eurent beau résister et se débattre, la raison du plus fort s’avéra la meilleure.

C’est ainsi que quatre cents étrangers furent présentés à la députation; ils seraient l’expression même des aspirations nationales et statueraient sur toutes sortes de problèmes pour le plus grand bien du pays.

Aussitôt après qu’on se fut acquitté de cette tâche et qu’on eut trouvé et désigné le nombre suffisant de représentants du peuple, on organisa des élections législatives. N’y voyez rien de bizarre: telle était la coutume dans ce pays.

La session de l’Assemblée s’ouvrit. Délibérations, discours, débats… Il y avait du pain sur la planche. Tout se passa vite et bien jusqu’à ce qu’on en vînt aux passions. Là, on tomba sur un os. Quelqu’un finit par proposer de voter un texte qui abolirait toutes les passions dans le pays.

Un tonnerre d’exclamations enthousiastes résonna dans toute la Chambre:

— Vive l’orateur! Vivat!

Transportés, les députés acceptèrent la proposition et adoptè-rent la résolution suivante:

«Constatant que les passions entravent le progrès de la nation, les représentants du peuple sont amenés à voter ce nouvel article de loi:

«À dater de ce jour, les passions n’ont plus cours; nuisibles au peuple et nocives pour le pays, elles sont définitivement abolies.»

À peine cinq minutes après la promulgation de la loi sur l’abolition des passions, qui n’était encore connue que des seuls députés, il se passait déjà toutes sortes de bizarreries aux quatre coins du pays.

Voyez plutôt ce témoignage, dont je vais vous citer — en traduction — quelques pages.

Les voici mot pour mot:

«… Je fumais comme un sapeur. Dès le réveil, il me fallait tout de suite une cigarette. Un jour, au saut du lit, j’ai pris mon pot à tabac pour m’en rouler une comme chaque matin. J’ai commencé à me sentir mal à l’aise (à cet instant, le député était en train de soumettre sa proposition). Subitement, ma main s’est mise à trembler et la cigarette est tombée; j’ai craché dessus avec dégoût… “J’arrête de fumer” ai-je alors pensé. Le tabac me faisait vomir, rien que d’en voir j’en avais la nausée. Qu’est-ce qui avait bien pu se passer tout à coup? Bizarre… Je suis sorti dans la cour. Et là, je n’ai pas été déçu par le spectacle! Mon voisin, un ivrogne patenté qui ne tenait pas trois minutes sans boire de vin, était là devant la porte à se gratter la tête, point soûl, pour une fois fort convenable.

Le commis, qui venait d’apporter du vin, lui a tendu la bouteille, comme d’habitude.

L’autre l’a violemment jetée par terre; elle a éclaté en mille morceaux. À la vue du vin répandu, le voisin a crié écœuré:

— Pouah! Quelle horreur!

Après un long silence, il a demandé gentiment qu’on lui apporte de l’eau.

Après s’en être servi une bonne rasade, il est parti travailler.

Sa femme en pleurait de joie. Son mari s’était amendé en un clin d’œil!

Mon autre voisin, qui lisait toujours la presse avec avidité, était assis à sa fenêtre; lui aussi semblait vaguement transfiguré et avait l’air bizarre.

Je lui ai demandé:

— Vous avez reçu les journaux?

Q m’a répondu:

— C’est terminé pour moi, ça me dégoûte! Pour ma prochaine lecture, j’hésite entre un manuel d’archéologie et une grammaire grecque!…

Passant mon chemin, je suis sorti dans la rue.

Le bourg tout entier était transfiguré. Un politicien invétéré, qui s’acheminait vers une réunion politique, a fait demi-tour subitement; il s’est mis à courir, comme s’il était poursuivi par quelqu’un.

Quelle mouche l’avait piqué? Pourquoi s’en retournait-il sans crier gare? Comme je lui posais la question, il m’a dit:

— Je venais juste de partir à la réunion quand tout à coup; ça m’a traversé l’esprit: je ferais mieux de rentrer à la maison, de me procurer un ouvrage sur l’agriculture ou l’industrie nationale, de le lire, de me perfectionner. Qu’est-ce que j’irais bien faire à cette réunion?

Sur ce, le politicien a couru chez lui se plonger dans l’étude des travaux des champs.

Toutes ces choses qui arrivaient si subitement… Je n’en revenais pas. Rentré chez moi, je me suis mis à compulser mon manuel de psychologie. Je voulais lire le passage sur les passions.

A la page “Passions”, justement, il ne restait que le titre, tout le reste s’était décoloré! Comme s’il n’y avait jamais rien eu d’écrit sur la page!

— Ça alors! Sapristi! comment est-ce possible?

Dans toute la ville, impossible de trouver où que ce soit le moindre vice, la moindre passion; même le bétail était devenu intelligent!

Le surlendemain, les journaux annonçaient la mesure d’abolition prise par le parlement.

— Ah, ah! c’était donc ça! On est tous là à se demander ce qui nous arrive et en fait, c’est très simple: l’Assemblée nationale a aboli les passions!»

Ce témoignage éclaire parfaitement les événements bizarres qui survenaient dans le pays au moment même où les députés votaient l’abolition.

La nouvelle loi fut bientôt connue de tout un chacun; aussi cessa-t-on de trouver bizarre l’extinction subite des passions. Les maîtres d’école enseignaient à leurs élèves:

«Autrefois, l’âme des hommes était habitée par les passions. C’était l’une des branches les plus compliquées et les plus difficiles de la psychologie. Mais elles furent abolies par une résolution de l’Assemblée, de sorte que cette branche de la psychologie n’existe plus, et l’âme des hommes est désormais exempte de passions. L’abolition fut prononcée le…»

— Ouf! ça fait toujours ça de moins à apprendre! chuchotaient les élèves.

Ils étaient bien contents de la décision prise par l’Assemblée, car pour le cours suivant il leur fallait juste savoir par cœur:

«À la date du…, une résolution de l’Assemblée nationale a aboli toutes les passions, qui n’existent donc plus parmi les hommes!…»

Il leur suffisait de débiter ce passage sans aucune faute pour obtenir la meilleure note.

Voilà donc comment ce peuple échappa subitement à l’empire des passions et s’amenda. Il serait même devenu, paraît-il, un peuple d’anges!

 

Source: Domanović, Radoje, Au fer rouge, Non lieu, Paris, 2008 (traduit par Ch. Chalhoub).

Servilie (12/12)

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Il aurait fallu que l’infortuné nouveau gouvernement réfléchisse sans attendre; or, les ministres de Servilie n’avaient guère d’expérience en la matière. Il faut reconnaître que leur attitude fut héroïque et fière pendant quelques jours, tant qu’il subsista quelques sous dans les caisses de l’État; au cours de la journée, gais et sereins, ils recevaient d’innombrables délégations des masses populaires et tenaient des discours émouvants sur l’avenir radieux de leur chère Servilie qui avait tant souffert; la nuit tombée, on buvait, chantait et portait des toasts patriotiques lors de flamboyants et fastueux banquets. Mais quand les caisses de l’État curent été complètement vidées, messieurs les ministres se mirent sérieusement à réfléchir et à se concerter sur ce qu’il convenait d’entreprendre dans une situation si désespérée. Certes, concernant les fonctionnaires, c’était facile, ils étaient déjà habitués à ne pas recevoir de salaire pendant des mois; les retraités étaient vieux, ils avaient survécu assez longtemps; les soldats, cela tombe sous le sens, devaient s’aguerrir aux épreuves et aux fléaux, il n’était donc pas malvenu qu’ils endurent stoïquement la faim; aux fournisseurs, aux entrepreneurs, à tous les autres braves citoyens de l’heureuse Servilie, on pouvait toujours dire que le montant de leurs créances n’avait pu être inscrit au budget de l’État cette année-là. Mais ce n’était pas facile pour les ministres qui, eux, étaient bien obligés de payer s’ils voulaient avoir bonne réputation et bonne presse. Ce n’était pas facile non plus pour une foule d’autres choses prioritaires, et il y en avait, qui passaient bien avant l’intérêt du pays.

Les ministres se donnèrent bien du tracas; l’idée leur vint qu’il fallait relancer l’économie, raison pour laquelle ils décidèrent d’endetter substantiellement le pays; mais contracter cet emprunt impliquait des dépenses non négligeables pour les séances de l’Assemblée et les voyages ministériels à l’étranger, aussi résolurent-ils, pour couvrir ces frais, de retirer des caisses de l’État toutes les sommes que les personnes privées y avaient déposées; ainsi viendraient-ils en aide à la patrie, qui gémissait dans la misère.

La confusion gagna tout le pays: certains journaux parlaient de crise ministérielle, d’autres prétendaient que le gouvernement avait déjà achevé favorablement la négociation du prêt, d’autres encore disaient et l’un et l’autre; quant aux gazettes du pouvoir, elles écrivaient que jamais le pays n’avait été aussi prospère.

On se mit à disserter tant et plus de l’emprunt salvateur; on en débattait à longueur de colonnes dans les journaux. De tous côtés, on se passionna pour cette affaire; il s’en fallut de peu qu’on n’en vînt à cesser complètement toute activité. Commerçants, négociants, fonctionnaires, retraités, hommes d’Église, tous se consumaient dans une attente fiévreuse. De toutes parts et en tous lieux, on ne faisait qu’épiloguer, poser mille questions, se perdre en conjectures sur le sujet.

Les ministres couraient aux quatre coins du pays, ici c’était l’un, là c’était l’autre, ailleurs il en venait deux ou trois ensemble. L’Assemblée, qui tenait séance, débattait et délibérait elle aussi; finalement, les députés donnèrent leur accord pour que le prêt fut conclu à n’importe quel prix et rentrèrent chacun chez soi, tandis qu’une insatiable curiosité dévorait l’opinion publique.

Si deux amis se croisaient dans la rue, aussitôt, sans même se dire bonjour:

— Ça en est où, cet emprunt?

— Je ne sais pas!

— Ils négocient?

— Pour sûr!

Les membres du cabinet multipliaient toujours plus les déplacements dans les pays étrangers.

— Le ministre est rentré?

— C’est ce que j’ai entendu.

— Qu’est-ce que ça a donné?

— Quelque chose d’avantageux, je suppose!

Jusqu’au jour où, enfin, les gazettes du pouvoir (le gouvernement avait toujours un certain nombre de journaux, plus exactement un — ou deux — par ministre) annonça que le cabinet avait mené à leur terme les négociations engagées avec un consortium étranger et que les résultats en étaient très avantageux.

«Nous sommes en état de confirmer, de source sûre, que le prêt doit être signé d’un jour à l’autre et les fonds transférés dans le pays.»

Les gens se calmèrent quelque peu; sur ce, les journaux du gouvernement firent savoir que le fondé de pouvoir du consortium bancaire, M. Horije, viendrait dans les deux ou trois jours en Servilie, où il signerait le contrat.

Tout le monde se mit alors à ferrailler, en paroles et par écrit; on se posait mille questions, on s’impatientait, on s’énervait, à l’aflut de la moindre nouvelle, on misait tout son espoir sur ce seul étranger, dont on comptait bien qu’il sauverait le pays; l’excitation était à son comble.

On ne parlait plus de rien d’autre, on ne pensait plus à rien d’autre qu’au fameux Horije. Quand le bruit courut qu’il était arrivé et qu’on apprit où il logeait, une foule de curieux, hommes et femmes, jeunes et vieux, se rua à son hôtel, s’y précipitant avec une telle frénésie que les plus vieux et les moins costauds furent piétinés et tout contusionnés.

Par hasard, un étranger, un simple voyageur, passa dans la rue; aussitôt, un quidam en apostropha un autre:

— Tiens, tiens! un étranger! dit-il avec des mimiques et un regard entendus qui signifiaient: «Ça ne serait pas Horije?»

— Ça ne serait pas lui? répondit l’autre.

— Hm, c’est bien ce qu’il me semble.

Ayant observé l’étranger sous toutes les coutures, ils en vinrent à la conclusion que c’était bien lui. Ils racontèrent ensuite à qui voulait les entendre qu’ils avaient vu Horije; la nouvelle s’ébruita et se propagea si vite dans toutes les couches de la société qu’à peine une ou deux heures plus tard, toute la ville affirmait avec certitude qu’il était là, que des gens l’avaient personnellement vu et lui avaient parlé. La police s’affaira confusément dans tous les coins, les ministres affolés couraient dans tous les sens pour le trouver et lui présenter leurs respects.

On ne le trouva pas.

Le lendemain, les journaux démentirent la nouvelle, diffusée la veille, de l’arrivée de Horije.

L’anecdote suivante révèle les proportions que prirent les événements.

Un jour, je me rendis à la gare fluviale; un navire étranger était en train d’accoster.

Une fois la manœuvre terminée, les passagers commencèrent à débarquer. Je bavardais avec l’une de mes connaissances lorsque, subitement, une multitude de gens confluèrent vers le bateau avec une telle violence qu’ils faillirent me flanquer par terre.

— Que se passe-t-il?

— C’est qui? se demandaient-ils les uns aux autres.

— C’est lui! se répondaient-ils.

— Horije ?

— Oui, il est arrivé!

— Où ça? Où ça? murmurait la foule.

On se poussait, on se bousculait, on tendait le cou, on écarquillait les yeux, on se chamaillait; chacun voulait s’approcher le plus près possible.

Effectivement, je repérai un étranger qui suppliait, implorait qu’on le laissât car il avait à faire de toute urgence. C’est tout juste s’il pouvait parler, gémir plus exactement, pressé et écrasé qu’il était par la masse des curieux.

La police comprit aussitôt en quoi consistait son véritable devoir et courut annoncer l’arrivée de l’étranger au président du Conseil, aux membres du gouvernement, au maire, au chef de l’Église et aux autres hauts dignitaires du pays.

Peu après, des voix s’élevèrent dans la foule:

— Les ministres! Les ministres!

Et en effet ils firent leur apparition, accompagnés des hauts dignitaires de Servilie au grand complet. Chacun arborait sa tenue de cérémonie et, dans son intégralité, son fourniment d’écharpes et de médailles (dans les circonstances ordinaires, on ne portait pas toutes ses décorations mais seulement quelques-unes). La foule se scinda en deux, laissant l’étranger seul au milieu, tandis que du côté opposé arrivaient les ministres, marchant à sa rencontre.

S’arrêtant à distance respectueuse, ils se découvrirent et s’inclinèrent jusqu’à terre. La multitude en fit autant. Quant à lui, il avait l’air hagard, effaré, et en même temps passablement surpris; pourtant il ne bougeait pas, il restait debout, immobile, telle une statue. Le président du Conseil s’avança d’un pas et commença:

— Honorable étranger! L’histoire marquera d’une pierre blanche le jour de ta venue dans notre pays car cette venue mémorable fait date dans notre vie publique, ta venue apporte un avenir radieux à notre chère Servilie. Au nom du gouvernement tout entier et du peuple tout entier, je salue en toi notre sauveur et je t’acclame: vivat!

Les «Vivat! Vivat!» lancés par des milliers de gorges déchirèrent l’atmosphère.

À la suite de quoi, le chef de l’Église entonna des cantiques et les cloches carillonnèrent dans tous les clochers de la capitale du beau pays de Servilie.

Quand cette partie de la réception officielle fut à son tour terminée, les ministres, le sourire obligeant et le geste obséquieux, s’approchèrent de l’étranger pour lui serrer la main à tour de rôle; l’assistance recula d’un pas et resta là, le couvre-chef à la main et la tète baissée; le président du Conseil se chargea de sa valise qu’il prit avec vénération dans ses bras; le ministre des finances empoigna la canne de l’illustre étranger. Ils tenaient ces objets comme si c’étaient des reliques. La valise, il faut bien le dire, en était une, car s’y trouvait certainement le fatidique contrat; plus exactement, ne s’y trouvait ni plus ni moins que l’avenir, l’avenir radieux de tout un pays. C’est pourquoi le président du Conseil, conscient de son geste, avait un air altier, solennel, transfiguré, car c’était l’avenir de la Servilie qu’il tenait entre ses mains. Le chef de l’Église, en homme gratifié par Dieu d’une belle âme et d’un grand esprit, avait lui aussi tout de suite saisi l’importance de ladite valise: sous sa houlette, tous les dignitaires religieux firent cercle autour du président et ils entonnèrent des cantiques.

Le cortège s’ébranla. Lui et le ministre des finances venaient en tête, suivis de la valise qu’étreignait le président du Conseil, elle-même entourée par les hauts dignitaires de l’Église et escortée par le peuple nu-tête. On marchait lentement, avec cérémonial, pas à pas; les cantiques résonnaient, les cloches sonnaient, les canons tonnaient. On s’acheminait sans hâte, par la rue principale, vers la résidence du président du Conseil. Tout le monde avait déserté maisons, cafés, églises, bureaux; tout le monde était sorti participer à l’accueil historique de l’illustre étranger. Jusqu’aux malades étaient fidèles au poste; on leur avait fait quitter la chambre afin qu’ils vissent cette célébration exceptionnelle et on avait même transporté les invalides sur des civières; leurs maux s’atténuèrent subitement: penser au bonheur de leur chère patrie les soulageait. Les nourrissons encore au sein ne manquaient pas non plus à l’appel; sans pleurer, ils braquaient sur l’honorable étranger leurs yeux minuscules, comme s’ils sentaient que l’heureux destin qui s’annonçait était en fait le leur.

Le temps que le cortège arrivât chez le président du Conseil, le soir était déjà tombé. Ils portèrent l’étranger à l’intérieur de la maison plutôt qu’ils ne l’y firent entrer, tous les ministres et hauts dignitaires entrèrent à leur tour, et la foule resta dehors à scruter les fenêtres avec avidité ou, tout bonnement, à fixer la façade d’un air ahuri.

Le lendemain, les premières délégations des masses populaires vinrent saluer l’illustre visiteur. Dès l’aube, des charrettes remplies à ras bord de décorations en tout genre étaient arrivées en grinçant devant la résidence du président du Conseil, à l’intention de l’honorable étranger.

Celui-ci, inutile de le préciser, fut immédiatement désigné président d’honneur du ministère, du conseil municipal, de l’Académie des sciences, de toutes les œuvres de charité et autres associations philanthropiques de Servilie, et il y en avait pléthore — il y avait même une association pour la fondation d’associations. Toutes les villes l’élurent citoyen d’honneur, tous les corps de métier le proclamèrent membre bienfaiteur, et un régiment de l’armée se baptisa «Formidable régiment Horije» en son honneur.

Tous les journaux lui consacrèrent de longs articles, beaucoup publièrent sa photographie. Pour marquer dignement ce grand jour, on accorda à maints fonctionnaires une promotion et à maints policiers, en plus d’une promotion, une décoration; on créa maints services administratifs supplémentaires; on embaucha des fonctionnaires supplémentaires.

La ville entière baigna dans une liesse effrénée pendant deux jours. Fanfare, carillons, coups de canon, chants tonitruants, boisson coulant à flots.

Le troisième jour, malgré la gueule de bois que leur avaient laissée les réjouissances, les ministres durent sacrifier le repos du corps au bonheur de la nation: ils se réunirent en séance plénière pour achever les négociations sur l’emprunt et signer ce contrat historique avec Horije.

En guise d’entrée en matière, ils commencèrent par des questions d’ordre privé. (J’ai oublié de signaler que, pendant les réjouissances, la valise était restée sous bonne garde.)

— Vous avez l’intention de rester longtemps chez nous? demanda le président du Conseil à l’illustre étranger.

— Jusqu’à ce que mon affaire soit réglée, et ça va prendre du temps!

L’expression prendre du temps inquiéta les ministres.

— Vous pensez que cela prendra du temps?

— Certainement. C’est le métier qui veut ça.

— Nous connaissons vos conditions et vous les nôtres, je crois donc qu’il n’y aura pas la moindre difficulté! avança le I ministre des finances.

— Difficulté? dit l’étranger avec appréhension.

— Oui, je crois qu’il n’y en aura pas!

— J’espère bien!

— Alors nous pouvons tout de suite signer le contrat! dit le président du Conseil.

— Le contrat?

— Oui!

— Il est déjà signé; et je vais me mettre en route dès demain; mais, avant toute chose, je tiens à vous exprimer ma gratitude éternelle pour un pareil accueil. À franchement parler, je suis un peu secoué, je ne mesure pas encore tout à fait ce qui m’arrive. Du reste, c’est la première fois que je me trouve dans ce pays, et je n’aurais jamais imaginé, même en rêve, qu’un inconnu comme moi puisse être aussi bienvenu quelque part. Il me semble que je rêve encore.

— Donc, vous avez signé le contrat? s’écrièrent en chœur tous les ministres, transportés.

— Le voilà! dit l’étranger.

Il tira de sa poche une feuille de papier qu’il se mit à lire dans sa langue. C’était un contrat qu’il avait passé avec un négociant en prunes de la Servilie profonde, aux termes duquel celui-ci s’engageait à lui fournir telle quantité de prunes à confiture d’ici à telle date…

Qu’est-ce qu’un pays civilisé et sensé comme la Servilie pouvait faire d’autre que chasser secrètement cet étranger, signataire d’un contrat d’une telle stupidité? Trois jours plus tard, les journaux gouvernementaux faisaient paraître un entrefilet:

«Le gouvernement travaille énergiquement à la conclusion d’un nouvel emprunt, et tout indique qu’une partie des fonds nous sera versée dès avant la fin du mois.»

Les gens s’enquirent un peu de Horije, puis cessèrent de le faire, puis tout redevint comme d’habitude.

À bien réfléchir à ce dernier épisode, j’étais décidément séduit par l’harmonie générale qui régnait en Servilie. Non seulement les ministres y étaient sympathiques et capables, mais le chef de l’Église, ceci ne m’avait pas échappé, y était un homme d’esprit, non dénué d’à-propos. Au bon moment, c’est-à-dire au moment fatidique où se jouait le destin du pays, n’avait-il pas eu la présence d’esprit d’entonner des cantiques au-dessus de la valise de ce confiturier, et par là même de contribuer puissamment aux prouesses d’un gouvernement qui ne rechignait pas à la besogne? Œuvrer dans une telle concorde, c’était sûrement un vrai bonheur.

Je décidai aussitôt de me rendre à la première occasion auprès du révérend père pour faire plus ample connaissance avec ce Servilien d’exception.

(fin)

 

Source: Domanović, Radoje, Au fer rouge, Non lieu, Paris, 2008 (traduit par Ch. Chalhoub).

Servilie (11/12)

(page précédente)

Le lendemain, j’appris la chute du gouvernement. Dans les rues, les cafés, les habitations, partout résonnèrent des chants joyeux. Déjà, des délégations de tous les coins de Servilie venaient, au nom du peuple, saluer le nouveau cabinet. Les journaux débordaient de télégrammes de félicitations et autres serments d’allégeance émanant des fidèles citoyens. Tous ces messages étaient pratiquement identiques, seuls noms et signatures différaient. En voici un exemple:

«À l’attention de Monsieur Président du Conseil

«Monsieur le Président,

«Votre patriotisme et vos grandes œuvres en faveur de notre chère patrie sont connus à travers toute la Servilie. Votre arrivée à la direction du pays plonge le peuple de notre région dans la joie et l’allégresse, car chacun est fermement convaincu que vous seul, avec l’aide de vos amis, êtes en mesure de sortir notre pays de cette pénible et difficile conjoncture, de cette misère dans laquelle l’a jeté le travail déplorable et antinational de vos prédécesseurs.

«C’est avec des larmes de joie que nous vous acclamons: Vivat!

«Au nom de cinq cent signataires.

«(signature d’un commerçant)»

Les serments d’allégeance ressemblaient le plus souvent à celui-ci:

«Jusqu’à ce jour, j’ai été loyal à l’ancien régime, mais comme l’arrivée du nouveau cabinet m’a apporté aujourd’hui la certitude absolue que le gouvernement précédent agissait au détriment du pays, et comme ce nouveau cabinet est seul en mesure de remettre le pays sur la bonne voie et de réaliser les grands idéaux nationaux, je fais le serment de soutenir de toutes mes forces, à partir d’aujourd’hui, le gouvernement actuel et de dénoncer, partout et en toutes circonstances, le régime mal famé qui l’a précédé, et qui donne envie de vomir à tous les honnêtes gens de ce pays.»

«(signature)»

Dans ces mêmes journaux, qui jusqu’alors ne tarissaient pas d’éloges sur la moindre initiative de l’administration précédente, je lisais maintenant des articles qui la vouaient aux gémonies et portaient aux nues la nouvelle.

En passant en revue les numéros parus depuis le début de l’année, je constatai que, à chaque fois qu’une nouvelle équipe arrivait au pouvoir, tout se répétait exactement à l’identique. À chaque fois, on saluait le nouveau gouvernement comme le seul à valoir quelque chose, et on accablait l’ancien, qu’on traitait de cabinet félon, scélérat, nuisible, maléfique, abject.

Les mêmes personnes envoyaient à l’identique les mêmes compliments, les mêmes proclamations de loyauté à chaque nouveau cabinet, et c’étaient toujours les mêmes gens qui constituaient les délégations.

Les fonctionnaires mettaient une diligence particulière à jurer fidélité au nouveau gouvernement, exception faite de ceux qui osaient risquer de perdre leur poste en prenant une attitude adverse. Ces fonctionnaires-là n’étaient guère nombreux et l’opinion publique en pensait pis que pendre, car ils souillaient une noble tradition, existant en Servilie depuis longtemps déjà.

J’eus une conversation avec un brave fonctionnaire à propos de l’un de ses collègues qui n’avait pas voulu féliciter le nouveau gouvernement de son arrivée à la tête du pays, et qui pour cette raison avait été rayé des cadres de administration.

— Il a l’air de quelqu’un de sensé, dis-je.

— Un crétin! répondit l’autre froidement.

— Je n’irais pas jusque là!

— Ah! je vous en prie, ne me parlez pas de cet énergumène. Il préfère crever de faim avec toute sa famille, au lieu d’avoir un peu de jugeote et de s’occuper de ses oignons, comme tout le monde.

Et tout le monde, justement, partageait cet avis sur les récalcitrants, qu’on regardait certes avec pitié, mais aussi avec mépris.

Comme le nouveau gouvernement avait des affaires pressantes à traiter, il était urgent que le peuple, à travers ses représentants élus, lui exprimât sa totale confiance, mais qu’en même temps il condamnât le travail des anciens ministres et de la Chambre précédente. Il fut donc décidé de maintenir les députés dans leurs fonctions.

Cela m’étonna au plus haut point, aussi allai-je trouver l’un d’eux pour m’en entretenir avec lui:

— Le cabinet va sans doute tomber, puisque l’Assemblée reste la même? lui demandai-je.

— Il ne tombera pas.

— Bon, d’accord, mais comment le gouvernement aura-t-il la confiance de cette Assemblée?

— Nous la voterons!

— Vous seriez alors obligés de désavouer l’ancienne administration, et par conséquent de renier votre propre travail!

— Notre propre travail? Lequel?

— Celui que vous avez fait sous l’ancienne administration!

— Nous allons désapprouver l’ancienne administration!

— Bon, d’accord, mais comment pouvez-vous le faire, vous, les mêmes députés, alors que vous l’avez soutenue jusqu’à hier?

— Ça ne change rien.

— Je n’y comprends rien!

— Ce n’est pourtant pas compliqué! dit-il, imperturbable.

— C’est étrange!

—Je ne vois pas ce qu’il y a d’étrange. Il faudra bien que quelqu’un le fasse, que ce soit nous ou d’autres députés. Ce n’est qu’une formalité, dont le gouvernement a besoin. Le vote du parlement est d’ailleurs un principe que nous avons emprunté aux pays étrangers, sauf que chez nous, la représentation nationale ne fait que ce que le gouvernement veut qu’elle fasse.

— Mais alors, à quoi bon une assemblée élue?

— Je me tue à vous le répéter, c’est juste pour la forme, pour qu’on puisse dire que, chez nous aussi, il y a une assemblée. Il faut bien que le régime ait l’air d’être parlementaire.

— Ah! J’ai enfin compris! dis-je, confondu par cette étonnante réponse.

Les députés montrèrent effectivement qu’ils savaient apprécier leur patrie: pour elle, ils abdiquèrent tout amour-propre et toute dignité.

— Nos ancêtres ont fait le sacrifice de leur vie pour ce pays, mais nous, nous en sommes encore à tergiverser sur le simple sacrifice de notre honneur! s’exclama l’un des élus.

— Bien dit! Bien dit! cria-t-on de tous les côtés.

Les travaux de l’Assemblée furent rondement menés.

On commença par voter la confiance au nouveau gouvernement et condamner ce qu’avait réalisé l’ancien, à la suite de quoi le cabinet proposa à la représentation populaire de réviser quelques lois.

Cette suggestion fut acceptée à l’unanimité et les amendements adoptés; à moins d’être modifiées et complétées, ces lois empêchaient en effet un certain nombre de parents et amis de messieurs les ministres d’obtenir des postes élevés dans l’administration.

Pour finir, on accorda un blanc-seing au gouvernement pour toutes les dépenses non inscrites au budget qu’il serait amené à engager. La session parlementaire fut alors suspendue et les députés, fatigués d’avoir œuvré au service de l’État, rentrèrent chez eux se reposer; quant aux membres du cabinet, ayant franchi tous les obstacles avec succès, satisfaits de la totale confiance dont le peuple les gratifiait, ils organisèrent des agapes fraternelles afin de se remettre eux aussi, en trinquant gaiement, des écrasants soucis que leur causait la bonne marche du pays.

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Servilie (10/12)

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Après avoir fait la tournée de tous les ministères, je décidai de poursuivre avec la Chambre des représentants du peuple, laquelle était ainsi qualifiée en vertu d’une habitude dépassée, car en réalité c’était le ministre de la police qui nommait les députés. À chaque changement de gouvernement, on convoquait immédiatement de nouvelles élections, ce qui veut dire qu’il y en avait au moins une fois par mois. Le terme élection signifiait en l’espèce désignation des députés et remontait à l’époque de la société patriarcale, quand le peuple, en plus de ses autres malheurs, avait aussi la fastidieuse obligation de réfléchir et de s’occuper lui-même de choisir ses représentants. Autrefois, on avait bien voté de cette manière primitive, mais la Servilie moderne et civilisée avait simplifié cette procédure idiote qui faisait perdre inutilement son temps. Le ministre de la police, déchargeant la population de ses soucis, choisissait à sa place et nommait les députés; les gens ne gaspillaient plus leurs journées, ne se préoccupaient plus de rien et n’avaient plus à penser. En vertu de quoi, il était naturel de parler d’élections libres.

Les représentants du peuple ainsi élus se réunissaient dans la capitale de Servilie pour délibérer et statuer sur les diverses questions intéressant le pays. Le gouvernement — n’importe lequel, pour peu qu’il fût patriotique, évidemment — faisait en sorte, là aussi, que les débats fussent menés de façon intelligente et moderne. Il endossait, là encore, toutes les responsabilités. Une fois réunis, avant de démarrer leurs travaux, les députés étaient obligés de passer quelques jours dans une classe préparatoire qu’on appelait club. Ils s’y entraînaient à jouer leur rôle du mieux possible.

Tout cela ressemblait aux répétitions d’une pièce de théâtre.

Le gouvernement écrivait lui-même la partition que les représentants du peuple devaient interpréter à l’Assemblée nationale. Le président du club, tel un metteur en scène, était prié de connaître l’œuvre sur le bout des doigts et d’en distribuer les rôles aux élus pour chaque séance publique — en fonction de leurs capacités, naturellement. Il confiait à certains de longs discours, à d’autres de plus courts, aux débutants d’encore plus succincts, et les répliques de quelques-uns se limitaient à un seul mot, «pour» ou «contre». (Ce dernier cas était rarissime et ne se produisait que s’il était prévu de respecter pour une fois la procédure de vote et de compter le nombre de voix pour déterminer quel parti l’avait emporté; mais en réalité, le résultat était décidé bien avant la séance de la Chambre.) Ceux qui étaient inutilisables dans cette distribution jouaient des personnages muets, pour le cas où on devrait voter par assis et debout. Une fois la répartition des rôles bouclée, les députés rentraient chez eux pour se préparer à la séance publique. Je fus époustouflé quand je les vis pour la première fois apprendre leur texte.

Je m’étais levé de bon matin pour aller me promener au parc. Il y avait là une foule d’élèves, petits écoliers du primaire et jeunes garçons du secondaire. Certains déambulaient de long en large en lisant leurs leçons à haute voix: qui son histoire, qui sa chimie, qui son catéchisme, etc. D’autres, deux par deux, se faisaient passer des colles sur ce qu’ils avaient appris. Tout d’un coup, j’aperçus parmi les enfants quelques individus d’âge respectable qui, assis ou marchant eux aussi de long en large, apprenaient quelque chose le nez plongé dans des papiers. Je m’approchai d’un vieil homme en costume national et tendis l’oreille; il relisait sans cesse la même phrase :

— Messieurs les députés, à l’occasion de la discussion de cet important projet de loi, et après l’excellent discours de mon honorable collègue T… M…, dans lequel sont exposés le caractère majeur et les aspects positifs d’une telle législation, je suis amené moi aussi à dire quelques mots qui, justement, complètent dans une certaine mesure l’avis de mon distingué prédécesseur à cette tribune.

Il lut cette réplique plus de dix fois, après quoi il mit son feuillet de côté, releva la tête, ferma à demi les yeux et commença de mémoire:

— Messieurs les députés, apres mon honorable collègue dans lequel est…

Là-dessus, il s’interrompit, fronça les sourcils, garda longuement le silence, tentant de se souvenir, pour finalement reprendre ses feuilles et relire à haute voix la même phrase. Il essaya alors de nouveau de la réciter par cœur, mais sans succès, il se trompa encore. Il eut beau réitérer cette procédure à plusieurs reprises, le résultat ne fit qu’empirer. Le vieux bonhomme poussa un gros soupir et, agacé, repoussa ses papiers; sa tête s’affaissa sur sa poitrine.

Assis sur un banc en face de lui, son livre refermé entre les mains, un écolier débitait son cours de botanique:

— Cette petite plante bénéfique pousse dans les régions marécageuses. La racine en est couramment utilisée comme médicament…

Le vieux bonhomme leva la tête. Quand l’enfant eut fini de réciter, il lui demanda:

— Tu as appris ta leçon jusqu’au bout?

— Oui, jusqu’au bout.

— Puisses-tu rester en pleine santé, petit! Profites-en, tant qu’on est jeune on a de la mémoire, mais quand tu auras mon âge — plus rien!

Je n’arrivais pas du tout à m’expliquer ce que faisaient toutes ces têtes chenues au milieu des enfants, et encore moins ce qu’elles pouvaient bien apprendre. Quelle sorte d’école y avait-il donc en Servilie?

Incapable d’élucider tout seul ce mystère mais dévoré de curiosité, je finis par aller trouver le vieux bonhomme; il ressortit de notre conversation qu’il était député et que, au club, on lui avait assigné un discours, dont il rabâchait peu auparavant la première phrase…

Une fois les leçons apprises venaient les colles, après quoi se tenaient les répétitions. J’eus la chance d’assister à l’une d’elles.

Arrivés au club, chacun des députés prit sa place. Le président du club, entouré des deux vice-présidents, était assis à une table particulière. À côté se trouvait celle des membres du gouvernement et, un peu plus loin, celle des secrétaires du club. L’un d’eux fit d’abord l’appel, puis on entama les travaux proprement dits.

— Que tous ceux qui jouent les rôles de l’opposition se lèvent! ordonna le président.

Quelques-uns se mirent debout.

Le secrétaire en compta sept.

— Où est passé le huitième? demanda le président.

Personne ne se manifesta.

Les députés se mirent à regarder à la ronde, l’air de dire: «Ce n’est pas moi; je ne sais pas qui est ce huitième!»

Les sept aussi se retournaient, cherchant des yeux leur huitième collègue, quand l’un d’eux finit par retrouver la mémoire:

— Eh, mais, il doit jouer quelqu’un de l’opposition, lui, là! s’exclama-t-il.

— Pas du tout! Ce sont des calomnies! répondit le susdit furieux mais en baissant les yeux.

— Alors, qui est-ce? lui demanda le président.

— Je ne sais pas.

S’adressant au secrétaire, le président s’enquit:

— Tout le monde est présent?

— Tout le monde.

— Bon sang, il doit bien être là!

Personne ne se manifesta. Les députés, y compris celui qu’on avait dénoncé, recommencèrent à se retourner dans toutes les directions.

— Celui qui joue le huitième, qu’il fasse signe!

Personne ne fit le moindre signe.

— C’est toi! Pourquoi tu ne te lèves pas? dit le président à celui qu’on soupçonnait.

— C’est lui! C’est lui! s’écrièrent les autres.

Ils poussèrent tous un gros soupir de soulagement, comme si on venait de leur ôter des épaules un lourd fardeau.

Je ne peux pas jouer un opposant, gémit désespérément le fautif.

— Comment ça, tu ne peux pas? demanda le président.

— Que quelqu’un d’autre fasse l’opposition.

— Ça n’a aucune importance, n’importe qui fera l’affaire.

— J’aime être du côté du gouvernement.

— Mais voyons, en vérité, tu l’es, du côté du gouvernement; c’est juste pour la forme, il faut bien que quelqu’un représente l’opposition.

— Je ne veux pas représenter l’opposition, je suis pour le gouvernement.

Le président entreprit de s’expliquer avec lui en long, en large et en travers; il ne le convainquit qu’à grand-peine après que l’un des ministres lui eut promis un beau marché où on pouvait gagner gros.

— Ouf, enfin! s’exclama le président, éreinté et tout en nage. Désormais, le compte y est.

Pendant l’explication que lui et le gouvernement avaient eue avec le huitième homme pour le faire — difficilement — fléchir, les sept autres s’étaient rassis.

— Bon, maintenant, que tous ceux de l’opposition se lèvent! dit le président, satisfait, en s’épongeant le front.

Seul le huitième homme se tenait là, debout.

— Mais qu’est-ce que ça veut dire, où sont donc passés les autres? vociféra le président hors de lui.

— Nous sommes dans le camp du gouvernement! grommelèrent les sept premiers.

— C’est vraiment la pénurie, dans cette opposition! s’écria, accablé, le ministre de la police.

Le silence tomba, un silence pesant, écrasant.

Le ministre reprit, cette fois d’un ton furieux:

— Mais vous y êtes, dans le camp du gouvernement!… Si vous n’y étiez pas, je ne vous aurais jamais choisis! Vous trouvez peut-être que c’est à nous, ministres, de jouer les rôles de l’opposition? Ce n’est pas la peine de venir me voir pour les prochaines élections. Dans vos huit circonscriptions, je laisserai le peuple choisir lui-même, au moins aurons-nous une opposition digne de ce nom!

Finalement, après qu’on se fut longuement expliqué et qu’on eut promis à chacun tout et n’importe quoi, les sept autres acceptèrent aussi d’assumer ces rôles ingrats. À l’un, on avait promis un poste, à l’autre, un revenu confortable, et à tous, une gratification pour l’immense service rendu au gouvernement, lequel tenait à ce que l’Assemblée nationale eût l’air tant soit peu authentique.

Après cet heureux épilogue, le principal obstacle étant levé, le président entreprit de faire répéter leurs répliques aux opposants:

— Quel est ton rôle? demanda-t-il au premier.

— Mon rôle est d’interpeller le gouvernement sur le fait qu’on jette les deniers publics par les fenêtres.

— Quelle sera sa réponse?

— Il répondra qu’il est à court d’argent.

— Et toi, qu’as-tu à dire à cela?

— J’ai à dire à cela que je suis entièrement satisfait de la réponse du gouvernement et que je demande aux députés de l’opposition de se rallier à mon avis.

— Tu peux t’asseoir! dit le président, lui aussi satisfait.

— En quoi consiste ton rôle? demanda-t-il au deuxième.

— Je dois interpeller le gouvernement sur le fait que certains fonctionnaires ont obtenu des postes élevés en sautant les échelons, qu’ils touchent chacun plusieurs gros salaires et de nombreuses indemnités, tandis que d’autres, plus compétents et plus anciens dans le service, restent à des positions inférieures, et n’ont pas eu d’avancement depuis de longues années.

— Bien, et que doit répondre à cela le gouvernement?

— Les ministres diront qu’ils n’ont promu sans respecter les échelons que leurs plus proches parents, ainsi que les gens dont leurs amis intimes ont plaidé la cause, et personne d’autre.

— Et toi, qu’est-ce que tu diras?

— Je dirai que je suis entièrement satisfait de la réponse du gouvernement.

Le président demanda au troisième quel était son rôle.

— Je dois attaquer le gouvernement de la manière la plus cinglante sur le fait qu’il contracte un emprunt à des conditions désavantageuses, alors que la situation financière du pays est déjà difficile.

— Que répondra le gouvernement?

— Il répondra qu’il a besoin d’argent.

— Et toi, qu’est-ce que tu diras?

— Je dirai que d’aussi puissants arguments m’ont totalement convaincu, et que je suis satisfait de la réponse.

— Et toi, qu’as-tu à faire? demanda-t-il au quatrième.

— À interpeller le ministre de la guerre sur le fait que l’année meurt de faim.

— Que dira-t-il?

— Elle n’a rien à manger!

— Et toi?

— Je suis entièrement satisfait.

— Assieds-toi.

Il interrogea de meme les membres restants de l’opposition, puis il passa à la majorité parlementaire.

Ceux qui savaient parfaitement leur rôle furent félicités les autres ne furent pas autorisés à se présenter à la séance de I l’Assemblée.

Du fait des circonstances défavorables qui régnaient dans le pays, la représentation nationale fut obligée, lors des premières séances, de procéder à l’examen des points les plus urgents. Le gouvernement, partageant ce sens du devoir, et afin qu’on ne perdît pas son temps en futilités, fit immédiatement inscrire à l’ordre du jour une loi sur l’organisation des forces navales.

Quand j’en entendis parler, je demandai à l’un des députés:

— Vous avez beaucoup de navires de guerre?

— Non.

— Vous en avez combien, en tout?

— Pour l’instant, aucun!

J’en fus interloqué. Il le remarqua, et s’étonna à son tour.

— Qu’est-ce que vous trouvez là de curieux? me demanda-t-il.

— J’ai entendu dire que vous aviez adopté une loi sur…

— Exact, m’interrompit-il, nous l’avons votée; il le fallait, puisque nous n’avions toujours pas de loi sur l’organisation de la flotte.

— La Servilie s’étend donc jusqu’à la mer?

— Pas pour l’instant.

— Mais alors, à quoi bon cette loi?

Cela fit rire le député, qui précisa:

— Il fut un temps, monsieur, où notre pays avait deux frontières maritimes. Or, notre idéal national est de faire de la Servilie ce qu’elle fut autrefois. Nous y travaillons, voyez-vous.

— Ah, mais ça change tout… dis-je sur un ton d’excuse. Je comprends, maintenant; permettez-moi de vous dire que la Servilie deviendra assurément une grande et puissante nation, et qu’elle le restera aussi longtemps qu’elle sera choyée avec un tel dévouement et qu’elle sera dirigée avec autant de discemement et de patriotisme qu’aujourd’hui!

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Servilie (9/12)

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Le ministère de l’instruction publique ne comptait que des savants de haute volée, lesquels allaient toujours scrupuleusement au fond des choses. On savait consacrer quinze voire vingt jours à la note la plus insignifiante, à ratiociner sur son style, à pinailler sur d’infimes points de grammaire, à eigoter sur tous les cas de toutes les déclinaisons, avec ou sans préposition.

Je me livrai à l’examen d’une série de documents.

Un directeur, par exemple, écrivait:

«Monsieur le Ministre de l’Instruction publique,

«Cela fait six mois que les enseignants de ce lycée n’ont pas touché leur salaire, ce qui les a conduits dans une telle misère matérielle qu’ils n’ont même pas de quoi s’acheter du pain. On ne saurait le tolérer plus longtemps, car cela jette le discrédit sur les professeurs et sur l’enseignement même qu’ils dispensent.

«Je prie avec déférence Monsieur le Ministre de bien vouloir intervenir au plus vite auprès de Monsieur le Ministre des Finances afin que ce dernier donne les ordres nécessaires pour qu’on nous verse au moins trois mois de salaire.»

Au dos du document plié, on pouvait lire:

«Ministère de l’instruction publique,

«Dossier n° 5860

«Le 1er février 1891

«Le directeur du lycée de … demande qu’on verse à son établissement trois mois de salaire.»

Au-dessous figurait une deuxième remarque, d’une autre écriture:

«Style incorrect. L’ordre des mots ne respecté pas les règles de la syntaxe. Des mots étrangers sont utilisés: tolérer et nécessaire.» (Ces deux mots étaient soulignés au crayon rouge dans le texte du directeur.)

Plus bas, de la main du ministre, il était indiqué (récriture était affreuse, illisible, une habitude chez ces messieurs, aussitôt entrés en fonction):

«Transmettre au Conseil de l’Éducation pour avis.»

Au-dessous, on pouvait lire, d’une écriture encore différente:

«Le 2 mars 1891

«À l’attention du Conseil supérieur de l’Education

(Cela donnait l’impression qu’il y avait au moins trente conseils de rang inférieur, alors qu’il n’existait en tout et pour tout qu’un seul Conseil de l’Éducation.)

«Le Conseil trouvera ci-joint une lettre envoyée par le directeur du lycée de … dont il voudra bien étudier les formes grammaticales, les caractéristiques syntaxiques et les propriétés stylistiques, avant de la retourner, avec son avis et sans délai, au Ministère de l’Instruction publique pour plus ample information.

«Par ordre du Ministre,

«etc.

«(Signature.)»

Étant donné la nature urgente de cette affaire, le Conseil supérieur de l’Éducation avait tenu séance sous quinzaine. Le dossier y avait été examiné parmi d’autres, et le Conseil avait résolu de le transmettre pour évaluation à deux experts. On les avait désignés en séance et la décision avait été consignée dans le procès-verbal; un inspecteur d’académie était chargé de la faire exécuter.

Venaient ensuite les courriers envoyés aux experts:

«Monsieur,

«Conformément à la requête de Monsieur le Ministre de l’Instruction publique du 2 mars de cette année, enregistrée sous le numéro 5860, et conformément au procès-verbal, alinéa 2, de la quinzième séance du Conseil supérieur de l’Éducation, qui s’est tenue le 17 mars de cette même année, j’ai l’honneur de vous prier d’étudier la note du directeur du lycée de … sur le plan grammatical, syntaxique et stylistique, et de soumettre au Conseil, dans les meilleurs délais, un rapport exhaustif sur le sujet.

«Veuillez recevoir, Monsieur, l’assurance de mon profond respect.

«Le Président du Conseil sup. de l’Éducation.

«(Signature.)»

Une lettre similaire avait été adressée au deuxième expert.

Seulement deux mois plus tard, le Conseil de l’Éducation recevait un rapport exhaustif sur la note du directeur de lycée, rapport auquel les deux experts avaient travaillé de concert. Il commençait en ces termes:

«À l’attention du Conseil supérieur de l’Éducation

«Nous nous sommes livrés à une étude approfondie de la note du directeur du lycée de … et nous avons l’honneur de soumettre ci-après au Conseil nos appréciations.

«La nature est entièrement gouvernée par la loi de l’évolution et des améliorations successives qu’elle implique. De même que l’organisme le plus élaboré, le corps humain, est issu du protozoaire originel grâce à des siècles d’évolution et d’améliorations successives, de même la langue a progressé depuis les sons inarticulés propres au règne animal, jusqu’à atteindre, à travers les âges, le haut degré de perfection des langues modernes contemporaines.

«Afin de présenter le sujet au mieux et de la manière la plus synthétique possible, nous procéderons dans l’ordre I suivant:

I — Généralités

  1. La parole et son apparition.
  2. L’origine des langues contemporaines.
  3. Leur racine commune (le sanscrit).
  4. La division des langues en grandes familles.
  5. Un peu de philologie comparée.
  6. L’histoire de la science du langage.
  7. Le développement de la science du langage: vue d’ensemble.

II — Notre langue et les lois de son développement

  1. L’ancienne patrie (histoire).
  2. Les langues apparentées.
  3. Les caractéristiques communes et les spécificités des langues apparentées, sœurs de la nôtre.
  4. Comment les dialectes de la langue commune dans l’ancienne patrie se sont développés en langues à part entière.
  5. Les dialectes de notre langue.

III — La lettre du directeur

  1. Origine et histoire de la lettre.
  2. Caractéristiques de sa langue en regard de celles de l’ancienne langue de Servilie utilisée dans les actes de l’époque…»

Et ainsi de suite. Comment aurais-je pu tout retenir! Ce qui précède, du reste, je ne suis même pas sûr de l’avoir retenu correctement.

Venait ensuite l’exposé par le menu de chaque section de chacun des chapitres ci-dessus et, après des pages et des pages, on en arrivait au mot tolérer. On pouvait lire:

«Tolérer, n. v. sansc. dharh duhorh, sauter, sautiller, courailler (V. livre IIIe p. 15, 114, 118 b. H. C.**m.) = pl. donti, r. duti, gr. εμαυριζω, 1re canto, cantare, provoco, provocere (sic) K. 3xb, léguer, léser, légende, léopard (V. Le léopard, fauve cruel, se courrouça. D. L. P. 18) = Une biche bondit hors du buisson = lérer avec “to”: tolérer (N. 16. V. Z. S. N. 0. 4. D. D. 18, 5. livre IIIe. Cf. l’exemple: “Le preux héros saignait de ses dix-sept blessures”).

«Il résulte de ce qui précède que le mot tolérer n’appartient pas à notre vocabulaire et qu’il faut, en tant que mot nuisible à notre nation, le rejeter.»

Une explication de même nature était avancée pour le terme nécessaire; les experts aboutissaient à la même conclusion.

Ils traitaient ensuite l’ordre des mots, d’abord en toute généralité, puis spécifiquement dans la lettre du directeur; là encore, ils formulaient de scientifiques objections…

La dernière partie s’intitulait «Style et propriétés stylistiques du document étudié» et se terminait par un long texte de plusieurs pages:

«La langue et le style du directeur: parallèle avec le style d’Homère dans l’Iliade. » (Là, ils avaient trouvé que le style d’Homère était nettement meilleur.)

«Compte tenu de tout ce qui précède, disaient-ils, nous sommes d’avis de retourner sa lettre au directeur du lycée de …, afin qu’il la corrige consciencieusement en fonction de nos remarques, après quoi il sera possible d’y donner suite comme il convient.»

Un mois plus tard, le Conseil avait tenu séance, examiné le rapport et pris la décision de retourner sa lettre au directeur, afin qu’il la corrigeât en fonction des remarques des experts et la renvoyât au ministère pour traitement ultérieur. À titre d’honoraires pour leur étude, messieurs les experts se voyaient allouer (chacun) deux cent cinquante dinars par chapitre, qui devaient être prélevés soit sur le fonds réservé aux pensions des veuves de fonctionnaires de l’enseignement, soit sur le budget prévu pour les salaires des appariteurs.

Le Conseil avait courtoisement transmis son avis à M. le ministre pour plus amples développements.

Et pour finir, le ministère avait retourné sa lettre (accompagnée du rapport dûment attaché en PJ) au directeur pour qu’il la corrigeât en fonction des remarques et objections des experts…

C’est ainsi que là-bas on débattait de tout, à fond, scientifiquement, qu’on passait la moitié de l’année à échanger des courriers, jusqu’à ce que l’ultime faute de grammaire eût été corrigée et qu’on pût enfin donner suite au dossier. Par le jeu de cette imposante correspondance, la note la plus infime donnait naissance à une liasse si volumineuse qu’on pouvait tout juste la porter sur son dos.

Bien entendu, les fonctionnaires du ministère, en tant qu’hommes de lettres, écrivaient tous des livres; seul M. le ministre n’écrivait rien. Je n’eus pas l’outrecuidance de me présenter devant lui: tout le monde me dissuadait de me risquer à une telle impudence, si je tenais à ma tête. M. le ministre, disait-on, faisait de la gymnastique du matin au soir, était très irascible et aimait la bagarre.

On racontait qu’un jour il en était même venu aux mains avec le chef de l’Église. Ce dernier, cavalier passionné, lui aussi amateur de gymnastique et lui aussi irascible pareillement porté à la bagarre. Pour des raisons inconnues, il avait donné des coups de bâton sur le crâne d’un ecclésiastique, dans la maison de Dieu. De l’avis général, il avait acquis son caractère sanguin à force de lire des livres sacrés; on lui passait donc ses invectives, dont au fond personne ne lui faisait grief. Son premier conflit avec le ministre avait éclaté à propos d’une course de chevaux; avait aussitôt suivi toute une série de différends d’ordre religieux ou éducatif, déterminants quant à la bonne édification de la jeunesse. Par exemple, le chef des croyants demandait qu’on introduisît à tout prix dans les précis de catéchisme un chapitre sur l’élevage des poulains, mais le ministre voulait à la place une section sur la natation. Aucun des deux n’avait voulu céder sur ces importantes questions; de fil en aiguille, l’affaire était allée si loin qu’ils ne pouvaient plus se voir en peinture. Le ministre, manifestant la pire malveillance à l’égard de son adversaire, avait interdit qu’on parlât de chevaux à l’école, même pendant les cours de zoologie qui, d’après le programme, devaient leur être consacrés; sur ordre ministériel, ces heures d’enseignement avaient été dédiées à la nage en eau froide plutôt qu’à ces animaux repoussants.

Mais changer un chapitre d’un manuel scolaire était bien peu de chose quand l’ensemble des manuels, et les programmes eux-mêmes, dans leur intégralité, changeaient tous les deux jours.

Il n’y avait pas un agent de l’instruction publique qui n’écrivît des ouvrages scolaires; chacun avait en outre rédigé quelque opuscule qui servirait lors de la distribution des prix aux élèves, ou pour faire la lecture aux gentils petits enfants.

Les livres de classe, c’est-à-dire leurs auteurs, attendaient chacun son tour. Comme il fallait aider matériellement tous ces auteurs, on leur achetait leurs ouvrages, ou bien on les recommandait aux écoles en tant qu’outils indispensables à l’enseignement. Le ministre subvenait en priorité aux besoins de ses amis proches et de sa parentèle. A peine un manuel était-il adopté et les élèves se l’étaient-ils procuré que, dès le lendemain, un ami plus intime du ministre lui en apportait un autre; naturellement, il fallait aussi rendre service à cet ami-là. Sur-le-champ, le jour même, une circulaire était émise:

«Un long usage ayant montré que tel manuel (suivaient le nom de l’auteur et la matière), en vigueur jusqu’à présent, était tout à fait inadapté, il convient, dans l’intérêt des enseignements, de cesser de l’utiliser et de le remplacer par le manuel…» (J’ai oublié le nom de l’auteur.)

Je voulus rendre visite à M. le ministre de la justice, mais celui-ci s’était alors absenté de Servilie. Il était parti à l’étranger afin d’y mener une étude sur les écoles pour enfants sourds-muets; le gouvernement pensait en effet sérieusement à créer quelques établissements de ce type, dans le dessein de redresser la situation financière désastreuse du pays. Comme cette affaire, très importante et même essentielle, ne pouvait tolérer d’être différée, les mesures indispensables avaient aussitôt été prises. Outre qu’on avait envoyé le ministre de la justice étudier l’organisation de ces institutions, en lui accordant une prime considérable en plus de son salaire, on avait sans tarder appointé un directeur des écoles pour enfants sourds-muets, dont le traitement et les indemnités de représentation étaient très respectables; on avait nommé des enseignants; la construction d’un grand bâtiment destiné aux appartements du directeur était déjà bien avancée. Il va sans dire qu’on avait aussi embauché sur-le-champ, pour cet institut, un intendant, un médecin, un surveillant en chef, un comptable, un comptable en second, un clerc, trois ou quatre commis aux écritures et quelques factotums. Tous, du directeur aux factotums, recevaient assidûment leur salaire; ils attendaient avec impatience de commencer leurs nouvelles activités, sauf le directeur, qui laissait entendre ici et là qu’il allait, par l’intermédiaire d’un ministre membre de sa famille, faire en sorte que cette institution reçût des enfants en parfaite santé.

L’institut, ou plutôt les fonctionnaires, car il n’y avait pas trace d’institut, les fonctionnaires, donc, étaient placés sous l’autorité du ministre de la justice; le ministre de l’instruction publique avait en effet déclaré qu’il ne saurait avoir à faire «avec des sourdingues».

L’attention et la sollicitude du ministre de la justice étaient tout entières et exclusivement tournées vers cette école pour enfants sourds-muets; ses affaires courantes étaient expédiées par le ministre de la guerre, dont les tâches étaient exécutées par le ministre de l’instruction publique, lequel par ailleurs avait livres et écoles en détestation, si bien que les obligations de sa charge étaient assurées par sa femme qui, comme chacun le savait, se plaisait à lire des romans policiers et à manger de la glace au chocolat.

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Servilie (8/12)

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Bien que ma première intention fût d’aller voir le ministre de l’instruction publique, les derniers et regrettables événements me donnèrent l’envie de savoir ce qu’en pensait le ministre de la guerre; je me rendis donc chez lui le jour même.

Le ministre, un homme chétif et minuscule à la poitrine creuse, aux petites mains étroites, venait juste de terminer sa prière quand il me reçut.

Dans son bureau flottait comme une odeur d’église, myrrhe et encens mélangés, et sur sa table s’amoncelaient de vieux livres pieux aux pages déjà jaunies.

Je crus d’abord m’être adressé par erreur à quelqu’un d’autre, mais l’uniforme d’officier de haut rang que portait le ministre était la preuve que je ne m’étais pas trompé.

— Excusez-moi, monsieur, dit-il doucement d’une voix grêle et délicate, je viens juste de terminer ma prière. J’ai l’habitude d’en faire une à chaque fois que je me mets au travail; c’est d’autant plus justifié par les temps qui courent, à cause des derniers et regrettables événements au sud de notre cher pays.

— S’ils continuent leurs incursions, cela peut bien aller jusqu’à la guerre? demandai-je.

— Non, non, il n’y a aucun danger.

— Mais je suppose, monsieur le ministre, que le danger est déjà bien présent, s’ils tuent et pillent quotidiennement dans toute une partie de votre pays?

— Ils tuent, c’est exact; mais nous ne saurions être aussi peu civilisés, aussi rustres que…

Le discours de M. le ministre prit subitement une tournure inattendue:

— Il fait froid ici, comme s’il y avait un courant d’air. J’ai beau dire et répéter au factotum que la température de mon bureau doit toujours être de seize degrés et demi, rien n’y fait…

Il sonna le préposé.

Celui-ci entra et s’inclina; ses décorations lui tintèrent sur la poitrine.

— Ne vous ai-je pas dit, au nom du ciel, qu’il devait y avoir une température constante de seize degrés et demi dans mon cabinet? Or il fait froid ici; il doit y avoir un courant d’air; c’est tout juste si on ne gèle pas!

— Monsieur le ministre, le thermomètre indique dix-huit degrés! dit le factotum poliment avant de s’incliner.

— Bon, alors ça va, répondit le ministre satisfait de cette réponse. Vous pouvez disposer, si vous le souhaitez.

Le préposé s’inclina de nouveau profondément et sortit.

— Cette maudite température me donne bien du souci, je vous assure; or c’est un point capital pour l’armée. Si la température n’est pas comme il faut, l’armée ne vaut rien… J’ai passé ma matinée à préparer une circulaire à toutes les autorités militaires… Tenez, je vais vous la lire:

«Ces derniers temps, les incursions des Anoutes dans le sud de notre pays se sont multipliées; j’ordonne donc par la présente ce qui suit: chaque jour, ensemble et sous les ordres de leur commandement, les soldats prieront le Très-Haut pour le salut de notre chère et bien-aimée patrie, dont le sol est imbibé du sang de nos illustres ancêtres. C’est l’aumônier du régiment qui choisira la prière la plus appropriée, mais il faudra ajouter à la fin: “Que le Seigneur miséricordieux accorde le paradis éternel à nos compatriotes, ces hommes braves, paisibles et justes, qui sont tombés victimes des violences bestiales de ces brutes d’Anoutes! Que Dieu pardonne à ces justes épris de la patrie! Qu’ils reposent en paix dans la terre de Servilie, qu’ils ont aimée avec ardeur et dévouement! Gloire à eux!” Ces phrases devront être prononcées en même temps par tous les soldats et tous leurs supérieurs, mais sur un ton plein de dévotion et de piété. Ensuite, tous devront se redresser, relever la tête avec orgueil et fierté, comme il sied aux courageux fils de notre pays, et s’exclamer trois fois d’une voix de tonnerre, au son de tambours et trompettes: “Vive la Servilie, à bas les Anoutes!” Il faudra veiller à respecter soigneusement ces consignes, car le bien de notre patrie en dépend. Une fois tout cela accompli sans accroc, quelques détachements portant drapeau défileront triomphalement à travers les rues, où la fanfare fera retentir des airs martiaux; les soldats devront marteler le pavé au point que le cerveau leur cogne dans le crâne à chaque pas. L’affaire étant urgente, la présente requiert de votre part exécution sans délai et avec exactitude, après quoi vous soumettrez un rapport circonstancié… En même temps, je donne l’ordre le plus strict d’accorder une attention particulière à la température des casernes, afin de satisfaire cette condition des plus essentielle au développement harmonieux de nos forces armées.»

— L’initiative ne manquera pas d’être couronnée de succès si la circulaire arrive à temps? dis-je.

— Il me fallait agir vite, aussi l’ai-je fait télégraphier; Dieu merci, elle a été transmise à temps, une bonne heure avant votre arrivée. Si je ne m’étais pas dépêché de l’expédier par ce moyen rationnel, un tas d’événements tout à fait fâcheux auraient pu se produire.

— Vous avez raison! opinai-je pour dire quelque chose, bien que je n’eusse pas la moindre idée de ce qui aurait bien pu se produire de si fâcheux.

— Oui, cher monsieur, j’ai raison. Si, en tant que ministre de la guerre, je n’avais pas agi de la sorte, n’importe quel commandant des régions sud aurait pu faire appel à nos divisions pour secourir nos compatriotes par la force des armes, et verser le sang des Anoutes. Tous nos officiers pensent d’ailleurs que c’est la meilleure façon de s’y prendre, mais ils refusent de réfléchir un peu plus et de considérer la situation de plusieurs points de vue. Tout d’abord, nous, le gouvernement actuel, nous voulons une politique étrangère de paix et de piété, nous ne voulons pas être inhumains vis-à-vis de nos ennemis; qu’eux-mêmes se comportent d’une manière si bestiale à notre égard, Dieu le leur fera payer par de perpétuels tourments dans le feu de l’enfer, où ils iront grincer des dents pour l’éternité. Le deuxième élément également d’importance, mon cher monsieur, est que le gouvernement actuel ne bénéficie pas du soutien populaire: l’armée nous est donc surtout nécessaire pour nos affaires de politique intérieure. Par exemple, si une commune est aux mains des gens de l’opposition, il faut avoir recours aux troupes en armes pour punir ces traîtres à la patrie et remettre le pouvoir aux mains de quelqu’un qui soit notre homme…

Le ministre toussota et j’en profitai pour dire:

— Tout cela est exact, mais… et si les incursions des bandes d’Anoutes devaient prendre de plus amples proportions?

— Eh! dans ce cas, nous aussi, nous prendrions des mesures plus sévères.

— En l’occurrence, à quoi pensez-vous, monsieur le ministre, si je peux me permettre de vous le demander?

— À des mesures plus sévères, mais prises avec tact, après mûre réflexion. L’ordre serait donné sans attendre que de fermes résolutions soient adoptées une fois encore dans tout le pays; si, par extraordinaire, cela devait ne pas suffire, alors nous serions bien obligés de lancer rapidement, sans perdre une minute, un nouveau journal patriotique, d’orientation exclusivement patriotique, qui serait truffé d’articles incisifs, voire mordants, contre les Anoutes. Enfin, Dieu nous garde de devoir en arriver là!

Le ministre baissa humblement la tête et se mit à faire des signes de croix; ses lèvres pâles et décharnées marmonnaient de ferventes prières.

Pour ma part, je ne fus aucunement envahi par cette pieuse béatitude, mais n’en commençai pas moins à me signer moi aussi, par pure sociabilité; des idées bizarres m’assaillirent: «Drôle de pays! Là-bas les gens meurent, ici le ministre de la guerre concocte des prières et cogite à une publication patriotique! Leur armée est disciplinée et courageuse, d’innombrables guerres en attestent: pourquoi ne pas déployer un bataillon sur la frontière pour faire barrage au danger que représentent ces bandes d’Anoutes?»

Le ministre interrompit le cours de mes pensées:

— Vous êtes peut-être surpris par la teneur de mon plan, monsieur?

— C’est le cas de le dire! dis-je mécaniquement.

Je me repentis aussitôt de cette remarque irréfléchie.

— Vous n’êtes pas assez éclairé sur cette affaire, mon cher. L’essentiel ici n’est pas de garantir l’intégrité du pays, mais de garantir la longévité du cabinet. L’équipe précédente a tenu un mois, nous n’allons quand même pas essuyer la honte de tomber quand nous n’en sommes qu’à deux ou trois semaines! Notre position est sans cesse ébranlée, nous devons donc user de tous les moyens pour nous maintenir le plus longtemps possible.

— Et comment vous y prenez-vous?

— Comme les autres avant nous! Nous faisons chaque jour des surprises, nous organisons des célébrations, et maintenant que nous sommes en fort mauvaise posture, nous allons devoir inventer un complot. Ça, au moins, ce n’est pas difficile chez nous. Et les gens ont pris le pli, c’est l’essentiel: pour peu qu’on s’abstienne pendant quelques jours d’utiliser ce redoutable instrument de répression contre l’opposition, aussitôt tout le monde s’enquiert (bien qu’en principe l’obéissance servile soit de règle): «Alors, alors, toujours pas de complot?» Ainsi donc, du fait de ces surprises, de ces célébrations, de ces complots, nous avons constamment besoin de l’armée pour nos affaires intérieures. Que là-bas les gens meurent, c’est secondaire, cher monsieur; j’ai d’autres priorités. Se battre avec les Anoutes serait à l’évidence une imbécillité et j’ai de meilleurs services à rendre au pays. Tout bien considéré, il me semble que votre avis sur la situation n’est pas très original; hélas, nos officiers et l’ensemble de nos soldats pensent comme vous; mais nous, les membres de l’actuel cabinet, nous regardons les choses avec plus de clairvoyance et de pondération!

— À quoi donc l’armée peut-elle mieux servir qu’à défendre le pays, à défendre ces familles là-bas dans le Sud, qui pâtissent des exactions étrangères? Car cette même région, monsieur le ministre, fait enrôler ses fils, et le fait volontiers, parce qu’elle en attend, de ses fils et de son armée, un soutien, dis-je sur un ton plutôt virulent.

Je n’aurais pas dû tenir ces propos mais on se met parfois à marcher sur la tête, jusqu’à dire et faire n’importe quoi.

— Vous croyez que nos troupes n’ont rien de mieux à faire, monsieur? me tança le ministre sans élever la voix.

Hochant la tête d’un air de reproche, navré et vaguement indigné, il me toisait de la tête aux pieds. Il répéta, dans un soupir affligé:

— Vous croyez?

— Mais, je vous prie… commençai-je.

Qui sait ce que j’aurais dit — je ne le sais pas moi-même s’il ne m’avait interrompu en haussant le ton, énonçant avec importance une question grave et qui se voulait définitive:

— Et les parades, alors?

— Quelles parades?

Le placide et componctueux ministre s’énerva quelque peu:

— Comment peut-on encore poser la question? Et dire qu’il s’agit de quelque chose de capital dans le pays!

— Excusez-moi, je ne savais pas, dis-je.

— Vous ne saviez pas?… Vous plaisantez! Et moi qui ne cesse de vous le répéter: il faut des célébrations, il faut des parades, les importantes surprises que nous organisons l’exigent! Comment pourrait-on faire tout cela sans armée? Pour l’instant au moins, c’est sa tâche principale. Les bandes ennemies peuvent bien continuer leurs raids, ce n’est pas si grave; en revanche, il est essentiel que nous paradions dans les rues au son du clairon; et si les menaces de l’étranger devaient prendre des proportions démesurées, le ministre des relations extérieures finirait bien par s’en inquiéter, à supposer qu’il ne soit pas, incidemment, pris par ses tâches domestiques. Le pauvre homme a en effet une assez nombreuse progéniture, et pourtant l’État prend soin de ses serviteurs méritants. Les fils de mon collègue des relations extérieures sont très mauvais élèves, vous savez; que pouvait-on faire d’autre que leur accorder une bourse d’études? C’est une décision juste; d’ailleurs ses filles aussi bénéficieront du soutien de l’État: elles se verront attribuer une dot constituée sur les deniers publics, ou alors on donnera à leur époux un bon poste, qu’il ne pourrait jamais obtenir autrement, bien entendu.

— Je vois que vous savez apprécier les mérites! dis-je.

— C’est une qualité incomparable de notre pays. En cela nous sommes hors pair. La puissance publique, généreuse, prend toujours soin de la famille d’un ministre, qu’il soit bon ou mauvais. Je n’ai pas d’enfants, mais l’État va envoyer la sœur de ma femme étudier la peinture.

— Mademoiselle la sœur de votre épouse est douée?

— Jusqu’à présent, elle n’a jamais rien peint; mais, qui sait, on peut espérer quelque succès. Son mari, mon beau-frère, ira avec elle; lui aussi a bénéficié d’une bourse. C’est un garçon très sérieux et très travailleur, sur qui l’on peut fonder de grandes espérances.

— Il s’agit d’un jeune couple?

— Encore jeune, oui, ils sont bien conservés; mon beau-frère a soixante ans, et ma belle-sœur autour de cinquante-quatre.

— Monsieur votre beau-frère est certainement versé dans la science?

— Oh, et comment! Il est marchand de quatre-saisons mais lit volontiers des romans; et il dévore les journaux, comme on dit. Il les lit tous sans exception et a déjà lu plus de vingt feuilletons et romans. Nous l’avons envoyé étudier la géologie.

Le ministre se tut, réfléchit un moment et se mit à tortiller un chapelet pendu à son épée.

Son beau-frère et sa belle-sœur ne m’intéressaient guère, aussi lui rappelai-je le fil de notre discussion:

— Vous parliez de surprises, monsieur le ministre?

— Ah oui, c’est vrai, j’ai un peu dévié la conversation vers des sujets accessoires. Vous avez raison. Nous avons préparé une grosse surprise, qui devrait avoir un impact politique considérable.

— Ce sera sûrement quelque chose de très marquant. Et on ne peut rien en savoir à l’avance? demandai-je avec curiosité.

— Mais voyons, pourquoi est-ce qu’on ne pourrait pas? Toute la population est déjà prévenue, elle prépare les réjouissances et s’attend à tout instant à cet événement capital.

— Ce sera en quelque sorte un heureux concours de circonstances pour le pays?

— Exceptionnellement heureux. Le peuple entier se réjouit, il rend un vibrant hommage au gouvernement pour sa direction avisée et patriotique. Plus rien ne compte aujourd’hui chez nous, on ne parle plus que de la chance qui va bientôt nous sourire.

— Et bien entendu tout a été fait pour que, à coup sûr, la chance sourie?

— Nous n’avons pas encore d’idée bien arrêtée sur la question, mais nous n’excluons pas la possibilité que, effectivement, le hasard fasse bien les choses. Vous connaissez certainement cette vieille, très vieille histoire: au peuple qui grondait, les autorités d’un pays annoncèrent l’arrivée imminente d’un grand Génie, autant dire le Messie, qui allait sauver la patrie des dettes, de la gestion déplorable des affaires publiques, des maux et misères de l’existence, pour la mettre sur la bonne voie et la conduire vers un avenir meilleur. Et effectivement, les citoyens, mécontents de leur gouvernement et exaspérés par son administration calamiteuse, retrouvèrent leur calme et la liesse s’empara de tout le pays… Vous n’avez jamais entendu cette vieille histoire?

— Non, jamais, mais elle est fort intéressante. Et alors, que s’est-il passé?

— Comme je vous le disais, la joie, la liesse déferla sur le pays tout entier. Le peuple, réuni en grande assemblée plénière, décida qu’on achèterait, grâce à de riches subsides, de vastes domaines pour y édifier de nombreux palais, sur lesquels on ferait inscrire: «Le peuple, à son bon Génie et sauveur». Aussitôt dit, aussitôt fait, en un rien de temps tout fut arrangé, on n’attendait plus que le Messie. Ils avaient même choisi, par un vote à main levée et au suffrage universel, le nom de leur sauveur.

Le ministre s’arrêta pour reprendre son chapelet qu’il se mit à égrener tranquillement.

— Et le Messie s’est manifesté? demandai-je.

— Non.

— D’aucune façon?

— Non, d’aucune façon, j’imagine! dit le ministre avec indifférence.

Il avait l’air de raconter cette histoire contre son gré.

— Pourquoi?

— Allez savoir!

— Il ne s’est rien passé, rien de spécial?

— Non, rien.

— C’est bizarre! dis-je.

—Au lieu du Messie, ils ont eu cette année-là une tempete de grêle et toutes les récoltes ont été dévastées! dit le ministre imperturbable, les yeux fixés sur son chapelet d’ambre.

— Et le peuple? demandai-je.

— Quel peuple?

— Mais celui du pays dont parle cette histoire passionnante!

— Rien! dit le ministre.

— Absolument rien?

— Qu’y pouvait-il!… Le peuple reste le peuple!

— C’est stupéfiant! dis-je.

— Bah! à vrai dire, le peuple en a quand même bien profité.

— Bien profité?

— C’est évident!

— Je ne vois pas!

— C’est pourtant simple… Le peuple a vécu, ne serait-ce que quelques mois, dans la joie et le bonheur.

— C’est exact! dis-je, un peu honteux de n’avoir pas su saisir immédiatement une telle évidence.

La conversation roula encore sur un certain nombre de sujets; entre autres choses, M. le ministre me signala qu’on allait justement promouvoir, à cette même date, à l’occasion de l’heureux hasard dont nous avions parlé, quatre-vingts généraux.

— Et combien y en a-t-il, aujourd’hui? demandai-je.

— Un certain nombre, Dieu merci, mais nous sommes obligés de procéder à ces nominations, il y va de la réputation du pays. Ecoutez seulement comment cela sonne: quatre-vingts généraux en un seul jour.

— Cela en impose, dis-je.

— Absolument. Le principal, c’est de déployer toute la pompe possible et de faire le plus de bruit possible!

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Servilie (7/12)

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Dans la rue, un monde fou affluait de nouveau et faisait un tapage à vous crever les tympans.

«Où vont donc tous ces gens? Que se passe-t-il encore?… Une délégation, probablement…» me dis-je en m’étonnant de cette foule innombrable, bariolée et hétéroclite. J’abordai le premier venu:

— Où se précipitent tous ces gens?

Profondément outragé par ma question idiote, il me toisa d’un air furieux, me tourna le dos et rejoignit la foule.

J’en interrogeai un deuxième, puis un troisième; les deux me jetèrent un regard méprisant sans me répondre. Je finis par tomber sur quelqu’un que j’avais déjà rencontré au lancement d’un nouveau journal patriotique (ce qui n’a rien d’extraordinaire, vu qu’il en sortait plusieurs chaque jour dans ce pays) et lui posai la même question:

— Où se précipitent tous ces gens?

Je tremblais que cela ne se passât, avec ce patriote de ma connaissance, encore plus mal qu’avec les autres.

Lui aussi me lança un regard méprisant puis lâcha, outré, en s’étranglant d’indignation:

— Quelle honte!

Je rougis et parvins juste à bredouiller:

— Pardonnez-moi, je n’avais pas l’intention de vous froisser, je voulais seulement vous demander…

— Ah ça, tu peux bien demander! Tu viens de quelle planète? Tu n’as pas honte de demander ce que le dernier des bourricots sait déjà? Notre pays souffre mille souffrances et nous, ses dignes fils, nous nous précipitons à son secours. Mais toi, tu tombes des nues, tu n’es pas au courant de ce grand événement! proféra-t-il, la voix frémissant de patriotisme offensé.

M’excusant, me justifiant longuement de la faute si grossière que mon inconséquence m’avait fait commettre, j’implorai son pardon.

Il revint à de meilleures dispositions et me raconta que les Anoutes, cette tribu belliqueuse, faisaient des incursions en Servilie depuis le sud et se livraient à de terribles exactions.

— On vient d’apprendre qu’ils ont exterminé la nuit dernière moult familles, incendié moult maisons et pris en butin moult bétail! poursuivit-il.

— C’est horrible! dis-je en tressaillant d’effroi.

L’idée me traversa l’esprit de foncer au sud du pays me colleter avec les Anoutes, tant le calvaire que leur barbarie infligeait à d’innocents et paisibles citoyens me faisait mal. Je me sentais une force de jeune homme, oubliant tout simplement que j’étais un vieux bonhomme usé et impuissant.

— Est-ce qu’on peut rester indifférent à ces massacres et à ce comportement bestial de nos voisins? reprit le patriote de ma connaissance.

— Sûrement pas! m’écriai-je, transporté par ces paroles enflammées. Plutôt être cent pieds sous terre!

— Voilà pourquoi tous les citoyens se précipitent au meeting. Il faudrait être inconscient pour ne pas y aller. Mais chaque corporation tiendra sa propre assemblée de son côté.

— Ah bon, pourquoi?

— Pourquoi?… Notre éternelle discorde, pardi! Il n’empêche que chacune des assemblées prendra sa décision à l’unanimité, une décision patriotique. D’ailleurs, plus il y en a, mieux ça vaut; l’important, quand il s’agit de notre chère patrie, c’est d’être tous unis par les sentiments et les pensées, c’est de respirer du même souffle.

Et en effet, les gens partirent par groupes dans diverses directions; chaque groupe faisait diligence vers le lieu assigné où devait se tenir son assemblée.

Comme je ne pouvais naturellement assister à toutes les réunions, je m’acheminai avec le gars de ma connaissance et son groupe. C’étaient des fonctionnaires de justice et de police.

Nous entrâmes dans un hôtel, dans une vaste salle où l’on avait déjà disposé des sièges et tendu un tapis vert sur une table à l’intention des organisateurs du meeting. Chacun prit place, les patriotes citoyens sur les chaises, les organisateurs à la table.

— Frères! commença l’un d’eux. Vous savez déjà pourquoi nous sommes ici réunis. Ce qui nous rassemble tous, c’est un noble sentiment, le désir de trouver un remède et de barrer la route aux assauts impudents des bandes d’Anoutes dans les zones sud de notre chère patrie, le désir de venir en aide aux malheureuses populations qui endurent ce fléau. Cependant, messieurs, avant toute chose et comme vous le savez, il est d’usage dans de telles circonstances d’élire un président, un vice-président et des secrétaires de séance.

Après un long brouhaha, celui qui avait ouvert le meeting fut élu président et les autres organisateurs désignés aux fonctions secondaires du bureau.

Quand l’ensemble du comité, conformément à des us et coutumes solidement établis, eut remercié l’assemblée de patriotes de l’insigne honneur qui lui était fait, le président agita sa sonnette et déclara la séance ouverte.

— Quelqu’un souhaite-t-il prendre la parole? demanda-t-il.

Un quidam se manifesta au premier rang pour dire qu’il était de rigueur que l’assemblée transmît ses salutations au gouvernement ainsi qu’au grand et sage dirigeant, lequel ferait part au souverain lui-même de leur fidélité et de leur loyauté à tous.

L’assemblée accepta cette suggestion et on prépara aussitôt un message écrit, qui tut adopté par acclamation; il y avait juste à rectifier l’ordre des mots[1] par-ci par-là, conformément aux règles de la syntaxe.

Les orateurs se succédèrent à la tribune, de plus en plus virulents. Chaque discours n’était qu’affliction, amour de la patrie, courroux à l’égard des Amautes. Chaque orateur était d’accord avec tous les précédents et proposait qu’on prît immédiatement, là en réunion, sans le moindre délai car l’affaire était par ailleurs de nature urgente, une ferme résolution par laquelle on condamnerait avec la plus grande énergie les agissements barbares des Anoutes.

On désigna sans attendre trois participants, ayant une bonne maîtrise de la langue, pour élaborer la résolution dans l’esprit convenu et la lire à l’assemblée aux fins d’approbation.

Au même instant, l’un des trois se présenta devant l’assistance avec un texte tout prêt et réclama de pouvoir en donner lecture, après quoi, si la salle était d’accord avec ce texte, il n’y aurait qu’à l’adopter.

On accéda à sa demande et il se mit à lire:

«Les fonctionnaires des corps de justice et de police, réunis ce jour en assemblée, profondément affectés par les regrettables événements qui se déroulent, hélas quotidiennement, dans les régions méridionales du pays, du fait du comportement barbare des bandes d’Anoutes, sont amenés à proclamer ce qui suit:

  1. Nous déplorons amèrement que nos compatriotes du Sud soient frappés par une telle calamité et une telle infortune.
  2. Nous condamnons de la manière la plus ferme les agissements sauvages des Anoutes et nous nous écrions: À bas! à bas les Anoutes!
  3. Nous constatons avec écœurement et dédain que les Anoutes ne sont pas un peuple civilisé et qu’ils sont indignes de l’attention de leurs éclairés voisins.»

La résolution fut, dans ses grandes lignes, adoptée à l’unanimité mais, lors du débat houleux sur le détail des clauses, on décida d’ajouter au point 2, à côté du mot sauvages, le mot dégoûtants.

On donna ensuite mandat au bureau de signer le texte au nom de l’assemblée, et celle-ci se dispersa dans la plus grande discipline.

De nouveau, le tumulte envahit les rues où se pressaient tous les gens qui revenaient des nombreux meetings patriotiques.

On pouvait voir à leurs visages qu’ils avaient l’âme en paix – la paix du juste qui vient d’accomplir son lourd mais noble et généreux devoir.

J’entendis à de multiples reprises la même discussion:

— On n’aurait pas dû être aussi durs, argumentait l’un.

— Comment ça, on n’aurait pas dû? On a bien fait. Non mais, qu’est-ce que tu t’imagines? Avec des gens d’une telle bestialité, il faut être dur et sans pitié! s’énervait l’autre.

— Je sais, je sais, mais quand même, ça manque de tact! reprenait le premier.

— Parce que tu voudrais encore du tact! Qu’on n’aille surtout pas froisser ces braves gens, hein? Ils n’ont que ce qu’ils méritent, qu’ils lisent et qu’ils tremblent! continuait l’autre, la voix frémissant d’indignation.

— Mais justement, c’est à nous, en tant que nation civilisée, d’être plus magnanimes qu’eux; après ce qui s’est passé, il faut être prudent et ne pas froisser le pays voisin, expliquait notre pacifique partisan du tact.

Dès la fin de l’après-midi, la presse publiait les nombreuses motions votées pendant la journée aux meetings patriotiques. Pour voler au secours du pays, personne n’avait manqué à l’appel. Les journaux étaient inondés de résolutions: celle des professeurs à l’occasion des regrettables événements dans le sud de la Servilie, celle de la jeunesse, celle des instituteurs, celle des officiers, celles des ouvriers, des commercants médecins, des commis aux écritures; en un mot, personne n’avait manqué à l’appel. Toutes les résolutions étaien rédigées dans le même esprit, toutes étaient fermes et déterminées toutes contenaient ces «profondément affectés», ces «nous condamnons de la manière la plus ferme» et autres formules consacrées.

Le soir, la ville se livra de nouveau aux réjouissances, aux-quelles succéda le sommeil calme, paisible et serein des patriotes, des vaillants fils de l’heureux pays de Servilie.

Les nouvelles de la province arrivèrent le lendemain. Il n’y avait pas un seul patelin qui n’eût pris une ferme résolution à l’occasion des «derniers et regrettables événements», comme disaient les habitants.

En récompense de ces grands services rendus à la patrie, il va sans dire que chacun fut, à un degré ou à un autre, couvert de décorations pour bravoure et autres vertus citoyennes.

Je fus moi-même enthousiasmé à un tel point par ce peuple exubérant, habité par la conscience civique, plein d’abnégation pour la chose publique, qu’un cri du cœur m’échappa: «Ô Servilie, jamais tu ne sombreras, quand bien même toutes les nations devraient sombrer!»

Au même instant, le mauvais génie de ce fortuné et bienheureux pays s’esclaffa de nouveau et son satanique, son sardonique «Ha, ha, ha, ha!» revint me sonner aux oreilles.

Je soupirai malgré moi.

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[1] La place de certains mots (enclitiques, proclitiques) obéit à des régles strictes dans la phrase serbo-croate, où l’ordre des mots est par ailleurs très libre. (N.d.T.)

Servilie (6/12)

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Quand je rendis visite au ministre des finances, celui-ci me reçut immédiatement, bien qu’il fut, disait-il, en plein travail.

— Votre venue tombe à point nommé, cher monsieur, je vais pouvoir m’accorder une petite pause. J’ai travaillé jusqu’à maintenant et, croyez-moi, j’en ai déjà la migraine! dit le ministre en levant sur moi des yeux éteints.

— Votre charge est en effet très lourde quand il y a tant à faire, observai-je. Vous réfléchissiez sans doute à quelque importante question financière?

— La polémique qui m’oppose à M. le ministre des travaux publics sur un point fondamental va, je crois, vous intéresser à plus d’un titre. Depuis ce matin, j’y ai passé trois bonnes heures. Je m’estime en droit de plaider une cause juste… Tenez, je vais vous montrer l’article que j’ai préparé pour la presse.

J’attendais avec impatience de prendre connaissance du mémorable article et, par la même occasion, de découvrir le motif de la lutte capitale et acharnée engagée entre le ministre des travaux publics et celui des finances. Ce dernier, plein de majesté, le visage empreint d’une gravité solennelle, prit un manuscrit entre les mains, se racla la gorge et lut le titre: «Quelques mots de plus sur la question des frontières méridionales de notre pays dans l’Antiquité»

— Il s’agit, semble-t-il, d’un différend de nature historique?

Quelque peu surpris par une remarque aussi saugrenue, le ministre confirma, en me regardant à travers ses lunettes d’un œil morne et las:

— Historique, oui.

— Vous traitez de questions d’histoire?

— Moi?… s’exclama le ministre, une pointe d’irritation dans la voix. C’est une discipline que je pratique depuis près de trente ans et ce, sans vouloir me vanter, avec succès, termina-t-il avec un air de reproche.

Pour justifier tant soit peu les propos franchement inconsidérés que je venais de tenir, je dis poliment:

— J’apprécie hautement l’histoire et les gens qui dévouent toute leur existence à cette science vraiment fondamentale.

— Non seulement fondamentale, cher monsieur, mais la plus fondamentale de toutes, vous comprenez, la plus fondamentale! s’écria le ministre avec exaltation, en posant sur moi un lourd regard interrogateur.

— Absolument! acquiesçai-je.

— Voyez-vous, reprit-il, si ce que mon collègue des travaux publics avance à propos de la frontière de notre pays devait être avéré, ce serait extrêmement dommageable!

— Lui aussi est historien? l’interrompis-je.

— Pseudo-historien. Ses travaux dans ce domaine ne font que causer du tort. Tenez, lisez vous-même son point de vue sur l’antique frontière de notre pays, vous verrez tout ce qu’il y a là d’ignorance et même, à dire vrai, d’absence de patriotisme.

— Et que démontre-t-il, s’il est permis de le savoir? lui demandai-je.

— Mais cher monsieur, il ne démontre rien! Son argumentation est déplorable: il prétend que l’ancienne frontière méridionale passait au nord de Bourg-la-Rapine; c’est malhonnête, car nos ennemis peuvent alors, la conscience tranquille, revendiquer des territoires jusqu’au-delà de cette ville. Vous imaginez les torts que cela cause à ce pays martyrisé? déclama le ministre avec véhémence, d’une voix consternée où vibrait un légitime courroux.

— Des torts incommensurables! m’exclamai-je à mon tour, comme épouvanté à l’idée de l’abomination que l’ignorance et l’incompréhension du ministre des travaux publics risquaient d’infliger au pays tout entier.

— Je ne céderai pas sur ce point, monsieur, car ainsi me l’ordonne le devoir que j’ai d’agir en bon fils à l’égard de notre mère patrie. Je vais porter ce litige devant la représentation nationale elle-même; qu’elle prenne sa décision, qui vaudra pour chacun de nos concitoyens. En cas de désaveu, je donnerai ma démission, car c’est déjà la deuxième fois que je suis en conflit avec le ministre des travaux publics, et une fois de plus sur des questions déterminantes pour le pays.

— L’Assemblée est donc habilitée à se prononcer sur des sujets relevant de la science?

— Pourquoi ne le serait-elle pas? L’Assemblée est en droit de prendre, sur tous les sujets, des décisions qui ont force de loi. Tenez, hier, l’un de nos compatriotes a soumis une requête à la Chambre afin que sa date de naissance soit avancée de cinq ans.

— Comment est-ce possible? m’étonnai-je spontanément.

— Et pourquoi ne serait-ce pas possible?… Il est né, mettons, en 1874, et l’Assemblée proclame que son année de naissance est 1869.

— Surprenant! Et cela lui sert à quoi?

— A avoir le droit de se porter candidat à la députation dans une circonscription dont le siège est vacant; c’est notre homme, il contribuera comme il convient à l’équilibre politique actuel.

Interdit, je ne sus que dire. Le ministre eut l’air de s’en rendre compte et reprit:

— On dirait que cela vous étonne. Les cas de ce genre ne sont pas rares. La Chambre a donné suite à une requête de cette nature adressée par une dame qui réclamait que l’Assemblée la déclare plus jeune de dix ans. Une autre femme a sollicité des députés qu’ils décident de manière irrévocable qu’elle avait, dans son mariage, donné naissance à deux enfants, ceux-ci devenant aussitôt les héritiers légaux du riche mari. Et comme cette femme avait de bons et puissants amis, l’Assemblée a bien sûr accédé à son innocente et noble demande; elle a été déclarée mère de deux enfants.

— Et où sont les enfants? demandai-je.

— Quels enfants?

— Mais ceux dont vous parlez!

— Ils n’existent pas, vous ne comprenez donc pas? Grâce à la décision de la Chambre, on considère que cette femme a deux enfants, ce qui a mis fin à la vie détestable qu’elle menait avec son mari.

Bien que ce ne fut guère poli, je ne pus m’empêcher de dire:

— Je ne comprends pas.

— Comment ça, vous ne comprenez pas? C’est pourtant simple. Ce riche négociant, le mari de la dame dont nous parlons, n’a pas eu d’enfants avec elle. Vous comprenez?

— Je comprends.

— Parfait, maintenant écoutez la suite: étant très riche il voulait avoir des enfants qui hériteraient de son vaste patrimoine, ce qui a rendu infernale la vie commune avec son épouse. Celle-ci, comme je vous le disais, s’est alors adressée à la Chambre, qui a résolu le problème favorablement.

— Mais le riche négociant est-il satisfait de cette décision de la représentation nationale?

— Évidemment qu’il en est satisfait. Il est maintenant tout à fait tranquillisé et aime désormais beaucoup sa femme.

La conversation suivit son cours, nous discutâmes de nombreux sujets; mais M. le ministre n’aborda pas le moins du monde les questions financières.

Finalement, je m’enhardis à lui demander sur le ton le plus humble:

— La gestion des finances publiques est excellente dans votre pays, monsieur le ministre?

— Excellente! dit-il avec assurance.

Il ajouta aussitôt:

— L’essentiel est de bien élaborer le budget, ensuite cela va tout seul.

— À combien de millions par an s’élève le budget de l’État?

— À plus de quatre-vingts millions, qui se répartissent comme suit: pour les anciens ministres, maintenant à la retraite ou en disponibilité, trente millions; pour l’achat des décorations, dix millions; pour la promotion de l’épargne populaire, cinq millions.

— Pardonnez-moi de vous interrompre, monsieur le ministre… Je ne comprends pas la nature de ces dépenses, à hauteur de cinq millions, pour promouvoir l’épargne.

— Eh bien voyez-vous, cher monsieur, dès qu’il s’agit de financement, le plus important, incontestablement, c’est l’épargne. Cette innovation n’existe nulle part au monde, mais les épreuves dues aux désastreuses conditions financières du pays nous y ont habitués, et nous avons donc choisi de sacrifier cette coquette somme chaque année afin d’aider et de soulager si peu que ce soit notre peuple. Désormais la situation ne peut que s’améliorer: en effet, en ce court laps de temps, un bon million a déjà été prodigué aux auteurs d’ouvrages sur l’épargne destinés au grand public. Comme j’ai moi-même l’intention d’aider tant soit peu mes compatriotes à cet égard, je suis en train d’écrire un livre, Notre nation et l’épargne pendant l’Antiquité; mon fils rédige le sien, L’influence de l’épargne sur le progrès culturel de la nation; ma fille a jusqu’à présent achevé deux nouvelles, pour le grand public également, sur la nécessité d’épargner, et elle travaille actuellement à une troisième, Ljubica la fastueuse et Mica l’économe.

— Ce doit être une bien belle histoire!

— Très belle. On y raconte comment Ljubica se ruina par amour et comment Mica épousa un nabab, sans jamais se défaire de son sens de l’économie. L’histoire se termine par ces mots: «Aide-toi, le ciel t’aidera.»

— Cela va avoir une influence extraordinairement positive sur le peuple! dis-je enthousiasmé.

— Assurément, poursuivit M. le ministre, une grande et considérable influence. Tenez, par exemple, depuis que l’épargne a été instituée, ma fille a déjà économisé plus de cent mille dinars pour sa dot.

— C’est donc un poste capital du budget, fis-je observer.

— C’est exact, mais avoir cette bonne idée nous a coûté fort cher; quant aux autres postes budgétaires, ils existaient déjà auparavant, avant que je ne devienne ministre. Par exemple, cinq millions pour les festivités populaires, dix millions pour les dépenses discrétionnaires des membres du cabinet, cinq pour la police secrète, cinq pour entretenir le gouvernement et consolider sa position, un demi-million pour les frais de représentation des ministres. Là comme ailleurs, nous sommes très économes. Vient ensuite tout le reste, de moindre importance dans le budget.

— Et pour l’éducation, la défense, les autres administrations?

— Ah oui, vous avez raison, il y en a encore pour une quarantaine de millions, l’éducation exceptée, mais ce montant entre dans le déficit annuel ordinaire.

— Et l’éducation, alors?

— L’éducation? Eh bien, évidemment, les coûts y afferents font partie des dépenses non prévues.

— Mais alors, par quoi comblez-vous un si grand déficit?

— Par rien. Par quoi voudriez-vous le combler? Il est imputé sur la dette publique. Dès que le déficit atteint un certain montant, nous lançons un emprunt, et ainsi de suite. D’un autre côté, nous veillons que certains chapitres du budget soient excédentaires. J’ai déjà commencé à introduire des mesures d’économie dans mon ministère, et mes collègues y travaillent eux aussi d’arrache-pied. Épargner, je vous le disais tout à l’heure, c’est la clef de la prospérité, dans n’importe quel pays. Hier, pour faire des économies, j’ai congédié l’un de mes agents. Ça fait toujours huit cents dinars de moins par an.

— Vous avez bien fait! dis-je.

— Il faut s’atteler une bonne fois à la besogne, n’est-ce pas, pour assurer la prospérité du pays. Le gars pleurniche pour que je le reprenne, il m’en supplie, et il n’est ni fautif ni mauvais bougre, mais quand ça ne va plus, ça ne va plus: ainsi l’exigent les intérêts de notre chère patrie. «Je reprendrai du service même pour la moitié de mon salaire» m’a-t-il dit, à quoi j’ai répondu: «Impossible; je suis certes ministre mais ce n’est pas mon argent, c’est celui du peuple, gagné à la sueur de son front, et j’ai le devoir de tenir sévèrement le compte de chaque dinar dépensé.» Dites-moi, je vous prie, cher monsieur, depuis quand est-il permis de jeter par les fenêtres huit cents dinars appartenant à l’État?

Les sourcils levés, il attendait que j’abonde dans son sens.

— Absolument!

— Tenez, l’autre jour, un membre du gouvernement s’est vu octroyer, pour soigner sa femme, une grosse somme issue du poste budgétaire des dépenses discrétionnaires; et alors, si on ne fait pas attention à chaque sou, comment la nation fera-t-elle pour payer?

— Et à combien s’élèvent les revenus du pays, monsieur le ministre? C’est un sujet qui vous préoccupe, je suppose?

— Pensez-vous, cela n’a aucune espèce d’importance!… Comment dire? À franchement parler, on ne sait pas encore à combien s’élèvent les revenus. J’ai lu quelque chose à ce propos dans un journal étranger, mais allez savoir si c’est exact. En tout cas, les revenus sont substantiels, très certainement substantiels! dit le ministre d’un ton convaincu et avec un sérieux d’expert.

Notre agréable et grave conversation fut interrompue par l’huissier qui, entrant dans le bureau, annonça qu’une délégation de fonctionnaires souhaitait être reçue par le M. le ministre.

— Je les appelle tout de suite, qu’ils attendent une minute, répondit-il.

Se tournant vers moi, il poursuivit:

— Si vous saviez! Je suis si fatigué de recevoir tant de monde depuis deux ou trois jours, je ne sais plus où donner de la tête. J’ai tout de même réussi à trouver un moment pour notre agréable entretien!

— Ils viennent pour raisons professionnelles? demandai-je.

— Figurez-vous que j ’ai eu, juste là sur le pied, un énorme cor que j’ai fait opérer il y a quatre jours; tout s’est très bien passé, Dieu soit loué. C’est la raison de ces visites; accompagnés de leur chef, les fonctionnaires viennent me féliciter et me dire la joie que leur a causée l’heureux déroulement de l’opération.

Je m’excusai auprès de M. le ministre de l’avoir dérangé en plein travail; pour ne pas l’interrompre plus longtemps, je lui fis mes salutations les plus respectueuses et quittai son cabinet.

Et effectivement, les journaux étaient remplis de nouveaux communiqués sur ce cor ministériel:

«Hier à quatre heures de l’après-midi, les fonctionnaires du bureau …, accompagnés de leur chef, se sont rendus en délégation chez M. le ministre des finances pour le féliciter chaleureusement de son heureuse opération du cor. M. le ministre a bien voulu les recevoir avec gentillesse et cordialité, et à cette occasion M. le chef de bureau, au nom de tous ses subordonnés, a prononcé un émouvant discours, après quoi M. le ministre les a tous remerciés de cette rare attention et de leurs sentiments dévoués.»

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Servilie (5/12)

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Une fois dehors, je fus surpris: un monde fou, à perte de vue, déferlait de tous côtés et convergeait par groupes devant une grande bâtisse. Chaque groupe brandissait sa bannière, sur laquelle étaient inscrits le nom de sa région d’origine et, au-dessous, les mots «Sacrifions tout pour la Servilie» ou encore «Nous aimons la Servilie plus encore que ses cochons».

La rue avait un air de fête inhabituel, les maisons étaient pavoisées de drapeaux blancs frappés en leur milieu des armes nationales, toutes les boutiques étaient closes et le trafic totalement interrompu.

— De quoi s’agit-il? demandai-je avec curiosité à un passant.

— D’une célébration. Vous n’êtes pas au courant?

— Non.

— Ça fait pourtant trois jours qu’on en parle dans les journaux. Notre grand dirigeant et grand diplomate, dont la patrie ne mesure plus les immenses mérites, et qui a une influence déterminante sur la politique extérieure et intérieure du pays, a eu un gros rhume, que la grâce divine et l’extrême dévouement des médecins ont guéri: désormais, rien ne l’empêche plus de consacrer toute son attention et toute sa sollicitude au bien et au bonheur de cette nation martyrisée, et de la conduire vers un avenir encore meilleur.

Une foule innombrable se retrouva devant la demeure du grand homme d’État; il y avait là une telle densité d’hommes, de femmes et d’enfants que même la pluie la plus drue n’aurait pu tomber jusqu’au pavé. Tout le monde enleva son couvre-chef; dans chaque groupe, quelqu’un avait noté un discours patriotique sur un papier qu’on voyait dépasser de sa poche.

Quand le vénérable homme d’État apparut à son balcon, un tonnerre de vivats déchira l’atmosphère, résonnant dans la ville entière. On entendit cliqueter les espagnolettes de toutes les maisons environnantes et les visages se pressèrent aux fenêtres. Tout l’espace fut envahi de curieux, les clôtures, les toits, jusqu’aux combles, d’où émergeaient par chaque lanterneau deux ou trois têtes au moins.

Les acclamations cessèrent, un silence de plomb s’abattit, et une petite voix chevrotante stridula dans la foule:

— Ô toi, sage dirigeant!…

L’orateur fut interrompu par une tempête d’exclamations véhémentes:

— Vivat! Vivat! Vivat!

Quand la foule de fervents patriotes se fut calmée, il poursuivit :

— Dans ma région, les gens pleurent d’allégresse à chaudes larmes et s’agenouillent pour rendre grâce au Créateur très miséricordieux, dont la clémence a épargné à notre peuple une grande infortune en te rendant la santé! Puisses-tu vivre longtemps, ô grand dirigeant, pour le bonheur et la fierté du pays!

Des milliers de bouches s’écrièrent:

— Hourra!

Le sage homme d’État remercia l’orateur de ses sincères compliments et rappela qu’à l’avenir toutes ses pensées, tous ses sentiments continueraient de tendre au renforcement de la culture, de l’économie et du bien-être de la chère patrie.

Il va de soi qu’un nombre incalculable de vivats saluèrent son discours.

Une dizaine d’orateurs de tous les coins du pays se succédèrent ainsi, et à chaque discours le vénérable homme d’État répondait par une courte déclaration patriotique. Naturellement, le tout était ponctué des mêmes «Vivat!» exaltés et retentissants.

L’accomplissement de tous ces rites dura un certain temps. Quand ce fut fini, la musique se mit à jouer à travers toutes les rues; la foule déambulait dans tous les sens, la fête n’en avait que plus de faste.

Le soir, il y eut une illumination de la ville; accompagnant la multitude d’ardents patriotes portant flambeau, la musique déchirait de nouveau l’atmosphère de cette heureuse cité; haut dans le ciel noir, des fusées éclataient en gerbes de lumière qui faisaient resplendir, comme tissé de minuscules étoiles, le nom du grand dirigeant.

Après quoi, une nuit profonde et silencieuse tomba; les habitants du merveilleux pays de Servilie, fatigués d’avoir rempli leurs nobles obligations civiques, dormirent du sommeil du juste, rêvant de l’avenir radieux et de la grandeur de leur chère patrie.

Ébranlé par toutes ces impressions étranges, je ne pus fermer l’œil de la nuit. Ce n’est que juste avant l’aube que je sombrai dans le sommeil, tout habillé et la tête appuyée sur la table; il me sembla qu’une voix terrible et démoniaque me disait, dans un éclat de rire sardonique:

— La voilà, ta patrie!… Ha, ha, ha, ha!…

Je me réveillai en sursaut et me mis à trembler sous l’effet de cet horrible présage; dans mes oreilles résonnait encore ce «Ha, ha, ha, ha!» plein de méchanceté.

Le lendemain, on parlait de ces festivités dans tous les journaux du pays. Celui du gouvernement n’était pas en reste, qui publiait moult télégrammes, envoyés des quatre coins de Servilie et portant un nombre incalculable de signatures, dans lesquels on regrettait de n’avoir pu venir en personne exprimer sa joie suite à l’heureuse guérison du grand dirigeant.

De surcroît, le médecin en chef de ce dernier devint tout d’un coup un personnage célébré. Toute la presse mentionnait les citoyens éclairés de tel ou tel bourg, tel ou tel arrondissement ou district, qui allaient gratifier le docteur Miron (c’est ainsi qu’il s’appelait) de tel ou tel présent de grande valeur en hommage à ses mérites. L’un des quotidiens écrivait:

«Nous apprenons que la ville de Bourg-la-Rapine, à l’instar d’autres cités, prépare elle aussi un cadeau précieux pour le docteur Miron. Il s’agit d’une statuette en argent représentant Esculape; il tient dans ses mains un encrier, également en argent, autour duquel sont entrelacés deux serpents dorés dont les yeux sont en diamant et qui portent des fleurs dans leur gueule. Sur la poitrine d’Esculape, les mots suivants seront gravés en lettres d’or: “Au docteur Miron, avec notre reconnaissance éternelle pour services rendus à la Patrie, les citoyens de Bourg-la-Rapine.”»

Les journaux débordaient de dépêches de cette nature. Tout le pays préparait des présents de prix pour cet heureux docteur Miron et lui exprimait par voie de télégramme sa reconnaissance. Une ville s’était prise d’un tel engouement qu’elle avait commencé à édifier une grandiose villa, sur laquelle devait être apposée une gigantesque plaque de marbre exprimant la reconnaissance populaire.

Il est évidemment inutile de préciser qu’on fit aussitôt exécuter et reproduire un tableau du grand dirigeant en train de serrer la main du médecin et de le remercier de son extrême dévouement. Au bas du tableau, on pouvait lire:

«Merci à toi, fidèle Miron, d’avoir écarté de moi la maladie qui m’empêchait de me consacrer tout entier au bonheur de ma chère patrie!

— Je n’ai fait que remplir mon devoir sacré vis-à-vis de la patrie!»

Au-dessus de leurs têtes, dans les nuages, une colombe planait, qui tenait dans son bec une oriflamme portant les mots: «La Servilie s’en remet au Seigneur miséricordieux, qui écarte d’elle tous les maux.»

Au-dessus de la colombe, un énorme titre disait: «En souvenir du jour qui vit l’heureuse guérison du grand dirigeant Simon» (c’est ainsi qu’il devait s’appeler, si je me souviens bien).

Parcourant les rues et les auberges, les gamins apportaient partout ces images en criant à tue-tête:

— Dernières images! Le dirigeant Simon et le docteur Miron!…

Après avoir lu quelques journaux (pratiquement chacun donnait une volumineuse biographie du célèbre médecin défenseur de la patrie), je résolus d’aller chez M. le ministre de l’économie.

Celui-ci, un petit homme malingre d’âge plutôt avancé, grisonnant, des lunettes sur le nez, m’accueillit plus gentiment que je n’aurais pu m’y attendre. Il prit place à son bureau après m’avoir fait asseoir. La table était ensevelie sous de vieux livres aux feuilles jaunies, à la couverture usée jusqu’à la corde.

— Je ne suis pas peu fier, autant vous le dire tout de suite. Vous ne pouvez pas savoir comme je suis content! À votre avis, qu’est-ce que j’ai bien pu découvrir?

— Un moyen qui vous permettra d’améliorer l’économie du pays.

— Vous n’y êtes pas du tout! L’économie? C’est par de bonnes lois qu’on l’améliore. Ce n’est même plus la peine d’y penser.

Je ne sus que répondre. L’air bienveillant, le sourire béat, le ministre me montra un gros volume tout écorné:

— À votre avis, de quelle œuvre s’agit-il?

Je fis comme si c’était en train de me revenir à l’esprit mais il reprit, avec le même sourire béat, en savourant chaque mot:

— L’Iliade d’Homère!… Et dans une édition très, très rare!

Il guettait sur mon visage les signes de l’étonnement.

Pour être étonné, je l’étais, mais pas vraiment pour les mêmes raisons; je fis pourtant semblant d’être émerveillé par la rareté de l’édition.

— Magnifique! déclarai-je.

— Et je ne vous ai pas encore signalé que cette édition est épuisée!…

— Grandiose! m’écriai-je transporté.

Et je me mis aussitôt à examiner le livre en prenant un air bouleversé, passionné par ladite rareté.

C’est à grand peine que je réussis, en harcelant le ministre de questions de toutes sortes, à détourner la conversation de cet Homère, dont je n’avais jamais entendu parler.

— Je prends la liberté, monsieur le ministre, de vous interroger sur ces bonnes lois qui régissent l’économie! dis-je.

— À vrai dire, ce sont des lois classiques. Croyez-moi, aucun pays ne dépense autant que nous pour l’édification de son économie.

— Il le faut bien, dis-je, c’est la base fondamentale du progrès, dans n’importe quel pays.

— C’est exactement ce que j’avais en tête, moi aussi quand j’ai fait élaborer les meilleures lois possible et fait voter le budget le plus élevé possible pour l’édification de l’économie et de l’industrie du pays.

— À combien s’élève le budget, si je peux me permettre, monsieur le ministre?

— L’an passé, sous le ministère précédent, il était inférieur, mais j’ai obtenu, en me démenant beaucoup, qu’on y consacre cinq millions de dinars.

— Pour votre pays, cela devrait suffire!

— Ça peut aller… Et figurez-vous que la loi prévoit aussi la clause suivante: «Le blé et toutes les autres céréales doivent donner lieu aux moissons les plus opulentes.»

— C’est une loi opportune, dis-je.

Le ministre eut un sourire de satisfaction et poursuivit:

— J’ai réorganisé mon administration de sorte qu’il y ait, dans chaque village, un bureau économique de cinq fonctionnaires, dont le plus expérimenté est directeur de l’économie pour ce village. Ensuite, dans chaque chef-lieu d’arrondissement, un agent de l’État, secondé par un grand nombre de fonctionnaires, est chargé de l’économie pour tout l’arrondissement. Au niveau supérieur, il y a les délégués régionaux à l’économie; il y en a vingt en tout, conformément au découpage territorial de notre pays. Chacun de ces délégués régionaux, secondé par ses subordonnés, a toute latitude pour contrôler que tous les autres fonctionnaires remplissent les devoirs de leur charge et œuvrer au renforcement de l’économie dans toute la région. C’est par leur entremise que le ministère (qui a vingt services, chacun dirigé par un chef de service chapeautant de nombreux fonctionnaires) correspond avec l’ensemble de la région. Chaque chef de service correspond avec l’un des délégués régionaux à l’économie, après quoi, par l’intermédiaire de son secrétaire particulier, il rend compte au ministre.

— Quelle terrifiante bureaucratie! fis-je observer.

— Assez imposante en effet. De tous les ministères, c’est le nôtre qui a le plus de dossiers à traiter. Nos fonctionnaires n’ont pas un instant dans la journée pour lever le nez de leurs papiers.

Après une courte pause, le ministre poursuivit:

— J’ai également fait en sorte que chaque village dispose d’une bibliothèque bien organisée, qui doit être fournie en ouvrages de qualité sur l’agriculture, l’entretien des forêts, l’élevage du bétail, l’apiculture et les autres branches de l’économie.

— Les paysans sont certainement enclins à la lecture?

— C’est impératif, tout comme les obligations militaires. Chaque travailleur des campagnes doit passer deux heures le matin et deux l’après-midi à la bibliothèque, où il doit lire (s’il est illettré, on lui fait la lecture); en outre, les fonctionnaires donnent aux paysans des conférences sur la manière contemporaine et rationnelle d’exploiter la terre.

— Mais alors, quand donc travaillent-ils aux champs? demandai-je.

— Je vais vous expliquer. C’est l’impression qu’on a au début. Le processus est lent, à première vue il n’a pas l’air des plus approprié mais plus tard, on verra bien l’effet salutaire de cette vaste réforme. Je suis profondément convaincu que le plus important est de consolider d’abord la théorie, après cela ira tout seul, et alors on verra bien que tout ce temps passé à l’étude théorique de l’économie va nous être rendu au centuple. Il faut, mon cher monsieur, une base solide et un fondement sain avant de construire la maison!

Enfiévré par son discours, le ministre s’épongea le front.

— J’adhère entièrement à ces vues géniales sur l’économie! dis-je avec enthousiasme.

— Et le compte des cinq millions de dinars, tels que je les ai répartis, tombe juste: deux millions pour les salaires des fonctionnaires, un pour les honoraires des auteurs de manuels d’économie, un pour la fondation des bibliothèques et un pour les indemnités journalières des fonctionnaires. Cela fait cinq millions tout rond.

— Quel arrangement magnifique!… Vos dépenses pour les bibliothèques ne sont pas négligeables…

— C’est que, voyez-vous, je viens d’émettre une circulaire ordonnant qu’on les approvisionne aussi en manuels de grec et de latin, en plus de ceux d’économie, de sorte que les paysans, après le travail des champs, puissent s’élever en apprenant les langues classiques. Chaque salle de lecture dispose d’Homère, de Tacite, de Patrocle et de quantité d’autres grandes œuvres de la littérature classique.

— Splendide! m’exclamai-je, les bras au ciel.

Je me levai aussitôt et pris congé de M. le ministre; j’avais la tête farcie de cette vaste réforme, que je ne pouvais pas comprendre.

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Servilie (4/12)

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Le lendemain, je rendis visite au ministre de la police.

Devant le ministère se tenait une troupe de gardes armés à la mine patibulaire, de fort méchante humeur: cela faisait déjà deux ou trois jours qu’ils n’avaient pas rossé de citoyens, comme l’aurait voulu la coutume de ce pays au régime strictement constitutionnel.

Les couloirs et la salle d’attente étaient bondés de gens qui demandaient à être reçus par le ministre.

Il y avait décidément de tout! Des gens vêtus avec élégance, un haut de forme sur le crâne d’autres couverts de hardes en loques; d’autres encore en uniformes bariolés, le sabre au côté.

Histoire de bavarder un peu avec cette foule hétéroclite, je décidai de ne pas me faire annoncer tout de suite au ministre.

J’engageai d’abord la conversation avec un jeune monsieur distingué qui me confia chercher un emploi dans la police.

— Vous êtes une personne instruite, apparemment; on va certainement vous prendre tout de suite dans l’administration? lui demandai-je.

Ma question le fit sursauter; il se retourna effrayé pour vérifier si quelqu’un d’autre m’avait entendu. Voyant que les gens étaient tous occupés à épiloguer sur leurs propres malheurs, il poussa un soupir de soulagement; de la tête, il me fit signe de parler moins fort et m’entraîna prudemment à l’écart en me tirant par la manche.

— Vous aussi, vous êtes venu chercher un poste? me demanda-t-il.

— Non. Je suis un étranger de passage. J’aimerais m’entretenir avec le ministre.

— Voilà pourquoi vous dites tout haut qu’on va tout de suite me prendre dans l’administration, grâce à mon éducation! murmura-t-il.

— N’est-il pas permis de le dire?

— Si, mais ça me ferait du tort.

— Comment ça, du tort? Pourquoi?

— Parce que dans notre profession, ici chez nous, on ne tolère pas les gens instruits. Je suis docteur en droit, mais je le cache et n’ose le dire à personne: si le ministre l’apprenait, je n’obtiendrais pas de poste. L’un de mes camarades, qui lui aussi a fait des études, a dû présenter un certificat attestant qu’il n’avait jamais rien appris et ne songeait nullement à apprendre quoi que ce soit. On lui a trouvé une place, et une bonne, d’emblée.

Je bavardai encore avec quelques autres personnes, notamment avec un fonctionnaire en uniforme qui se plaignit de n’avoir toujours pas été promu, bien qu’il eût, disait-il, établi la culpabilité pour haute trahison de cinq hommes de l’opposition.

Je le consolai de la si terrible injustice dont il était victime.

Ensuite, je discutai avec un riche négociant qui me parla longuement de son passé. De tout ce qu’il me dit, je n’ai retenu qu’une chose: quelques années plus tôt, alors qu’il tenait le meilleur hôtel d’un bourg de province, la politique avait causé sa ruine – il avait en effet perdu quelques centaines de dinars; mais à peine un mois plus tard, quand son camp était venu au pouvoir, il avait bénéficié de marchés juteux qui lui avaient rapporté gros.

— Là-dessus, fit-il, le gouvernement est tombé.

— Et vous avez de nouveau payé le prix fort?

— Non, je me suis retiré de la politique. Au début, effectivement, je soutenais financièrement le journal de notre parti, mais je n’allais pas voter et je ne cherchais pas spécialement à percer en politique. J’en ai fait bien assez. Les autres ne peuvent pas en dire autant… Et puis je me suis lassé de la politique. À quoi bon passer sa vie à se mettre en quatre? Aujourd’hui, je suis venu prier M. le ministre qu’on m’élise député aux prochaines élections.

— N’est-ce pas plutôt le peuple qui décide?

—Bah, c’est-à-dire… Oui, en principe, c’est le peuple qui décide, c’est ce que dit la Constitution; mais dans la pratique, c’est le bon vouloir de la police qui compte pour être élu.

Après m’être ainsi entretenu à loisir avec le public, je m’approchai de l’huissier et lui dis:

— Je sollicite une audience de M. le ministre.

L’air peu avenant, le préposé me regarda avec suffisance et une pointe de mépris, puis lâcha:

— Attends! Tu ne vois pas combien il y a de gens qui attendent?

— Je suis étranger et ne suis que de passage: je ne puis surseoir! dis-je avec civilité, en m’inclinant devant lui.

Le mot étranger produisit son effet et l’huissier, tout confus, se précipita sur-le-champ dans le bureau du ministre.

Celui-ci m’accueillit aussitôt avec gentillesse et m’invita à m’asseoir. Il va sans dire que j’avais auparavant décliné mon identité.

Sec comme un échalas, le ministre avait un visage dur et revêche, presque rebutant, bien qu’il fît effort pour être aussi aimable que possible.

—Alors, comment vous plaisez-vous chez nous, monsieur? me demanda-t-il en souriant froidement, à contrecœur.

Je couvris son pays et son peuple des éloges les plus flatteurs, puis j’ajoutai:

— Cette grande nation mérite particulièrement d’être félicitée pour sa direction pleine de sagesse et de bon sens. Tout ici est admirable, on n’a que l’embarras du choix!

Ravi de mon compliment, il répondit fièrement:

— Oh, ça pourrait être mieux, mais on fait ce qu’on peut!

— Non, non, monsieur le ministre, sans flagornerie, on ne saurait rêver mieux. Le peuple est très content, très heureux, je le vois bien. En seulement quelques jours, il y a eu tant de célébrations, tant de parades!

— C’est exact, mais de cette bonne disposition des masses il me revient quelque mérite pour avoir réussi à introduire dans la Constitution, en plus de toutes les libertés octroyées au peuple et qui sont totalement garanties, ce qui suit: «Tout citoyen de Servilie doit être d’humeur accorte et gaie; il doit saluer avec joie, en délégations nombreuses et avec force télégrammes, chaque événement d’importance et chaque initiative du gouvernement.»

— Je sais, monsieur le ministre, mais comment ces consignes peuvent-elles être mises en œuvre? demandai-je.

— Très facilement: nul n’est censé ignorer la loi! répondit-il en se donnant un air auguste.

—Fort bien, fis-je, mais s’il devait s’agir d’une chose défavorable au peuple, nuisant à ses intérêts et à ceux du pays? Par exemple, j’ai appris hier de monsieur le président du Conseil qu’on avait fermé la frontière nord à l’exportation des porcs, ce qui, à ce qu’il semble, sera infiniment dommageable au pays.

— C’est exact, mais on ne pouvait pas faire autrement! Il n’empêche que, aujourd’hui ou demain, d’innombrables délégations arriveront de tous les coins de Servilie pour complimenter le président du Conseil de la politique, si éclairée et si subtile, qu’il mène vis-à-vis de nos voisins du nord et amis! dit le ministre avec exaltation.

— Magnifique! On ne peut qu’envier un dispositif si judicieux et je prends moi aussi, en tant qu’étranger, la liberté de vous féliciter sincèrement pour cette loi géniale que l’on doit à vos talents et qui a apporté le bonheur au pays, balayé tous ses soucis et repoussé l’adversité.

— Pour le cas extrême où nos concitoyens oublieraient tant soit peu les obligations que la loi leur impose, j’ai déjà pris des dispositions: à toutes fins utiles, j’ai fait parvenir il y a trois jours à toutes les autorités de police du pays une circulaire confidentielle, par laquelle je leur recommande vivement que, pour l’occasion, les masses viennent aussi nombreuses que possible féliciter le président du Conseil.

— Et si d’ici quelques jours la frontière est réouverte à l’exportation des porcs, que pensez-vous faire? m’intéressai-je poliment.

— Rien de plus simple: j’envoie une deuxième circulaire confidentielle, dans laquelle j’ordonne pareillement à la police de faire en sorte que les masses viennent de nouveau, aussi nombreuses que possible, présenter leurs félicitations. C’est toujours un peu difficile au début, mais les gens s’habitueront petit à petit et finiront par venir d’eux-mêmes.

— Absolument, vous avez raison! répliquai-je à la surprenante réponse du ministre.

— On peut tout faire, monsieur, il suffit de vouloir et d’agir de concert. Nous autres au gouvernement, nous nous entraidons pour que les ordres de chacun des membres du cabinet soient exécutés avec la plus grande rigueur. Voyez-vous, aujourd’hui le ministre de l’instruction publique m’a transmis l’une de ses circulaires, afin que moi aussi je lui prête main forte et que j’ordonne à tous les organes de police, du ressort de mon administration, de se conformer strictement à cette circulaire émise par mon collègue de l’instruction publique.

— Le cas doit être d’importance, je suppose.

— D’extrême importance. Et il doit être traité toutes affaires cessantes. J’ai engagé les démarches nécessaires. Tenez, voyez vous-même.

Il me tendit une feuille de papier que j’entrepris de lire:

«Il s’avère que notre langue est, chaque jour davantage, dénaturée par nos concitoyens, certains allant même jusqu’à oublier la disposition légale selon laquelle “nul ne peut pervertir la langue nationale, ni intervertir l’ordre des mots dans la phrase ou faire usage de certaines formes à l’encontre des règles prescrites et établies, lesquelles sont édictées par une commission spéciale de grammairiens”; le mot rétiveté par exemple, ces concitoyens n’hésitent pas à le prononcer, insolemment et sans vergogne aucune, rétivité. Afin d’éviter que ne se reproduisent de tels phénomènes indésirables, dont les conséquences néfastes pour notre chère patrie peuvent être incalculables, j’ordonne par la présente que le mot rétiveté, qui a été à ce point défiguré, soit placé sous la protection de la force publique et que soit sévèrement punie, conformément à la loi, toute personne qui, de son propre chef, changerait un mot ou un autre, ou encore sa forme grammaticale, sans tenir compte des dispositions légales tout à fait explicites.»

— On peut donc être condamné pour ça? demandai-je complètement stupéfait.

— Naturellement, c’est un délit gravissime. Dans un cas comme celui-là, si la faute est attestée par des témoins, le coupable est passible de dix à quinze jours de prison!

Le ministre se tut un instant, puis il poursuivit:

— Vous devriez y réfléchir, monsieur! Cette loi, qui nous autorise à infliger une peine à tout individu qui ferait un usage non réglementaire des mots ou commettrait des fautes de grammaire, est d’une valeur inestimable, y compris sur le plan financier et politique. Réfléchissez-y, et vous en viendrez au point de vue qui s’impose!

J’eus beau m’absorber dans mes pensées, aucune idée sensée ne me vint à l’esprit. Plus je cogitais, moins je comprenais la signification des propos ministériels et, à vrai dire, moins je savais quel était l’objet de mes cogitations. Tandis que je me creusais vainement les méninges à propos de la curieuse loi en vigueur dans cet encore plus curieux pays, le ministre me regardait avec un sourire satisfait: les étrangers étaient loin d’avoir la rationalité et l’ingéniosité des habitants de Servilie, lesquels avaient su inventer ce qui, n’importe où ailleurs, passerait pour une authentique merveille d’intelligence.

— Alors, vous ne voyez pas? demanda-t-il, souriant, en m’examinant du coin de l’œil.

— Désolé, je ne vois vraiment pas.

— Eh bien, figurez-vous, cette loi fait preuve de la plus grande nouveauté et présente des avantages substantiels pour le pays. En tout premier lieu, les coupables règlent leur amende en espèces, ce qui rapporte à l’État des revenus fort appréciables, qu’il utilise pour combler le déficit des comptes de ses sectateurs, ou pour alimenter les fonds secrets grâce auxquels on récompense les partisans de la politique gouvernementale. Deuxièmement, sous son air innocent, cette loi, en plus des autres moyens à disposition, peut utilement aider le cabinet à trouver sa majorité au parlement, lors des élections législatives.

— Vous dites pourtant, monsieur le ministre, que votre Constitution accorde au peuple toutes les libertés.

— C’est exact. Le peuple a droit à toutes les libertés, ce qui ne veut pas dire qu’il les utilise! C’est-à-dire, en vérité, vous savez, nos nouvelles lois libérales, nous devrions les appliquer; mais disons que, par habitude, nous préférons néanmoins appliquer les anciennes.

Je me risquai à demander:

— À quoi bon, dans ce cas, en avoir promulgué de nouvelles?

— Chez nous, c’est la coutume de changer les lois le plus souvent possible et d’en avoir le plus grand nombre possible. Nous devançons en cela le monde entier. Rien qu’au cours des dix dernières années, quinze constitutions ont été promulguées; chacune a été successivement en vigueur, puis abolie, puis adoptée de nouveau, de sorte que personne ne peut s’y retrouver, nos concitoyens pas plus que nous-mêmes, personne ne peut savoir quels sont les textes applicables et ceux qui ne le sont plus…

Le ministre termina par ces mots :

— Et je prétends, monsieur, qu’en cela réside le génie et la culture d’un peuple!

— Vous avez raison, monsieur le ministre; il ne reste plus aux étrangers qu’à vous envier une si ingénieuse ordonnance.

Je lui fis bientôt mes salutations et sortis dans la rue.

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